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Warp Zone

Par Poisan Blog créé le 03/02/10 Mis à jour le 19/04/11 à 15h51

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Réflexions

Comme la pluie du titre, les premiers retours sur l'un des jeux les plus prometteurs de l'année commencent à s'abattre. Au gré des impressions recueillies se forme un mélange d'angoisse et de trépignement partagé par beaucoup de gamers. Les attentes suscitées par Heavy Rain (et exacerbées par les développeurs, la presse, puis les futurs joueurs) sont énormes. Alors qu'on entame la dernière ligne droite, l'effervescence autour du titre commence à générer des pistes intéressantes. Car, pendant bien trop longtemps, le véritable enjeu du projet de Quantic Dream a été réduit, schématisé, sapé par la même question récurrente, l'arbre qui cache la forêt : « Qu'est-ce que Heavy Rain ? », accompagné de ses corollaires « Est-ce un film interactif ? » et « Peut-on y jouer ? ».

"Shenmue" : Bien plus qu'un jeu vidéo

Toute personne ayant joué à Fahrenheit ou à Shenmue, n'importe quel amateur de jeux d'aventure, de Monkey Island à Yakuza, possède déjà une bonne idée de ce que peut et ne peut pas être Heavy Rain. La révolution annoncée est moins dans le concept que dans le degré d'aboutissement de celui-ci. David Cage ne s'en cache pas : ce nouveau jeu puise ses mécanismes et intentions dans le système initié par Fahrenheit, beau jeu malade qui nourrissait beaucoup d'espoirs tout en affichant d'énormes défauts (faiblesses du scénario, carences du gameplay, imitation trop sage du cinéma). Au-delà d'être un simple Fahrenheit amélioré, Heavy Rain promet de nous ouvrir à une nouveau voyage, de hisser l'expérience au niveau supérieur soit, mine de rien, de relever le média jeu vidéo d'un cran. Dans ce débat, la comparaison avec le cinéma devrait être moins une question formelle qu'un enjeu de statut : avec Heavy Rain, le jeu vidéo parviendra-t-il à atteindre une nouvelle étape dans son évolution vers un art adulte, dans sa capacité à traiter des sujets sérieux, à jouer sur un mode intime, à transmettre des affects humains avec une acuité profonde, tout cela en gardant son caractère fondamental de jeu ? On espère furieusement que David Cage a réussi son coup.

Mais je dois dire que Fahrenheit m'a déçu sur ce point et que je redoute que Heavy Rain tombe dans les mêmes écueils. Le travail sur la narration, les embranchements, l'intimité des personnages ; tout ceci était remarquable. Les défauts techniques du titre, les nombreuses imperfections du gameplay (malgré l'excellente idée de  prendre les QTE comme base interactive de narration), tout ça je m'en moque puisque l'essentiel n'était pas là. Mais c'est dans sa façon candide de se mesurer au cinéma, sans jamais oser s'en démarquer, que Fahrenheit m'a profondément déçu. Le début nous promettait un voyage psychologique total que seul le jeu vidéo, par son interactivité, peut nous offrir (ah, cette première cuite prise par mon personnage pour atténuer sa déprime !), mais le scénario s'est ensuite dégradé en une enfilade de clichés, d'improbabilités et de confusions désarmantes. Tout ça pour finir avec un combat où le héros voltigeait dans les airs - exactement comme dans Matrix - en balançant des boules de feu. J'étais retombé de très haut.

