Un manipulateur machiavélique

Le premier élément qui pourrait définir le côté démon de Ken Kutaragi reste équivoque. Pour certains il sera perçu comme une qualité, mais pour la plupart, il s'agira d'un aspect machiavélique "démoniaque" du personnage. Avec l'épisode "Do it !", nous avons vu qu'il savait profiter d'une situation pour arriver à ses fins. Cette capacité à voir loin lui permet d'avoir toujours plusieurs coups d'avance.

Ces stratégies ne doivent rien au hasard. Au lieu de donner tous les éléments à ses interlocuteurs, seules les grandes lignes sont dévoilées. Ainsi, bien qu'il ait déjà prévu la fenêtre de lancement idéale pour la Playstation, il laissera les choses suivre leurs cours pour que tout le monde se rende à cette même évidence.

A aucun moment il ne faut mentionner toutes les étapes du scénario. S'il en comporte une centaine, il ne faut en mentionner que deux ou trois au départ.

En procédant de la sorte, vous apportez la preuve que vous êtes capable de toujours anticiper, ce qui inspirera confiance à l'équipe dirigeante.

Il sait également se servir d'appuis politiques pour arriver à ses fins. Avant de pouvoir rencontrer le président Ohga, il passe par Shigeo Maruyama, producteur chez Sony Music. Maruyama connaît Ohga de longue date et il n'a pas besoin de passer par les voies classiques pour lui parler. Il a le privilège de pouvoir le joindre presque directement. Il gagne ainsi un temps précieux, mais court-circuite sa hiérarchie ce qui lui apporte de nouveaux détracteurs.

Se sachant peu apprécié au sein de l'entreprise, il aura l'intelligence de passer par un cadre connu et respecté de Sony pour gérer le développement de la PlayStation. Ce sera Teruhisa Tokunaka. Il est celui qui garantira que Kutaragi ne sortira pas du droit chemin et donnera suffisamment de critères de respectabilité à ses projets.

Surdoué, mais borné

Dès ses débuts, "KK" comme le surnommaient ses collaborateurs était quelqu'un d'entier. Surdoué certes, mais surtout borné. Si Sony était une entreprise dynamique et novatrice à l'époque, Kutaragi a tout de même rapidement été perçu comme un élément perturbateur. Le premier exemple connu est aussi celui qui a permis à Sony d'entrer dans l'ère numérique et de plein pied dans celle du jeu vidéo.

La puce sonore SPC700 qu'il a développé pour Nintendo est en fait un projet totalement officieux à ses débuts. Imaginez qu'un de vos employés utilise les moyens de votre entreprise et son temps de travail à développer du matériel pour un concurrent que vous mésestimez, et vous aurez à peu près le ressenti des cadres dirigeants de Sony, lorsqu'ils découvrirent les agissements de Ken. Sur le point d'être satellisé vers une autre planète, il ne doit son salut qu'auprès du président même de Sony à cette époque, Norio Ohga. Ohga aussi a un profil atypique. C'est un passionné, qui n'était à priori pas du tout destiné à devenir un grand patron, mais plutôt un chanteur d'opéra. Deux OVNI se sont rencontrés.

Les rapports détériorés entre Nintendo et Sony qui ont donné naissance à la Playstation sont connus de la plupart des joueurs avertis. Cependant, c'est sous l'impulsion obstinée de Kutaragi et avec le soutient d'Ohga, que Sony se lance tout de même dans la conception d'une console et ce malgré un vote négatif au conseil d'administration. Kutaragi gêne beaucoup de monde. Il bouscule les conventions et son franc parler est perçu par beaucoup comme un manque de respect. Même dans une entreprise moderne comme Sony, ce côté entier a de quoi faire jazzer. Il faudra le faire travailler sous la tutelle de Sony Music pour le mettre à l'abri des branches les plus conservatrices de l'entreprise.

Même si le président de l'époque est son plus grand allié, il n'hésite pas à lui tenir tête . Ainsi il entre en conflit direct avec son plus fervent supporter, qui souhaitait protéger les CD avec un boîtier propriétaire à glisser dans la Playstation. Sur ce point il avait eu gain de cause. Mais il a bien failli porter un coup dur à un périphérique emblématique de toute la gamme de consoles Sony.

La fameuse Dual Shock, issue du très talentueux designer Teiyu Gotô, était violemment rejetée par Kutaragi, qui voulait un aspect plus conventionnel. Il aura fallu que le président le menace de le virer pour qu'il accepte des manettes qui font encore aujourd'hui référence. Lorsqu'on sait l'importance qu'elles ont eu dans la carrière de la marque, il n'est pas illogique de penser que cela a été un tournant majeur dans le cursus de la PlayStation. Mais même une fois le succès affirmé de cette décision, Kutaragi trouve encore le moyen de dire que c'est le seul point où il avait eu tort concernant la PlayStation.

Pourtant, il s'était aussi trompé sur une autre prévision majeure de la console : le prix de la mémoire n'avait pas baissé. Les pertes sur les ventes prévues pour s'implanter sur le marché ont donc été plus importantes que prévu. Heureusement, les ventes de jeux ont pu compenser ce relatif échec.

Ken Kutaragi © Destructoid

Une "grande gueule"

Entier, "KK" l'est assurément dans ses propos. Ce dernier n'hésite pas à sortir de sa réserve fréquemment, pour tenir des propos acerbes voir sulfureux. Les succès des deux premières consoles ayant été éclatants, cela n'a évidement pas modéré l'attitude du personnage. "Impétueux", est l'adjectif qui vient le plus souvent à l'esprit lorsqu'il s'agit de décrire le trublion japonnais. Kelly Flock, le PDG de Sony Online Entertainment à l'époque, le décrivait comme la personne "la plus investie et passionnée qu'il ait connu".

