Une rate 50 % plus grosse, huit heures de plongée par jour : le corps des Bajau défie la science. Mais ce trésor génétique unique, forgé en 15 000 ans, risque de disparaître avec le plastique.
Aux Philippines, la tribu nomade des Bajau plonge et nage sous l'eau pendant de longues heures grâce à une mutation génétique rare. Des chercheurs ont découvert que le secret de cette adaptation réside dans la taille de leur rate : cet organe mesure en moyenne 50 % de plus que celui des populations installées dans les régions voisines.
Un gène appelé PDE10A à l'origine d'une rate hors norme
La rate, organe de la taille d'un poing, élimine les vieux globules rouges et rend l'oxygène disponible dans le sang. Chez les Bajau, elle joue le rôle d'un réservoir de plongée biologique. Melissa Ilardo, chercheuse à l'université de Copenhague et auteure de l'étude, a obtenu l'accord des villageois pour examiner leurs rates.
Dans un entretien au programme Inside Science de la BBC, elle décrit la réponse physiologique déclenchée en retenant sa respiration sous l'eau : le rythme cardiaque ralentit, les vaisseaux sanguins des extrémités se resserrent pour préserver le sang oxygéné destiné aux organes vitaux, puis la rate se contracte.
Elle explique que la rate est un réservoir de globules rouges oxygénés, donc que lorsqu'elle se contracte, elle procure un regain d'oxygène, comme une bouteille de plongée biologique.
Les chercheurs ont identifié le gène PDE10A comme base génétique de cette adaptation. Chez la souris, il régule une hormone thyroïdienne qui contrôle la taille de la rate. Ce gène est bien plus répandu chez les Bajau que chez leurs voisins, ce qui aurait fait évoluer la taille de leur organe pour soutenir leur mode de vie aquatique.
Le professeur Rasmus Nielsen, de l'UC Berkeley, co-auteur de l'étude, précise que ces travaux visent à identifier les gènes qui prédisent les différences entre individus face à un manque d'oxygène brutal.
Cette découverte fait écho à une étude antérieure sur l'adaptation génétique des Tibétains vivant en haute altitude, dont la variante génétique proviendrait, selon certains experts, d'un croisement ancien avec les Néandertaliens, ce qui soulève la question d'un lien similaire chez les Bajau.
Selon Melissa Ilardo, les Bajau se seraient séparés des Saluan, un peuple non-plongeur, il y a environ 15 000 ans, ce qui aurait laissé, a-t-elle indiqué à la BBC, suffisamment de temps pour développer l'adaptation aquatique.
Un mode de vie menacé par l'arrivée du plastique
Dans la province de Tawi Tawi, où vit la tribu, les enfants apprennent à nager presque dès leur naissance. Les Bajau ne se servent que de masques ou lunettes traditionnels en bois et d'une ceinture lestée pour plonger. Selon Melissa Ilardo, ils plongent de façon traditionnelle environ huit heures par jour, en passant environ 60 % de ce temps sous l'eau, pour des séances de 30 secondes à plusieurs minutes, à des profondeurs supérieures à 70 mètres.
Santarawi Lalisan, 85 ans, doyen respecté de la tribu, a longtemps incarné cette endurance. Dans un entretien accordé à Giuseppe, de Project Happiness, il raconte avoir été champion de Tawi Tawi, précisant qu'à son époque il restait huit minutes sous l'eau, alors qu'il ne peut désormais tenir qu'un maximum de cinq minutes.
Son père lui avait appris à résister sous l'eau quoi qu'il arrive, et il continue de pêcher au harpon parmi les coraux et les rochers.
Ce mode de vie transmis depuis des générations est concurrencé par l'influence occidentale. De plus en plus de membres de la communauté délaissent leurs pratiques ancestrales. Un villageois raconte que les Bajau se rendent désormais au supermarché et utilisent du plastique, alors qu'ils n'employaient auparavant que du papier pour leurs achats. La pollution entrant dans leurs eaux affecte aussi la mer et les poissons dont dépend la survie de la tribu.
Certaines membres de la tribu s'accrochent malgré tout à leurs traditions, entre pêche au harpon et maisons sur pilotis.