Après plusieurs années passées dans l’ombre à épauler les productions de Warner Bros (Hogwarts Legacy, Gotham Knights ou Suicide Squad), le studio britannique revient faire régner la justice dans Gotham. LEGO Batman L’Héritage du Chevalier Noir marque alors un moment particulier : celui des 85 ans du détective, du retour en grâce d’un studio comme d’un justicier qui méritait mieux qu’une telle traversée du désert vidéoludique, mais aussi celui où les grands fans pourraient enfin revivre l’excitation de la série Batman Arkham, dix ans après.

Retour à Gotham City

LEGO Batman L'Héritage du Chevalier Noir

Le retour au bercail ne se fait pourtant pas immédiatement. Fort de ses vingt années passées à façonner des aventures LEGO, TT Games a mûri avec son public. La première heure de Batman l’Héritage du Chevalier Noir semble parfois tirée d’une production PlayStation Studios : linéaire, très cinématographique et bardée de tous les carcans scriptés que l’on retrouve encore dans les blockbusters d’aujourd’hui. Une introduction efficace, parfois un peu poussive, mais qui affiche immédiatement les ambitions du jeu et le soin apporté à sa réalisation. Mais la véritable claque n’arrive que plus tard, quand le jeu s’ouvre enfin et que Gotham nous accueille enfin dans ses ruelles malfamées. La ville n’a plus tout à fait ce visage lugubre qu’on lui connaissait. Les néons remplacent la grisaille permanente, les habitants osent enfin occuper les rues et commenter nos faits et gestes, et la pluie continue de s’écraser sur Gotham avant de ruisseler le long du masque et de la cape du Chevalier Noir. TT Games signe ici sa plus belle modélisation à ce jour, sublimée par des jeux de lumière qui n’ont souvent rien à envier aux gros AAA, et qui épousent à merveille le style tout en briques du jeu.

Jeu familial oblige, cette version de Gotham est fatalement plus édulcorée, moins oppressante que celle de Rocksteady, mais elle n’en demeure pas moins remarquable pour un jeu LEGO. On se surprend régulièrement à contempler cette vision plus lumineuse, et pourtant hautement fidèle, de Gotham. Chaque quartier, chaque bâtiment iconique ressemble à une véritable lettre d’amour aux différentes incarnations de Batman, puisant autant dans les films que dans les séries animées ou les jeux passés. Il suffit de se hisser au sommet d’un building avant de planer au-dessus de la ville pour s’en convaincre définitivement et admirer sa beauté. Gotham gagne en charme, les cinématiques multiplient les plans inspirés, et malgré ce melting-pot assumé, LEGO Batman L’Héritage du Chevalier Noir parvient à se forger une vraie personnalité. Ce bond dans la réalisation se paie malgré tout par quelques temps de chargement un tantinet longuets sur une PS5 Pro pourtant habituée aux transitions plus rapides sur des jeux autrement plus gourmands. Cela se paie également avec quelques bugs entravants, inhérents à tout monde monde ouvert, mais assez frustrants pour pousser à relancer une mission, voire le jeu.

Le meilleur de Batman Arkham, les sensations en moins

test lego batman chevalier noir

Rien que pour sa réalisation impressionnante, LEGO Batman l’Héritage du Chevalier Noir pourrait collectionner les superlatifs avec la même frénésie avec laquelle il empile les briques et les secrets dans son monde ouvert. Mais depuis ces dix ans, on attendait surtout de retrouver cette sensation viscérale d’envoyer le poing de Batman dans la mâchoire d’un sbire du Joker avec cette brutalité presque chorégraphiée instinctivement qui rendait chaque affrontement de la série Arkham satisfaisant jusque dans ses os. Le jeu ne cache jamais son admiration pour le travail de Rocksteady et revendique même fièrement sa filiation. La mémoire musculaire reprend immédiatement le dessus tant ce LEGO Batman recycle consciemment tous les codes instaurés par la saga Arkham. Le détective contre-attaque, esquive, virevolte d’un ennemi à l’autre et enchaîne les combos via un mapping de touches que l’on connaît désormais par cœur. Et pourtant, quelque chose manquera à ceux qui ont été bercés par la série Arkham et qui espéraient y retrouver les mêmes sensations à la lettre.

