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Par levelfive.fr Blog créé le 21/12/10 Mis à jour le 22/08/13 à 10h31

A travers des chroniques, articles de fond ou reportages, nous nous efforçons d'aborder le jeu vidéo de façon intelligente. Sans pédanterie, avec humour ou le plus grand des sérieux.

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Réflexions

A la fin des années 90, en France, dans le monde du jeu vidéo, à partir de Bio Challenge de Paul Cuisset se développe véritablement, même si des prémisses peuvent potentiellement se voir ici et là, une expression singulière : la French Touch (1). Sorte de version vidéoludique de ce que l'on constate en musique électronique aujourd'hui, et depuis la même décennie quasiment. Autrement dit, vanter les oeuvres de groupes comme Daft Punk ou Justice, dignes représentants d'une manière de faire, ici de la musique électro, « à la française ».

Bio Challenge, de Paul Cuisset

 

 

Mais qu'est-ce au fond que cette french touch ? Si l'on devait, dans un premier temps, rester dans le cadre de la musique électronique, on pourrait dire, en suivant Wikipédia (2), qu'il s'agit de  « la house française, fondée sur un rythme house classique mais puisant son originalité dans l'utilisation de samples filtrés provenant majoritairement du funk et du disco. ». Premier étonnement, cette appellation qui désigne clairement une touche française, une manière de faire singulière mais singulière du fait d'une identité, pas une italian touch par exemple mais une french touch, n'est en aucun cas reliée à l'identité française.

Sujet épineux, il faut pourtant définir en guise de préambule ce qu'est l'identité, le fameux « être...Français/Japonais... », sans tomber dans un développement philosophiquo-linguistique long et inutile. Chaque époque ayant sa marotte, ce qui en soit en dit long, actuellement le penseur que les intellectuels présentent comme une référence en la matière, et le « grand public » aussi par effet de ricochet (médiatisation, sélections pour la masse...), est Ernest Renan.

Dans sa conférence, Qu'est-ce qu'une nation ?, notre intellectuel cherche à définir la nation (et l'identité par extension, les deux notions étant liées, il n'y a qu'à revoir le fameux débat sur l'identité nationale). Pour y arriver, il démonte plusieurs caractéristiques couramment admises. Comme la race ou la frontière. Il termine son raisonnement en avouant que, je résume, l'identité est une sorte de volonté de « vivre ensemble ».

Ernest Renan

Pourtant, à mon sens, notre brave Ernest est partiellement dans le faux. Si le Français est Français et non Japonais, s'il a des caractéristiques que n'ont pas les autres (il faut d'ailleurs plus considérer l'ensemble des caractéristiques que ces caractéristiques isolées), c'est parce que par ce système de singularités/exclusions, il définit son identité. Tous les domaines sont invoqués. La cuisine, la littérature, la langue, les arts picturaux, etc.

Pour prendre un exemple, être Français, si l'on accepte, bien évidemment, la filiation nécessaire à toute identité. Une identité c'est un leg que l'on reçoit des générations précédentes, que l'on respecte, que l'on transmet et que l'on poursuit. Sinon, il y a rupture de l'identité. Bref, être Français, c'est par exemple perpétuer certains plats nationaux (coq au vin...), une langue (le français), s'inscrire dans une géographie (hétérogène, du Massif Central aux Alpes en passant par la Bretagne...). C'est tout ça l'identité d'un Français. Il est le vecteur de ces singularités de domaines divers.

On est donc en droit de s'attendre, lorsqu'on nous parle pour un domaine artistique comme la musique, ou les jeux vidéo, d'une touche française à retrouver des éléments de cette identité. Sous des formes plus ou moins classiques, plus ou moins fidèles. Qu'est-ce donc que cette french touch si ce n'est la reprise, de différentes manières, de l'identité française ? Si ce n'est pas le cas, comme l'explique la définition de cette expression pour la musique électro, on ne fait plus face à une caisse de résonance identitaire mais plutôt à un label finalement vide. Presque une escroquerie.

