Christophe Héral est un compositeur de grand talent ayant notamment donné naissance aux musiques de Beyond Good and Evil, mais aussi celles de Rayman Origins et Rayman Legends, entre autres. Un amoureux de son art à la bonne humeur et au sourire communicatifs. Emmanuel "Manu" Bachet opère quant à lui en tant que Music Supervisor chez Ubisoft depuis de très nombreuses années et a posé sa patte sur une foule de jeux, du AAA comme Star Wars Outlaws en passant par des productions plus modestes, comme The Rogue Prince of Persia sur lequel il affirmera avoir adoré travailler lors de notre entretien.

13 ans plus tard, on est à la maison « Rayman est immarcescible »

Pour ce qu’il m’a été donné de voir, Rayman Legends Retold est, comme son modèle, un véritable festival de joie et de bonne humeur. Cartoonesque, coloré, explosif, amusant… C’est le même, mais en mieux. Treize années séparent ce remake de l’original et si l’eau a très largement eu le temps de couler sous les ponts, rien n’a changé. « C’est comme retrouver un vieux pote », nous a confié Christophe Héral, avant d’affirmer que c’est pour lui un réel plaisir de retrouver la mascotte. « J’adore Rayman… Rayman est immarcescible. Il ne prend pas une ride contrairement à nous », s’amuse-t-il. Et lorsqu'on lui demande s'il est difficile de se remettre en selle après tout ce temps, il balaie cette idée immédiatement. « Pas du tout. C'est comme si tu avais une palette », a-t-il répondu en mimant l'accessoire d'un peintre. L'univers, « ce Ukulélé, ces instruments, ces tonalités, tout est là tu peux directement les reprendre pour faire quelque chose de nouveau […] Après c'est à toi de ne pas en faire quelque chose " d'extraterrestre " », pour rester dans le ton.

Selon lui, Rayman est « pétillant », c'est un personnage, et plus globalement une licence, qui a su traverser les âges. « C'est très proche du cartoon » et rappelle les « Tex Avery ou encore ces Mickey et compagnie tout sourire qui prennent de grosses baffes », ceux avec qui l'on a tous grandit finalement et il a parfaitement raison.

Interview Christophe Heral et Manu Bachet Rayman par Jérémy H pour Gameblog
Christophe Héral, compositeur passionné et amoureux de Rayman ©Ubisoft

Un processus de création totalement différent des autres, « c'est organique »

Une trentaine de minutes en compagnie de Christophe Héral suffit à voir que la licence lui sied comme un gant. L’homme est au moins aussi génialement fou, drôle et justement pétillant que le héros sans bras qu’il affectionne tant. C’est aussi sûrement pour cela que Rayman Legends Retold peut se vanter d’avoir une si belle bande originale puisque oui, j’ai eu la chance d'en découvrir une bonne partie en prévision de cet entretien, et c’est du miel.

Le travail de Christopher Héral, mais aussi de Grant Kirkhope, qui a surtout opéré sur le nouveau contenu Land of the Livid Dead et envers qui il ne tarit pas d’éloges, est remarquable. Mais ce qui l’est encore plus, c’est que chaque morceau est le fruit d’un travail de groupe véritablement « organique et naturel » à tous les niveaux. Lorsqu'on leur demande si travailler sur un jeu comme Rayman Legends Retold est différent des autres productions, ils répondent en accord parfait que oui, même plus que ce que l'on pouvait croire. C’est un travail de longue haleine et de proximité entre les équipes. « C’est très organique » comme processus « c'est ce que j'aime en travaillant sur Rayman. Une idée est là, puis les level designers ou quelqu’un d’autre vient ajouter quelque chose », affirme Christophe Héral.

Manu Bachet ajoute que contrairement à beaucoup de jeux, Rayman Legends est un cas à part puisque « Christophe est au plus près avec les équipes » et les échanges sont nombreux. Pour les jeux vidéo, en général, « les compositeurs et musiciens ont des briefs et parfois peu d’éléments ou de contacts avec le reste des équipes. Mais pour Rayman, c’est différent, tout est très organique ». Chaque maillon apporte sa pierre à l’édifice à sa manière, le travail et les idées des uns influençant celui des autres. Le résultat relève presque de la symbiose, d’une alchimie quasiment parfaite qui prend tout son sens dans les fameux niveaux musicaux, qui peuvent apparaître comme la quintessence de ce travail d’équipe.

Interview Manu Bachet par Jeremy H pour Gameblog
Emmanuel ' Manu ' Bachet, Music Supervisor ©Ubisoft

Les niveaux musicaux sont encore et toujours du caviar grâce à un ingrédient secret : « un échange de blagues »

Lors de ma preview, j’ai particulièrement été impressionné par le niveau de la Macarena, bourré de bonnes idées. Un rythme frénétique, de l’humour absolument partout, et une évolution qui se transforme en grand n’importe quoi complètement barré, ce que Christophe Héral reconnaît et, justement, adore. L’absurde et l’humour en ligne de mire, c’est ce qui l’anime et ça se sent lorsqu’on lui parle. « C’est ce qui me fait marrer », a-t-il confié, tout sourire.
Que ce soit en termes de rythme, ou des phases de plateforme en passant par ce qu’il se trame au fond de l’écran, ce niveau est mené tambour battant et visiblement ça ne sera pas le seul de Rayman Legends Retold. Derrière ce qui semble être un chaos organisé et pourtant millimétré, se cache une conception au moins aussi chaotique et bon enfant, et pourtant bel et bien professionnelle.