Les coups n’ont pas ce poids, cette résonance, cette violence sourde qui faisait qu’on sentait chaque impact. Même la DualSense, pourtant intelligemment exploitée ici, ne parviendra pas à donner aux combats ce punch si caractéristique. TT Games l’assume sans détour. Il fallait préserver l’accessibilité, également en difficulté maximale, quasiment indispensable pour les vétérans tant le challenge est inexistant autrement, même lors des combats de boss pourtant réussis dans l’ensemble. Les plus petits n’y verront que du feu, ceux qui ont passé des nuits entières à nettoyer les ruelles de la Gotham de la série Arkham ressentiront le manque, et parfois même une petite frustration face à une caméra plus capricieuse et moins maîtrisée en combat. C’est un choix, on l’accepte rapidement, la sensation passe vite pour laisser place à la patte LEGO, mais pas toujours sans une légère mélancolie.

test lego batman chevalier noir

Une petite mélancolie qui s’efface rapidement dès que l’on commence simplement à traverser Gotham, parce que toute l'essence des Batman Arkham y est présente. La conduite de la Batmobile est toujours aussi plaisante, le combo grappin-planneur permet d’admirer la beauté de la ville en un éclair, on virevolte de gargouille en gargouille, on casse un mur avec du gel, on enquête avec la vision thermique et on enchaîne les défis AR, les entraînements de combats ou les énigmes de Nigma entre deux chapitres de l’histoire principale. Le fan de Batman Arkham sera quand même à la maison. Tout y est, mais simplement réinterprété avec le filtre plus léger, parodique et accessible propre aux productions LEGO. Le mariage entre les deux univers fonctionne avec une aisance déconcertante, et le fan d’Arkham se sentira donc rapidement chez lui.

Le véritable point faible du gameplay se trouve plutôt du côté de l’infiltration. L’Héritage du Chevalier Noir cherche ouvertement à se réapproprier les fameuses « salles prédateurs » emblématiques de la série dont elle s’inspire, sans jamais leur apporter le même soin. Les mécaniques, les conduits de ventilation, les gargouilles, les distractions sonores, les éliminations silencieuses, presque tout est là, fonctionnel, mais l’ensemble manque d’aspérités. Les phases d’infiltration sont régulièrement proposées, mais finissent bien souvent en bagarre générale, notamment à cause d’une IA alliée souvent incapable de suivre correctement les actions coordonnées demandées, le jeu étant pensé pour la coopération à deux, en local. Ce ne serait pas tant un problème si la mécanique allait au bout de sa logique. Une fois repéré, impossible de redevenir invisible ou de reprendre le contrôle de la situation comme dans son modèle. Il ne reste alors plus qu’une solution : les poings de Batman sur des visages, parfois jusqu’à la fin entière d’une zone. En l’absence d’une option permettant de recommencer la salle, l’infiltration a plus souvent fini par ressembler à un hommage un peu superficiel à la série Arkham qu’à une fonctionnalité pleinement aboutie.

Un mariage entre LEGO et Batman Arkham qui détonne

testlego batman chevalier noir

Ce que LEGO Batman l’Héritage du Chevalier noir perd en nervosité, il le gagne en générosité, qui transforme chaque détour dans Gotham en récompense. Une fois la découverte passée, le jeu nous laisse avec cet entre-deux, cette sensation familière de chez-soi, comme si ces deux mondes, ces deux formules, étaient toujours faits pour s’imbriquer ensemble. Et c’est étonnamment addictif. Pendant la quinzaine d’heures en ligne droite, au moins le double pour les complétionnistes, le jeu enchaîne les gadgets et les personnages, qui ouvrent immédiatement la porte à de nouveaux puzzles environnementaux pensés pour eux. Dans la tradition des jeux LEGO, les énigmes font encore tout le sel du jeu, où l’accessibilité se conjugue avec l’ingéniosité. Les casse-têtes de l’histoire principale restent volontairement simples et seront rarement capables de mettre un joueur adulte en difficulté, mais celles planquées dans les recoins de Gotham demanderont de connaître la grammaire de chaque personnage sur le bout des doigts, sans jamais être foncièrement difficiles.

