500 000 tonnes de coquilles jetées à la mer : pari fou ou coup de génie ? Les scientifiques eux-mêmes doutaient. Vingt ans après, poissons, tortues et dauphins racontent une autre histoire, insoupçonnée.
Entre 2007 et 2024, l'État de Floride a déversé plus de 500 000 tonnes de coquilles d'huîtres et de palourdes recyclées dans le golfe du Mexique, raconte le média AS. Ces coquilles n'ont jamais vu l'océan avant cette opération : collectées dans des restaurants de fruits de mer et des usines de transformation, elles ont été déposées sur des zones où les récifs naturels avaient disparu au lieu de finir en décharge.
L'objectif était de régénérer des fonds marins devenus sablonneux et appauvris. Au terme de près de deux décennies, les populations de poissons, de tortues et de dauphins ont retrouvé des niveaux inédits depuis plus de 25 ans.
Le projet n'a pourtant pas convaincu tout le monde dès le départ. Certains détracteurs y ont vu un déversement irresponsable, d'autres ont averti qu'il risquait d'aggraver la situation d'un milieu déjà fragilisé. Même les chercheurs à l'origine de l'expérience doutaient de son efficacité, faute de progrès visibles dans les premières phases.
Des bactéries et du calcium ont reconstruit le fond marin
Sous la surface, les processus s'enclenchaient pourtant. Des bactéries ont rapidement colonisé les coquilles, formant un biofilm, cette fine couche que les scientifiques peinent encore à reproduire en laboratoire et qui constitue le point de départ de la quasi-totalité des écosystèmes marins.
En se désintégrant, les coquilles ont aussi libéré du calcium, créant des microzones : de petites poches d'eau à la composition chimique légèrement différente, nécessaires à la survie de certains organismes. Les coquilles mortes ont surtout offert une surface dure où les jeunes huîtres, appelées spat, ont pu s'attacher et grandir, alors que le déclin des récifs naturels avait rendu le fond marin trop mou pour elles.
La reconstruction s'est faite couche par couche, jusqu'à devenir indéniable. Les huîtres vivantes qui s'y sont installées ont filtré l'eau, limitant les marées d'algues nuisibles et laissant place à une eau plus propre, favorable à une plus grande diversité de plantes et d'animaux marins.
Le déclin des populations d'huîtres tenait à la surpêche, mais aussi à des catastrophes comme la marée noire de Deepwater Horizon. Sa portée dépasse la seule vie marine : un manque de poissons fait perdre des revenus aux pêcheurs et fait grimper les prix dans les restaurants, tandis que des eaux polluées font fuir les touristes. Les récifs offrent en plus une protection naturelle lors des tempêtes côtières.
Le succès de cette expérience a attiré l'attention d'ingénieurs côtiers et de biologistes marins en Amérique du Nord, en Europe et en Australie, qui étudient comment des matériaux naturels pourraient reconstruire rapidement des milieux marins dégradés ailleurs dans le monde. Des programmes similaires de recyclage de coquillages ont déjà été lancés en Alabama, au Texas, en Louisiane, en Californie, au Mississippi et dans les Carolines.
Aucun projet isolé ne peut effacer des décennies de dégâts environnementaux. Mais la Floride a mis à transformer les restes d'assiettes de fruits de mer en récifs vivants.