86 ans, 15,7 millions de dollars refusés pour sauver une grange où sa mère est morte dans ses bras. Face aux géants du numérique, un fermier de Pennsylvanie a fait un choix que peu auraient osé faire.
Le 30 décembre 2025, à Silver Spring Township, en Pennsylvanie, Mervin Raudabaugh, agriculteur et éleveur de 86 ans, a placé ses 106 hectares de terres sous protection définitive. Il refuse ainsi une offre de plus de 15,7 millions de dollars formulée par des aménageurs qui voulaient construire un centre de données sur ses champs, selon le réseau de conservation WeConservePA.
Plutôt que de vendre ses fermes, Raudabaugh a cédé uniquement ses droits à bâtir à un organisme de préservation agricole, pour environ 1,9 million de dollars. Le mécanisme retenu, une servitude permanente inscrite pour toujours dans le titre de propriété, garantit que la terre restera cultivable quel que soit son futur propriétaire.
Un accord à 1,9 million de dollars, contre 15,7 millions promis
La servitude a rapporté à Raudabaugh environ 7 200 dollars l'hectare, auxquels s'est ajoutée une prime de 2 500 dollars versée par la commune. Total perçu : environ 1,9 million de dollars, soit à peu près un huitième des 15,7 millions promis par les promoteurs de serveurs. Sur le marché actuel, les acheteurs de centres de données offrent pourtant plus de 60 000 dollars l'acre, près de 150 000 dollars l'hectare.
Une grange où il a trait ses vaches pendant 51 ans
Le refus de Raudabaugh tient d'abord à l'attachement au lieu. Il a trait ses vaches pendant 51 ans dans la grange qui devait disparaître, et c'est là, confie-t-il, que sa mère est morte dans ses bras.
Dans un entretien accordé à PennLive, il résume son choix sans détour : « Je ne voulais tout simplement pas que mes deux fermes soient détruites. C'est l'essentiel. Économiquement, je n'ai pas fait un grand sacrifice. » Son voisin, Jeff Austin, propriétaire d'un terrain de golf lui aussi visé par le projet, a décliné la même offre.
L'État n'avait jusqu'ici aucune expérience des centres de données géants. Dans le comté de Cumberland, la promesse d'emplois et de recettes fiscales s'oppose désormais à la préservation de sols classés en « Classe 1 », les plus fertiles.
En 2013, les électeurs du canton avaient déjà voté l'affectation d'une part de leur impôt sur le revenu à la protection des terres, environ 120 dollars par foyer et par an. Ce financement a permis de mettre 21 propriétés à l'abri de l'urbanisation, sous le contrôle du Lancaster Farmland Trust.
Seules quatre communes de tout l'État financent ainsi la préservation agricole par référendum. Un projet de centre de données comparable est déjà en chantier dans le canton voisin de Middlesex.
Les 106 hectares de Raudabaugh, longeant le corridor de l'autoroute 81, correspondent exactement au profil recherché par les promoteurs : un seul tenant, plat, desservi par une autoroute et raccordable à une ligne à haute tension. Une fois bâtie, la parcelle ne revient jamais à l'agriculture.
Construire un centre de données coûte de 9 à 15 millions de dollars par mégawatt. Un site de 250 mégawatts revient donc entre 2,3 et 3,8 milliards de dollars, ce qui rend le prix du foncier presque négligeable dans le calcul des promoteurs. Les États-Unis comptent déjà 4 925 centres de données actifs ou en chantier, dont 706 en Virginie et 546 au Texas.
La demande énergétique suit le même rythme. Les serveurs ont absorbé 4,4 % de l'électricité américaine en 2023, une part qui pourrait grimper entre 6,7 % et 12 % en 2028. En 2025, la demande dépassait déjà l'offre raccordable de 11,4 gigawatts, l'équivalent d'une dizaine de réacteurs nucléaires, selon une analyse de Goldman Sachs reprise par la fédération américaine des agriculteurs.
Entre 2019 et 2026, la facture d'électricité des fermes américaines doit bondir de 48 %, pour atteindre 8,5 milliards de dollars. Les datacenters ont par ailleurs consommé 560 milliards de litres d'eau en 2023, selon l'Agence internationale de l'énergie, et leur essor lié à l'IA nécessiterait 16 000 hectares supplémentaires raccordés au réseau, selon Hines Research.