Musiciens français mais musique française ?

Rentrons dans les détails, et surtout dans les détails du jeu vidéo, pour finalement comprendre ce que signifie dans les faits cette french touch. Prenons quelques créateurs français renommés, devant incarner au mieux, du fait de leur aura (qualités artistiques et résultats financiers, souvent) cette création vidéoludique à la française, pour mener quelques analyses.

I) Frédéric Raynal

. Alone in the Dark :

Pour commencer, choisissons le cas de Frédérick Raynal. Son premier vrai jeu, succès commercial et critique lui permettant de se faire un nom sur la scène vidéoludique française, est Alone in the dark. Bien des critiques du jeu vidéo présentent le titre comme le précurseur du genre du survival horror. Coupant l'herbe sous le pied aux prolifiques et avant-gardistes Japonais.

Sans rentrer dans cette polémique, un brin stérile et vaine pour tout dire, on est surpris de constater en jouant à ce premier opus, les suivants exploitant le filon en dirigeant la licence vers plus d'action ne sont plus des oeuvres de Raynal, il quittera d'ailleurs Infogrames après le premier épisode malgré le fait qu'il soit mentionné comme consultant pour le second opus, à quel point le jeu n'a rien de français. Ni dans ses thématiques, son esthétique, sa mythologie. Au contraire, au lieu de puiser allègrement dans des croyances populaires de nos terroirs, Raynal se tourne du côté de l'Angleterre.

Pourtant, la France peut nourrir biens des imaginaires dans le domaine du fantastique. Citons quelques exemples de mythes typiquement français, solidement ancrés dans le milieu paysan. Du chat de Combourg, lié à l'écrivain Chateaubriand, à la Dame Blanche de Vendée, en passant au cheval Mallet, toujours en Vendée, emportant avec lui les voyageurs égarés, il existe un véritable folklore français en la matière. Des légendes transmises par la voie orale se démarquant de la tradition britannique, de cette veine gothique symbolisée en littérature par  Mary Shelley par exemple.

Une illustration du chat de Combourg

Alors pourquoi se tourner vers l'Angleterre ? Pourquoi aller chercher du côté de Lovecraft, grand écrivain du fantastique mais américain ? Pourquoi s'inspirer d'une esthétique typiquement anglaise alors qu'il y a moyen de produire une oeuvre tant aussi fantastique mais culturellement française ?

Analysons un peu le jeu. Dès l'ouverture, le joueur découvre le titre du soft, les noms du staff, dont le créateur Frédérick Raynal, sur des pages d'un vieux grimoire. L'anglicité du jeu est déjà manifeste. Dans la scène cinématique, réalisée à base de texte et d'images fixes, le narrateur/personnage principal évoque la somme de 150 dollars comme prix de sa mission (il est détective privé). Par cette simple référence monétaire, étrange puisqu'on assiste déjà à un mélange Amérique/Angleterre, le soft quitte encore un peu plus l'Hexagone pour convoler vers l'Ouest. La voiture dans laquelle arrive le détective est d'aspiration anglaise elle aussi. Tout comme ses vêtements, sorte de veste de chasse résolument britannique.

Une image fixe de la cinématique d'introduction

Le descriptif que donne le site jeuxvideo.com à propos d'Alone in the dark est également intéressant. « Alone in the Dark sur PC est un survival-horror qui vous propose d'évoluer dans le mystérieux manoir de Derceto, peuplé de créatures démoniaques. Vous incarnez au choix le détective Edward Carnby ou Emily Hartwood, nièce du propriétaire, pour percer les mystères de cette inquiétante demeure. ». Les noms des personnages sont britanniques. Point d'Emile Couteau, ou Roger Boisseau.

