Sous la glace de l'Ararat pourrait dormir des millénaires d'histoire humaine, agriculture, métallurgie, climats disparus. Une équipe s'apprête à percer ce secret avant qu'il ne fonde à jamais.
Une équipe de recherche germano-turque a exploré pendant deux semaines, en juillet 2026, le glacier du mont Ararat, dans l'est de la Turquie, à plus de 5 000 mètres d'altitude. C'est la première fois que la glace de cette montagne fait l'objet d'une étude détaillée.
Les conditions de terrain n'ont rien d'aisé. Les chercheurs ont travaillé dans le vent et le froid, avec à peine la moitié de l'oxygène disponible dans la vallée. Pour cartographier ce qui se cache sous la glace, l'équipe a combiné des sondages radar effectués depuis le sol et des techniques de sismique active, une méthode qui permet de mesurer l'épaisseur du glacier ainsi que le relief rocheux situé dessous.
« Malgré le vent et le froid, nous avons obtenu toutes les données nécessaires », a déclaré le Dr Coen Hofstede, de l'Institut Alfred-Wegener, responsable des mesures sur le terrain. « Nous pouvons désormais déterminer où forer afin de prélever la plus longue carotte de glace continue possible. », cite Tamétéo.
L'extraction de carottes est justement prévue lors de la prochaine expédition. En cas de succès, ce serait la première carotte de glace jamais prélevée sur le mont Ararat.
L'enjeu de fond tient à la vitesse à laquelle la calotte glaciaire recule sous l'effet du réchauffement climatique. Chaque été, des informations difficiles à récupérer ailleurs disparaissent avec elle. D'où l'urgence de déterminer si cette glace renferme des archives uniques sur l'histoire du climat et des sociétés humaines.
Une archive possible pour l'Anatolie et la Mésopotamie
Le projet associe archéologues et glaciologues, sous la direction du professeur Achim Lichtenberger, responsable du projet à l'université de Münster. « Cela représenterait une source de données entièrement nouvelle pour l'archéologie », explique-t-il. « Jusqu'à présent, nous dépendions de ce qui se trouve enfoui dans le sol. La glace pourrait, quant à elle, conserver une chronique continue de l'activité humaine, couche après couche, sur plusieurs millénaires. »
Le professeur Ünsal Yalçın, de l'université d'Isparta, en Turquie, rappelle que la région a vu naître l'agriculture et abrité les premiers centres miniers et métallurgiques. « Avec un peu de chance, nous trouverons dans la glace non seulement des données climatiques, mais aussi de fines particules métalliques issues d'anciens fours de fusion ou des résidus provenant des premières pratiques d'agriculture sur brûlis », précise-t-il.
Selon lui, le mont Ararat pourrait alors devenir une archive pour l'ensemble de l'Anatolie, de la Mésopotamie et du Caucase.
Côté climat, les couches de glace conservent la composition d'atmosphères anciennes, le transport des poussières et les traces d'éruptions volcaniques passées, de quoi éclairer des phases climatiques comme l'Optimum climatique romain ou le Petit Âge glaciaire de l'Antiquité tardive. Des études comparables n'ont jusqu'ici été menées que dans les Alpes : le Moyen-Orient reste largement inexploré sur ce terrain.
Une montagne associée depuis longtemps à la légende de l'arche de Noé
Le mont Ararat, plus haute montagne de Turquie, est selon l'interprétation chrétienne du Livre de la Genèse le lieu où l'arche de Noé se serait échouée après le Déluge. Cette réputation a attiré des chercheurs d'arche depuis plus d'un siècle : en 1876, l'avocat britannique James Bryce affirmait déjà avoir trouvé sur ses flancs un morceau de bois répondant, selon lui, à « tous les critères de l'affaire ».
Jodi Magness, exploratrice National Geographic et archéologue à l'université de Caroline du Nord à Chapel Hill, jugeait sans détour cette recherche vaine : « Aucun archéologue digne de ce nom ne fait ça. » Selon elle, même la découverte d'un vestige authentique ne permettrait pas de l'associer avec certitude à un événement historique daté : « Il n'existe aucun moyen de savoir exactement où cela s'est produit dans l'antique Proche-Orient. »