« La première étape, c’est que l’équipe marketing puisse avoir les droits de telle ou telle chanson, mais aussi que l’on puisse avoir l’autorisation de les “Raymaniser” », explique Christophe Héral. « C’est-à-dire que l’on puisse y ajouter notre patte, les déformer et tout le monde n’accepte pas ça ». Sans oublier qu’« il faut avoir des musiciens et des chanteurs qui jouent le jeu ». Il prend l’exemple d’Eye of the Tiger, chanson iconique de Rocky qui est aussi utilisée dans le niveau musical Folie des Mariachis, qui est rapidement déformée par des envolées de ukulélé (un instrument que Héral adore par ailleurs) et d’autres instruments, mais aussi des chants et des tonalités amusantes à tout bout de champ.
C’est pareil pour la Macarena qui est très vite déformée elle aussi : « On reprend le morceau en essayant des choses, en écoutant différentes versions. […] Puis je me dis : “on mettrait bien du yodel, j’imagine bien du yodel ici”. On essaye, c’est ridicule et amusant, j’adore. Là, je vais voir le level designer qui ajoute autre chose. Et on se retrouve avec une saucisse, puis de la choucroute ou quelque chose comme ça, donc des tons très germaniques. À la fin, ça finit même en Italie [avec des jeux de mots, des plats italiens, etc.], puisque Ubisoft Milan a aussi été très impliqué dans Retold et c’est génial. »

« Tout part d’une de tes blagues », renchérit Manu Bachet avant que Héral s’en amuse en affirmant que « c’est même un échange de blagues ».

Cet « échange de blagues » donne en tout cas naissance à un « travail d’équipe de proximité et organique » et c’est ce qui permet au gameplay, au level design et à la musique de ne faire finalement qu’un.

Rayman Legends Retold
© Ubisoft

Les niveaux à dos de dragons, les plus gros « challenges » puisque « ça part dans tous les sens »

Rayman Legends Retold est un remake qui va bien au-delà du jeu original, notamment en proposant de nouveaux angles de caméra et un rythme plus soutenu. Malgré tout, « peu de morceaux d’origine ont été retouchés », tout juste une poignée. Mais évidemment, plusieurs ont été entièrement recréés, notamment pour couvrir la nouvelle région, Land of the Livid Dead, une zone dont la musique est principalement orchestrée par Grant Kirkhope, avec qui Héral a déjà pu travailler par le passé sur un DLC de Mario + The Lapins Crétins Sparks of Hope. Tout en affirmant ne pas avoir touché aux musiques de cette région inédite, Christophe Héral n’a pas hésité à mettre en avant le travail de son camarade : « Je pense que Grant Kirkhope a fait un très bon travail. On retrouve la musique et l’identité de Rayman dans ces morceaux.» « Il a également repris ton langage et ton identité », ajoute Manu Bachet, bien que Christophe Héral soit resté très modeste à ce sujet en se contentant de continuer de mettre en avant le travail de son collègue.

En plus de la région Land of the Livid Dead, Rayman Legends Retold ajoute aussi de nouveaux niveaux complètement inédits à dos de dragons. Ce sont des phases de shooter longues et complètement barrées. Pour les joueurs, c’est une façon de plus pour s’amuser, mais de son côté, Christophe Héral les a vécus comme une véritable épreuve, non sans plaisir encore une fois. « Les niveaux de Ride avec les Dragons. C’est plus de 4 minutes non-stop et rien ne se répète, c’est très difficile », explique-t-il avant de continuer : « Lorsque j’avais réussi à écrire 20 secondes en une journée, j’étais content. C’était un vrai challenge d’autant que ça part dans tous les sens, encore une fois. Il y a un des niveaux où tu finis dans des cuisines, puis après tu as des nageurs qui arrivent, alors t’adaptes la musique, puis l’instant d’après ça change encore… » Une fois encore, tout est un échange de blagues, à la différence qu’ici la vanne dure tout de même plusieurs minutes et qu’il n’y a aucune boucle. « Il n’y a pas de boucles de 20 secondes qui se ressemblent. »

Grant Kirkhope, compositeur également (non présent lors de l'interview) ©Ubisoft

Des évolutions techniques notables, mais « le ukulélé n’y est pour rien »

Étonnamment, même si Rayman Legends Retold sera bien bardé de nouveautés, la musique n’a finalement été que très peu impactée. Lorsque qu’on lui souligne cette impression de générosité, de densité et de plus grand rythme sur le niveau musical de la Macarena, notamment, Christophe Héral adoube la partie graphique. « C’est certainement dû aux nouveaux graphismes, à la caméra et l’éclairage. On peut être trompé » puisque la musique et tout le reste est parfaitement coordonné et mis en scène « mais le ukulélé n’y est certainement pour rien ». Manu Bachet ajoute quand même que Rayman voyage par exemple beaucoup plus dans le niveau de la Macarena que dans celui d’Eye of the Tiger, plus linéaire, comme pour souligner qu’il y a tout de même bien des améliorations notables et qu’elles ne sont pas seulement dues à la technique, mais bien à un tout.

