Le 27 mai 1990, à mi-chemin entre Séoul et Seattle, des vagues de tempête arrachent 21 conteneurs du pont du cargo Hansa Carrier, qui navigue au sud de la péninsule d'Alaska. Cinq de ces conteneurs transportent des chaussures Nike. Quatre s'ouvrent et libèrent 61 280 chaussures en plein océan Pacifique. Le cinquième coule directement par le fond.

Les chaussures flottent et dérivent vers l'est. Six mois plus tard, en novembre et décembre 1990, les premières touchent la côte de l'État de Washington, où les promeneurs en comptent déjà des centaines. En janvier et février 1991, d'autres apparaissent au large de l'île de Vancouver, puis en mars dans le Queen Charlotte Sound, au Canada : la flottille remonte alors vers le nord, portée par le courant de Davidson d'hiver.

Fin mars 1991, le renversement saisonnier des vents, qui passent du sud en hiver au nord en été sur la côte nord-ouest du Pacifique, inverse la trajectoire. En avril et mai, de nouvelles chaussures sont repérées au large de l'Oregon, redescendues vers le sud.

Des bourses d'échange sur les plages de l'Oregon

En mai 1991, un journal de Seattle évoque des milliers de chaussures. Les modèles retrouvés, chaussures de course, de randonnée et de jogging pour hommes, femmes et enfants, ne sont pas attachées entre elles : un pied gauche s'échoue ici, un pied droit là. Les habitants organisent alors des bourses d'échange pour reconstituer des paires complètes. Une fois lavées, les Nike se portent sans problème.

L'océanographe Jim Ingraham racontera en 1992, dans un article repris par le Seattle Times, avoir acheté sa propre paire 15 euros, environ le quart du prix en magasin. À Cannon Beach, dans l'Oregon, le peintre Steve McLeod trouve tellement de chaussures qu'il devient l'entremetteur des souliers orphelins, jusqu'à en recevoir par courrier.

Il en revend dans la rue à 24 euros pièce, pour un peu plus de 1 000 euros au total, et note où et quand chacune s'échoue : il en recensera 1 600.

Une mère, une coupure de journal et la naissance d'une étude

En juin 1991, à Seattle, l'océanographe Curtis Ebbesmeyer découvre l'histoire grâce à sa mère, qui lui montre un article de journal découpé. Elle lui aurait lancé, raconte-t-il parfois : « Eh bien, n'est-ce pas ce que tu fais ? », lui demandant si ce n'était pas exactement son métier.

Pour ce spécialiste des courants, qui suivait jusque-là des bouées, c'est une aubaine : des dizaines de milliers d'objets identifiables, perdus au même endroit, le même jour. Chaque chaussure porte un numéro de commande qui permet de remonter à son conteneur d'origine, ce qui exclut toute confusion avec une chaussure perdue par un randonneur.

Nike fournit à Ebbesmeyer la date, les coordonnées de l'accident et le plan de chargement des conteneurs. L'entreprise refuse en revanche d'utiliser l'histoire à des fins publicitaires. Un responsable de la marque aurait confié au chercheur : « Flotter sur l'eau n'est pas une qualité sportive que nous souhaitons mettre en avant. »

Ebbesmeyer fait équipe avec Jim Ingraham, qui a conçu à l'agence océanique américaine NOAA un simulateur des courants de surface baptisé OSCURS, à l'origine destiné à suivre la migration des saumons. Le test se déroule à l'aveugle : Ingraham ne reçoit que le point de chute initial, à 48 degrés nord et 161 degrés ouest.

Le modèle prévoit des arrivées en novembre et décembre 1990 sur la côte de Washington, puis en janvier et février 1991 sur l'île de Vancouver, des dates qui collent aux premiers signalements réels.

Les deux chercheurs ne retiennent que les lots vérifiés d'une centaine de chaussures retrouvées ensemble, soit 1 300 chaussures au total pour l'étude, un taux de récupération comparable à celui des bouteilles dérivantes lâchées par les océanographes (environ 2 %).

Le 26 mars 1991, 250 chaussures sont ainsi retrouvées dans les îles de la Reine-Charlotte. Aucun lot n'atteint l'Alaska, probablement repoussé au large par le courant du même nom. En épluchant les signalements, Ebbesmeyer constate même que les chaussures gauches et les chaussures droites ne dérivent pas du même côté, un écart qu'il attribue à la forme de la chaussure et à sa prise au vent, différente selon le pied.

En 1992, de nouvelles Nike arrivent sur la côte nord de la Grande Île d'Hawaï : après trois ans en mer, elles restent souples et portables, et rien n'a poussé sur leurs semelles.

Ebbesmeyer et Ingraham publient leurs résultats dans EOS, la revue de l'Union américaine de géophysique. L'épisode, resté dans les annales sous le nom de « Great Shoe Spill of 1990 », permettra ensuite à Ebbesmeyer de calculer l'orbite des onze grands tourbillons océaniques de la planète. En 1997, un cargo perdra près de 5 millions de pièces Lego au large des Cornouailles. Certaines s'échouent encore sur les plages.