"Fahrenheit" : Combats surnaturels à la "Matrix Revolutions"

Là où j'espérais une fenêtre ouverte sur un jeu vidéo mature et complexe, les auteurs m'avaient donné un énième film de série B hollywoodienne, une sorte de direct to video interactif, où les personnages que j'espérais voir s'humaniser en cours de route avaient finalement été réduits à de simples figurines de jeu, comme dans les derniers Resident Evil ou dans un Dragonball Budokai. Ce n'est pas ça que j'étais venu chercher. Pire, et c'est là que j'en veux le plus à Quantic Dream, l'histoire présentait très peu d'originalité. Regardez le passage chez les Chinois au début, c'est au détail près le même décor que la fumerie d'opium d'Il était une fois en Amérique ! Il semble que le seul recours employé par les auteurs de Fahrenheit pour donner à leur oeuvre autant de légitimité qu'un film de cinéma ait été de compiler des scènes, lieux, situations déjà vues dans des films à succès. À un manque critique d'inspiration s'est ajouté la copie-conforme de films de David Fincher, d'épisodes d'X-Files et de scènes d'action des frères Wachowski (il y a un fossé entre le clin d'oeil - levier qui sert principalement à saccager le modèle original pour le porter ailleurs - et la copie-conforme - qui est une imitation trop sage, non démarquée, du modèle). La dimension vidéoludique ne relevait pas suffisamment la qualité médiocre du film que j'étais en train de dérouler en jouant.

J'ai peur, en me penchant sur Heavy Rain, que David Cage ne soit reparti des mêmes éternelles références cinématographiques : Fincher, Lynch, Kubrick (ouh, cette scène qui refait EXACTEMENT la chambre blanche de la fin de 2001 : L'Odyssée de l'espace, comme elle me fait peur !), parmi d'autres. Ces cinéastes, comme les Wachowski ou les autres références de Cage, tous d'immenses cinéastes par ailleurs, ont en commun le fait d'être américains, de nous être contemporains et d'avoir connu beaucoup de succès. Ce sont, à peu de choses près, exactement les mêmes qui nourrissent les jeux vidéo depuis longtemps - de Silent Hill à Dead Space - donc il n'y a rien de très nouveau là-dedans. Puisque Cage est un cinéphile et qu'il se réfère constamment au cinéma, j'aurais voulu plus que tout qu'il étende le champ du jeu vidéo - tellement cantonné aux mêmes rengaines - à de nouveaux genres, de nouvelles sensations, de nouveaux états d'âme. Je voudrais jouer à un jeu qui ait la densité narrative d'un Kurosawa, la force de hantise d'un Bergman, le degré de réalité d'un Pialat, la beauté expressive d'un Murnau, l'abstraction sensorielle d'un Van Sant ou la tension cruelle d'un Hitchcock. Puisqu'on parle de cinéma, c'est ni plus ni moins à ça qu'il faut se mesurer. Vaste programme mais ambition louable. À ce jour, je ne connais qu'une personne qui y soit complètement parvenue et qui, en plus, ait conservé intact le caractère jouable de son oeuvre : c'est Hideo Kojima.

"Heavy Rain" : la chambre blanche...

...de "2001 : L'Odyssée de l'espace" !

Malgré tout ce que j'ai pu dire, je pense néanmoins que Fahrenheit est un très beau jeu, qui contient des principes hallucinants, et je sais que Heavy Rain me happera comme aucun autre jeu (Julo, qui est fan absolu de Shenmue, a adoré Heavy Rain ; je suis fan absolu de Shenmue, par conséquent je fais absolument confiance à Julo). Du reste, j'adore David Cage. Comme tout le monde, il m'énerve parfois un peu ; il déçoit aussi puisque ses jeux sont forcément en deçà de ses ambitions. Mais la force avec laquelle il défend ses projets, la cohérence de sa démarche et la voie dans laquelle il creuse son sillon font qu'il ne peut qu'avoir raison. Hier soir, j'ai regardé son interview et, rien qu'à l'entendre parler, je sais que son jeu est bon. Même dans le cas très probable où Heavy Rain serait imparfait, même si ce n'est pas une révolution, je sais qu'il est excellent. Je serai de bonne heure au magasin le 24 février prochain et, rien que pour ça, longue vie à Quantic Dream.

 

 

 

Voir aussi

Jeux : 
Heavy Rain, Fahrenheit (PlayStation 2)
Plateformes : 
PlayStation 3
Sociétés : 
Quantic Dream
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