Si les as de la plate-forme 2D ont depuis bien longtemps l'occasion de parcourir à plusieurs des niveaux remplis de Goombas en gobant des champignons comme dans une célèbre capitale européenne, Super Mario 3D World permettait au jovial Shigeru Miyamoto de concrétiser un rêve caressé de longue date : ouvrir un épisode en trois dimensions au multijoueur. Mais parce qu'il en faut forcément un peu plus pour faire passer la pilule, les développeurs d'EAD Tokyo ont eu la bonne idée d'agrémenter l'aventure d'une toute nouvelle expérience en la présence de Bowser's Fury. Mais alors, ce déluge de nouveautés s'entend-il comme une boule de pâté destinée à masquer le goût amer d'une vilaine pilule, ou va-t-il au contraire nous faire ronronner de plaisir ?

Bis repetitop

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'avec Super Mario 3D World, Nintendo ne fait plus semblant : en l'espace de quelques dizaines de secondes, nos héros se trouvent une nouvelle raison de partir défaire l'infatigable Bowser, qui a cette fois jeté son dévolu sur d'autres princesses, plus petites et donc facile à transporter. Un nouveau power-up félin plus tard, la troupe se lance donc à l'assaut de plusieurs dizaines de niveaux, seul ou à plusieurs, pour un résultat que nous avions beaucoup apprécié à l'époque. Ceux qui n'y ont encore pas goûté profiteront donc d'un jeu de plate-forme riche, varié, inventif et joliment maîtrisé, malgré une difficulté qui n'apparait qu'après le générique de fin. Quel dommage, puisqu'il y avait de quoi faire en proposant un nouveau mode de difficulté, ou en retravaillant des boss au challenge toujours aussi inexistant. Pour autant, cet épisode aux antipodes de Super Mario Odyssey se savoure bien plus facilement, puisque chaque niveau concentre (souvent avec brio) quelques éléments de gameplay enrichis au fur et à mesure de la progression, et ce découpage séquencé permet de savourer Super Mario 3D World par petites bouchées ou dans une joyeuse orgie collective, une élasticité qui se prête bien à la dualité de la Switch.

Cerises sur le gâteau

Désormais agrémenté d'une fonction de jeu en ligne, cette version Switch tombe en revanche à pic pour découvrir ensemble, mais à distance, les joies de Mario Chat et ses facéties murales ou les pouvoirs duplicatifs de la Super Cerise. Grâce à une vitesse de jeu légèrement rehaussée, l'aventure gagne en dynamisme sans jamais perdre en précision, et les cinq gameplays différenciés des personnages que l'on peut choisir d'incarner permettent à tout le monde d'y trouver son compte, et de conserver, même à quatre, une lecture précise de l'action. Il est certes bien regrettable que de nouveaux niveaux ne viennent pas offrir aux plus fidèles une indiscutable raison de replonger la tête la première, mais gageons qu'avec une équipe de gars sûrs et un rendez-vous via , la (re)découverte n'en sera que plus belle, à condition de ne pas souffrir d'une connexion instable : faute d'identifier clairement le maillon faible, il faudra parfois procéder par élimination pour ne pas souffrir d'un bien vilain lag, même sur la world map. Pensez tout de même à régler habilement le son du chat vocal au moment de découvrir pour la première fois les niveaux cubiques de Captain Toad à plusieurs : s'il est agréable de se répartir les tâches, encore faut-il se coordonner pour que l'unique caméra disponible de défasse pas les amitiés...

La marée (du chat) noire

Mais parce qu'il n'est pas toujours facile de réunir un quatuor en cette période où le spectacle vivant n'est plus essentiel, la fine équipe tokyoïte ayant oeuvré sur le très ouvert Super Mario Odyssey vient compléter cette réédition avec un bonus de choix : Bowser's Fury, une aventure certes plus courte que d'ordinaire, mais qui tente elle aussi de sortir des conventions de genre selon Nintendo. Disponible et affichée d'entrée de jeu, cette nouvelle épopée espère dès l'écran de sélection se raccrocher à l'épisode Wii U, en reprenant le thème principal à la contrebasse. "Same, but different", comme le veut l'expression. Son nom le suggère très justement, Bowser's Fury met en scène le Rastapopoulos de l'univers de Mario, qui n'a pour une fois rien demandé : victime du laxisme du transport pétrolier, le roi des Koopas est cette fois recouvert d'une couche noirâtre qui provoque son courroux. Inquiet pour son paternel mazouté, Bowser Junior vient donc trouver le plombier de service pour tenter de le faire revenir à la raison. Les événements de Super Mario Sunshine s'étant déroulés il y a près de vingt ans, voici donc les ennemis d'hier marchant patte dans la patte, prêts à en découdre.