A noter pour l'anecdote, que cette passion n'aura pas été communicative à notre cher AHL national. L'orateur japonnais fait partie des deux seules personnes qui ont réussi à endormir un des doyens du paysage vidéo-ludique français, pendant la conférence de présentation de la Playstation (lire "Tu le crois ça ?" page 136). Vous le croyez ça ?

Cette passion s'était déjà exprimée lorsqu'il s'agissait de présenter la PS2 au public. Cette dernière devait être capable d'afficher 66 millions de polygones. Une affirmation vraie pour ce qui concerne des performances théoriques pures, mais totalement fausse pour le joueur moyen qui en aura 6 ou 7 fois moins à l'écran. Sur le moment, ces annonces ont fait le buzz. Mais avec le temps, tout le monde s'est bien rendu compte qu'il s'agissait de poudre aux yeux.

Du temps, il en aura fallu aux développeurs pour commencer à appréhender correctement l'Emotion Engine. Contrairement à la PlayStation, la PS2 n'est pas livrée clefs en mains. Les développeurs doivent créer eux mêmes leurs librairies et cela mobilise beaucoup de ressources et donc d'argent. Kojima (Metal Gear) et Mikami (Resident Evil), se plaignent d'avoir une console aussi difficile à programmer. De fait, ce n'est qu'un an après la sortie officielle de la PS2, que les premiers jeux vraiment impressionnants arrivent avec Gran Turismo 3 en tête de file.

Si Sony parvient à faire encore mieux que la PlayStation, c'est grâce à de nombreux fans et à une communication savamment maîtrisée. Les avertissements étaient pourtant clairs ; la puissance brute ne suffit pas, les infrastructures du marché ne sont pas encore prêtes pour des applications massivement connectées (seul Singstar peut se targuer de bien se vendre en ligne avec ses nouvelles chansons).

Des pêchés capitaux

Avec près de 157 millions de Playstation 2 mises en circulation à ce jour, on peut aisément comprendre que Kutaragi ait été sur un petit nuage. Pour un ange, quoi de plus normal que d'avoir ses quartiers au paradis ? Tempérance, modestie et humilité semblent cependant avoir été remplacées par l'orgueil et la gourmandise. Avec la PlayStation 3, Kutaragi passe des vertus aux pêchés.

Le développement du CELL a été particulièrement long et coûteux. A nouveau, le génial japonnais porte le projet à bout de bras. Mais les retards accumulés et des coûts faramineux, vont le placer dans une position très inconfortable. Sony n'est plus seul au monde et cela fait un an qu'une concurrente sérieuse est sortie lorsque la Playstation 3 arrive sur le marché. De plus, la console est très chère, même si c'est un des premiers lecteurs Blu Ray -de qualité discutable- sur le marché.

Toutes proportions gardées, le lancement de la PS3 est catastrophique. Les premières années sont mauvaises, l'engouement n'a de loin, pas été à la hauteur des espérances. Il faudra un peu plus de trois ans pour que la machine commence à réellement se hisser à la hauteur de la concurrente de Microsoft. C'est bien trop pour la direction de Sony qui n'a pas attendu aussi longtemps pour remercier son incontrôlable ingénieur.

D'autant que ce dernier a multiplié les déclarations tonitruantes à propos de la console et de son processeur CELL :

La PS3 est pour les consommateurs qui se diront : "il faut que je travaille plus pour en acheter une". Nous voulons que les gens aient véritablement envie d'en avoir une, plus que tout autre chose.

Sur la PSP, qui fut un échec sur presque tous les plans à sa sortie et très critiquée il a déclaré

Je crois que nous avons conçu la plus belle chose au monde. Personne ne critiquerait les plans d'un architecte reconnu en lui disant que sa porte est mal placée. C'est la même chose ici.

Le personnage semble en total décalage avec la réalité et le sobriquet "KK" ne correspond plus à Ken Kutaragi, mais plutôt, à "Krazy Ken" (Ken le fou, avec un K pour le "c" de Crazy). Ses déclarations embarrassent et mettent l'image de Sony à mal. L'entreprise est de plus en mauvaise position, le reste de ses produits hi-tech étant mis à mal par la concurrence des produits à la pomme. Sony est victime d'une hémorragie et la division divertissement (SCE) n'est plus un pansement, mais la pire de ses plaies.

Un an après le lancement de la PS3, Ken est remercié et remplacé par Kaz Hirai. Une énorme page de l'histoire vidéo ludique se tourne. Désavoué et sans soutient, il est dirigé vers une voie de garage en prenant la tête de Cellius. Le studio de développement n'a commis que le très discutable Ridge Racer sur PS Vita et fermé ses portes depuis. Il descend les dernières marches du parvis de Sony, en n'étant plus que membre du comité directoire puis membre honoraire.

L'après Sony

En 2009 Ken Kutaragi créée sa propre société : AI Cyber Entertainement. L'entreprise basée à Tokyo, axe ses développements sur plusieurs domaines qui pourraient encore être en lien avec le jeu vidéo :

  • Traitement de l'information en temps réel
  • Cloud, que ce soit pour le calcul ou le stockage de données
  • Technologies de reconnaissance en imagerie
  • Prochaine génération d'interfaces homme / machine

Depuis sa création, la société a augmenté sensiblement son capital. Si Kutaragi se fait très discret sur le plan média, il n'est donc pas impossible qu'il refasse parler de lui pour de nouvelles créations / applications dans les domaines technologiques cités précédemment.

On peut en effet se prendre à rêver de ce que peut faire le personnage, en concevant de nouvelles puces avec son équipe et en faisant prendre forme à ses rêves de supercalculateurs en réseau, ou d'interfaces avant gardistes. A 64 ans il a encore quelques années pour faire parler de lui.