Ces puzzles nous appellent à eux constamment et c’est là que LEGO Batman l’Héritage du Chevalier est assez redoutable. Un logo de Nigma aperçu au loin ou une grille de voyage rapide sur le chemin suffisent à détourner l’attention pendant de longues minutes. On part en mission, et, presque sans s’en rendre compte, on finit à l’autre bout de Gotham après avoir enchaîné trois énigmes, sauvé un animal et débloqué deux costumes. Le jeu éveille constamment notre curiosité. Le monde ouvert, lui, est plus ambivalent. Gotham est plus vivante qu’elle ne l’a jamais été. La ville déborde de petits détails, de références qui se nichent absolument partout. Presque chaque rue semble nous convoquer à une autre époque, qu’elle vienne de comics, de films, des séries animées ou de jeux passés avant lui. Jusqu’à ce que la radio de police recommence à crépiter. Un crime, puis un autre, et encore un autre deux minutes plus tard. A force de vouloir constamment occuper le joueur, le jeu finit par créer une fréquence presque absurde de crimes, au point de transformer ces appels de détresse en bruit de fond permanent et irritant.

Mais le véritable sacrifice de cette nouvelle formule LEGO est ailleurs. En resserrant sa narration et son gameplay autour d’un noyau plus cohérent, TT Games abandonne aussi une partie de ce qui avait fait historiquement la mesure des jeux LEGO : leur roster gargantuesque de personnages jouables, réduit ici à son strict minimum. C’est là encore un choix assumé du studio, qui préfère la profondeur au nombre. Le résultat se traduit par seulement sept personnages jouables, chacun accompagné de ses gadgets et d’un arbre de compétences volontairement limité face à la vedette célébrée dans LEGO Batman l’Héritage du Chevalier. Certains personnages jouent en faveur de cette nouvelle formule, notamment Catwoman qui apporte quelque chose de frais lorsqu’elle est débloquée. Mais la Bat-Family reste à l’image du jeu : attachante, cohérente, mais parfois un peu trop sage pour ne pas perdre les plus petits. Les différences ne se joueront pas tant dans le gameplay pur, mais plutôt dans les animations et les gadgets spécifiques, ce qui sera sans doute difficile à justifier pour les habitués des anciens LEGO, eux qui étaient accoutumés à des castings gigantesques et volontairement extravagants. Mais c’est un entre-deux plus cohérent, plus impactant pour le rythme du jeu comme pour sa narration. On ne peut cependant pas s’empêcher de regretter que chaque héros n’ait pas une identité plus affirmée, surtout dans le cas de Robin et Nightwing, deux représentations de Dick Grayson qui se ressemblent un peu trop.

La Batmobile de 1989.