The Jellicle Bell

Avec Bowser's Fury, EAD Tokyo profite d'un format plus court pour tenter une expérience à la croisée des chemins : si l'environnement en monde ouvert du Lac Sautdechat (véridique) pousse un peu plus loin la réflexion de l'épisode sorti sur Switch en 2017, les costumes de Super Mario 3D World facilitent la transition, et offrent à Mario Chat une nouvelle raison de se faire les griffes, et c'est tant mieux. Ceux qui alterneront entre les deux épisodes proposés constateront en revanche rapidement leur différence d'approche avec le seul placement de caméra, qui se rapproche ici du sol et de l'action. Exit le troll à quatre, Bowser's Fury se parcourt seul ou à deux (en local), en divisant assez peu équitablement les rôles : l'ami Mario profite de nombreux costumes et d'une large palette de mouvements, tandis que le fils de profite de sa Koopa-Mobile pour assommer les ennemis et récupérer les pièces alentours, et faire usage de son pinceau pour récupérer quelques items supplémentaires via des peintures murales. Désormais (presque) seul en scène, Mario peut les stocker en les accumulant dans un sous-menu, qui permet à l'envi de faire apparaître Super Clochette et autres Fleurs Boomerang. Cette fonctionnalité bien pratique permet même de définir et modifier un favori, et ouvre les portes d'une flexibilité indispensable au vu de l'aventure qui nous tend les pattes. Car en plus des zones identifiées par leur balise, une foultitude d'Astres se cachent un peu partout autour du Lac Sautdechat, qu'il faudra explorer à dos de Plessie pour espérer en faire le tour, une formule qui permet aussi bien d'engloutir l'aventure en quelques soirées, ou de la picorer tranquillement. Que les amateurs de challenge se rassurent : pour viser le 100% et décrocher une sympathique récompense, il va falloir se retrousser les manches...

Thème astral

Exit les Étoiles, Shines et autres collectibles classiques de la série : ici il faudra récolter des Astres Félins, des items qui servent de combustible aux phares environnants, qui structurent les petites zones à prendre comme des niveaux reliés les uns aux autres. Avec cinq Astres à récolter, les activités sont variées, mais suivent la mélodie classique de la série : après le premier trophée qui ponctue la route vers le sommet, on retrouve le défi chronométré, la collecte des cinq pièces de rigueur, mais aussi des blocs thématiques que seul Bowser est en capacité de détruire. Car comme le Port Salut, c'est écrit dessus : de temps à autre, Bowser va déchaîner sa furie, et faire tomber le feu du ciel sur le pauvre Mario. Si sa couche de crasse lui fait perdre la tête, elle n'entame cependant pas son respect du droit international : avant d'attaquer, le belligérant effectue un cycle complet, émergeant peu à peu d'une mer mazoutée, avant de tourner sur lui-même et de faire tomber la pluie.

Alors, l'ambiance change du tout au tout, une instru résolument métal annonce la couleur, et il faut d'un coup esquiver les boules de feu et autres joyeusetés venues des enfers, avant que Bowser ne se lasse, ou qu'un Astre récolté au bon moment le renvoie dans sa mélasse en entamant sa barre de vie. Mais à un moment où un autre, il faudra bien sonner la Giga Cloche, et affronter en frontal l'éternel antagoniste, dans un affrontement dantesque aux faux airs de kaijū eiga, ces films de monstres un peu kitsch qu'affectionnent les Japonais. Et si le combat en lui-même n'est pas aussi mémorable que le dernier round de Super Mario 3D World (pourquoi fallait-il d'ailleurs recycler dans cet épisode inédit les boss moisis de l'épisode Wii U ? Nul ne le sait...), la mise en scène volontairement démesurée fait le job, et atteste jusqu'au bout d'une sorte de lâcher prise chez Nintendo, qui assume désormais son héritage japonais avec beaucoup de malice, et on se régale. Dommage que les joueurs nomades en prennent moins les mirettes, la faute à un combo 720p/30 FPS qui nous fait largement préférer le jeu en docké.

Neko et les couleurs

Bowser's Fury propose donc durant quelques heures une formule assez inédite, mélangeant une exploration libre en monde ouvert ponctuée d'un événement récurrent qui transforme l'environnement immédiat. La proposition associée à un level design ingénieux n'est certes pas parfaite - les cycles de Bowser ne semblent pas toujours obéir à la même logique et certaines phases précises en fin de partie auraient sans doute faire l'objet d'un meilleur réglage - mais à l'instar de Super Mario 3D World, cette aventure concentrée propose suffisamment de bonnes idées pour que chacun y passe un très bon moment, seul ou à deux. Comme dans Super Mario Odyssey, l'ouverture est synonyme de surprises et de découvertes, surtout pour ceux qui viseront le 100%. En revanche, il faudra pour cela composer avec les cycles de Bowser, parfois nécessaires pour atteindre un certain objectif, et qui nécessitent donc parfois de poireauter en attendant que môssieur daigne se mettre en rogne. Mais malgré quelques écueils qui résultent d'une expérimentation encore inédite pour EAD Tokyo, cette formule justement dosée devrait faire le bonheur des insatiables mordus de plate-forme, et en attendant de retrouver le plombier dans une aventure inédite, ils auraient tort de bouder leur plaisir.