D’un point de vue technique d’ailleurs, les nouvelles technologies utilisées pour Rayman Legends Retold ont permis de faire passer l’enregistrement d’un format stéréo à quad, mais c’est à peu de choses près tout. Christophe Héral affirme également que les nouvelles technologies leur ont permis de découper la musique en plusieurs couches, pour faciliter certaines choses dans leur travail, mais rien qui viendra bouleverser profondément le rendu à nos oreilles. L’occasion d’ailleurs de faire un point sur l’usage de l’IA, ce à quoi Manu Bachet a été très catégorique : c’est un grand non chez Ubisoft.

Rayman Legends Retold Gameplay

L’usage de l’IA : pas de génération, « On a besoin d’humains »

Un petit détour du côté de la technique qui est l’occasion parfaite de faire un point sur l’usage de l’IA, ce à quoi Manu Bachet a été très catégorique : c’est un grand non chez Ubisoft. Manu Bachet est très clair : « On a une posture très stricte chez Ubisoft, il n’y a pas d’IA générative. Même si certains outils s’aident d’algorithmes IA ». Il explique par exemple qu'ils ont utilisé des outils IA pour extraire proprement certains morceaux originaux pour le jeu Rayman 30th Anniversary, mais il n’est pas question d’utiliser d’IA générative. « On veut travailler avec des humains et certaines choses ne peuvent simplement pas être faites avec l’IA. »

Dans le cas de Rayman Legends Retold, il revient sur le processus créatif définitivement organique et axé sur le travail d’équipe et une fois de plus sur ce fameux « échange de blagues ». « Je me souviens d’une fois où ils étaient tous réunis avec Christophe, échangeaient les idées, riaient… ce genre de choses est complètement impossible avec l’IA, on a définitivement besoin d’humains et d’artistes. » Voilà qui est très clair et surtout particulièrement rassurant.

Rayman Legends Retold Graphismes

Rayman Legends Retold aura droit à son vinyle pour les collectionneurs : « c’est important »

La musique est extrêmement importante pour Rayman Legends Retold, et plus globalement, elle prend une place de plus en plus importante chez les joueurs. Une démocratisation dont Ubisoft a parfaitement conscience et sur laquelle l’éditeur souhaite capitaliser pour le plus grand plaisir des amateurs. « On a pris l’habitude de sortir presque systématiquement des vinyles pour nos AAA », explique Manu Bachet. Il finit même par avouer qu’un vinyle Rayman Legends Retold est bel et bien en préparation également. « On prépare aussi un vinyle pour Rayman Legends Retold ». Pas de date de sortie encore puisqu’au moment de cette interview, l’annonce n’a pas encore été faite, mais il est en chemin. Bachet continue en appuyant sur l’importance désormais de pouvoir proposer aux joueurs de profiter de la musique de leurs jeux favoris de plusieurs façons. « C’est important de pouvoir faire perdurer le plaisir donc en plus des vinyles, on continue aussi notre collaboration avec les plateformes de streaming, entre autres. Je me rappelle que moi à l’époque je lançais Ocarina of Time pour écouter en boucle certains thèmes. Maintenant, on peut proposer à tout le monde les musiques de différentes façons ».
On peut donc espérer retrouver toute la bande originale de Rayman Legends Retold sur plusieurs supports peu après la sortie, comme c’est souvent le cas pour la majorité des jeux vidéo du moment.

Christophe Héral rempilera pour les prochains Rayman ?

Christophe Héral a une très longue histoire avec Ubisoft. Nous lui avons donc demandé, au vu de son amour pour Rayman, s'il pensait revenir pour de futurs jeux de la licence ce à quoi il a répondu sans détour que « ce n'est pas à moi qu'il faut demander ». Son ton joyeux et son sourire ne laissent en tout cas aucun doute, il aime profondément la franchise et y reviendra certainement avec plaisir si l'occasion lui en est donnée.

Rayman est pétillant, il est immarcescible, « mais nous non » comme le rappelle Héral qui espère continuer à faire ce qu'il fait encore quelques années, « avant de finir à l'Ehpad ». L'humour, toujours. Rendez-vous en décembre prochain pour découvrir de long en large et en travers Rayman Legends Retold sur consoles et PC et profiter pleinement de son OST qui s'annonce tout simplement exceptionnelle.