Un Batman universel, pour un jeu qui l'est tout autant

Et puis il y a cette sensation que seuls les jeux LEGO savent encore savamment provoquer. Ce vertige du collectathon, ce besoin irrépressible de fouiller chaque ruelle, chaque corniche, à la recherche d'une brique rouge. Cette petite voix qui murmure constamment de rester encore cinq minutes, juste le temps de terminer une énigme supplémentaire, de débloquer ou de récupérer un objet de collection qui trouvera ensuite sa place dans une Batcave personnalisable via des plaques de construction, ou plutôt de décorations, libres. Et c’est là le plus beau tour de force de TT Games. Le studio n’enfile pas simplement le costume de Batman Arkham, mais le retaille complètement pour coller à sa silhouette, au point d’épouser parfaitement les épaules du Chevalier Noir. Lucius Fox serait fier. Car si les joueurs y voient un successeur spirituel de la saga Batman Arkham, LEGO Batman est avant tout une immense déclaration d’amour à Batman et à toutes ses incarnations. Il y a dans le jeu une tendresse communicative que l'on n'attendait pas si franche, même pour un jeu TT Games. Le studio est animé par son sujet, l'aime et le crie dès que l'occasion se présente. Dans les cinématiques, dans des dialogues, dans chacun des 100 costumes à débloquer qui réveillent immédiatement un souvenir chez le fan qui a grandi avec.

Le jeu pioche sans vergogne partout, même dans les adaptations les plus improbables du mythe. De l'origin story de Dick Grayson revisitée, à une Catwoman qui flotte entre le crime et l'amour, à un Double-Face à ses sbires en chute libre une réplique qui renvoie directement à la colère légendaire de Tommy Lee Jones sur le tournage de Batman Forever… Le jeu respire l'héritage Batman avec cet amour sincère et cet humour caractéristiques du studio qui font encore mouche avec une facilité désarmante. C'est un festival de clins d'oeils, de blagues, qui décochent systématiquement un sourire. Les plus évidents transparaissent forcément dans l'histoire originale du jeu, plus resserrée et narrative, qui ressemble à une succession de récits qui ont marqué les 85 années d'existence du justicier réinterprétées pour l’occasion. Des films de Christopher Nolan à Batman & Robin, en passant évidemment par les jeux Arkham, LEGO Batman L’Héritage du Chevalier Noir détourne et parodie tout un héritage culturel avec une énergie communicative. Le jeu jongle avec les époques et les inspirations sans jamais perdre ce ton décalé et ce qui fait l’ADN de la licence LEGO. Les animations débordent de personnalité, les situations flirtent souvent avec l’absurde et le jeu trouve toutes les occasions possibles pour nous arracher un sourire, même dans les moments originellement dramatiques. A enchaîner les chapitres de l’histoire de Bruce Wayne, LEGO Batman L’Héritage du Chevalier Noir va un peu vite en besogne dans son histoire, mais on n’attend pas de lui une narration poussée, juste de nous replonger dans ce qui nous a autant attaché à l’alter ego du milliardaire.

lego batman chevalier noir test

Cette grande célébration est tout de même contrastée par ses absences remarquées. Si la version française comme la version originale restent globalement très solides, l’absence de voix emblématiques laisse un petit vide. Dans un jeu qui se revendique comme un hommage et un condensé de l’histoire de Batman, on s’attendait presque naturellement à retrouver des interprètes aussi iconiques qu’Adrien Antoine ou Philippe Valmont derrière le masque du Chevalier Noir. Le manque se ressent davantage du côté du Joker, privé de sa voix immédiatement reconnaissable qui semblait devenue indissociable du personnage au fil des années. La fête est grande et folle, mais il manque malgré tout quelques amis historiques, même si les nouveaux interprètes sont globalement convaincants. Nostalgie, quand tu nous tiens.

Mais l'amour des développeurs est profondément contagieux. TT Games parvient à affiner sa narration sans renier ses racines et son absurdité caractéristique. Ces Bruce Wayne, Selina Kyle ou Barbara Gordon dégagent quelque chose de foncièrement universel, qui parlera à chaque fan, peu importe leur génération ou leur porte d’entrée dans l’univers. L'histoire de L'Héritage du Chevalier Noir est sympathique, bien rythmée dans ses meilleurs moments, et sincère dans ses intentions. Mais elle se referme sur elle-même comme un épisode qui appellerait à son propre univers, avec une vraie continuité narrative. TT Games a prouvé qu'il en serait capable, il ne reste plus qu'à lui en donner l'occasion.

lego batman chevalier noir