En somme, on se retrouve avec un jeu complètement coupé de l'identité même de son créateur. Un peu comme si Raynal était un Anglais réalisant un jeu sur son folklore. Pourtant Français, notre créateur se coupe de sa culture première. Non pas faute de matière mais faute d'envie, probablement, ou pour des raisons de cultures ingurgitées, de tactiques commerciales. Une french touch qui n'est ici qu'une expression vide d'un point de vue identitaire. Il faudrait plutôt dire qu'il s'agit du jeu d'un créateur français nourri d'une culture, populaire ou non, résolument anglaise (c'est ce qui transparait en tous les cas dans le soft).

. Little Big Adventure :

Avec comme collaborateur Michel Ancel, bien qu'il s'agisse d'abord de son oeuvre, Raynal produira plus tard son autre grande oeuvre : Little Big Adventure. Là encore, l'analyse du jeu renvoie à une coupure criante avec le pays, la culture d'origine, de l'auteur. Un peu comme certains de ces films du cinéma bis produits par les Italiens, ou les Allemands, entre 1950 et 80, modifiés à foison (nom du casting italien transformé en une panoplie de noms anglais), exportables et complètement indéfinissables tant toute identité originelle est gommée.

Le personnage principal du jeu, Twinsen, par son accoutrement, comme on peut le voir dans l'image de synthèse introduisant le jeu (après le logo de la société Adeline Software) (3) renvoie bien plus à une culture arabe qu'à une culture française. Vêtu d'un vêtement ample, sorte de djellaba, un sabre arabe à la main, un gros pendentif au cou dont certains éléments ne sont pas sans rappeler la calligraphie des pays d'Afrique du Nord, on comprend bien vite que Raynal ne puise jamais dans son identité d'homme pour confectionner son personnage principal.

Ecran titre du jeu Little Big Adventure

Même remarque pour les décors, les photos ci-dessous le montrent. Le joueur découvre à travers ces clichés, même si certains environnements dans le jeu ne sont pas aussi marqués, un Orient plus ou moins fantasmé. Le carrelage peut renvoyer à des formes arabisantes, on trouve des déserts type Sahara, des architectures typiquement nord-africaines. Point de village, de clocher, point de chêne, point d'identité française dans cette french touch, encore une fois résolument vide. Un simple sigle et non une réalité. La singularité, si singularité il y a, n'est pas à chercher du côté d'une certaine francité, exprimée par « touches », mais plus dans la personnalité même de son créateur. Une identité individuelle et non collective, nationale.

Sorte de Sahara

Un carrelage arabisant

Une pierre quasi religieuse (Islam)

1 - http://www.jeuxvideo.com/dossiers/00013256/jeux-video-la-french-touch-1-les-debuts-de-la-french-touch-comment-est-elle-nee-001.htm (Dossier jeuxvideo.com : French touch)

2 - http://fr.wikipedia.org/wiki/French_touch_%28musique%29

L'article d'origine : http://levelfive.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=115:french-touch-label-ou-realite-partie-1&catid=39:reflexions&Itemid=29

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Commentaires

levelfive.fr
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levelfive.fr
Gros article, gros sujet, gros projet. Mais je suis motivé, et en effet ta question est intéressante. Je vais déjà brosser quelques analyses d'oeuvres de créateurs français avant de tirer des conclusions. Mais les commentaires seront là pour compléter mes oublis ou mettre en doute certains de mes propos.
Haorou
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Haorou
*dediou* Tu t'aventures sur un chemin bien compliqué. Je veux voir la suite.
J'attends ton explication du "Pourquoi la France ne fait pas de référence Franco-française ?"

J'ai une idée sur la question mais ça me demanderait du temps pour faire mûrir ma réflexion. Surtout que je pense que c'est un sujet qui peut être épineux. Après, je peux me tromper. ^^

Édito

Il est temps que l'on communique. Rédiger des articles c'est bien mais communiquer...c'est nécessaire. Du coup, nous investissons gameblog afin d'avoir un meilleur écho pour nos articles. Surtout que gameblog.fr semble être une bonne plateforme pour nos écrits, plus des analyses que des tests; des réflexions que des actus.

Merci à vous tous de prendre la peine de nous lire. N'hésitez pas également à venir sur le site officiel : www.levelfive.fr

 

 

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