Il y a parfois des jeux avec lesquels on n'a pas forcément d'affinité au départ et puis qui, sans prévenir, finissent par nous surprendre. C'est exactement ce qui s'est passé, et se passe encore, avec Fire Emblem Fortune's Weave. Lors de ma preview, j'avais eu un ressenti en demi-teinte, d'un jeu qui nécessite encore de l'investissement et pour être pleinement apprécié. Une première impression qui s'est poursuivie de longues heures, avant qu'un événement en particulier ne vienne tout chambouler, rebattant les cartes et retardant obligatoirement notre test final.
Fire Emblem Fortune's Weave cache son jeu. Difficile de dire s'il le fait volontairement ou si sa structure inutilement alambiquée y est pour quelque chose. Toujours est-il que l'effet de surprise fonctionne et qu'il m'a secoué au point de me forcer à me repositionner. Il faut en voir plus avant de vous délivrer un test complet, mais ce que je peux vous dire d'office, c'est que le jeu ne laisse clairement pas indifférent et pourrait certainement être l'un des meilleurs RPG de l'année.
Une histoire de destins liés et de trames temporelles
Le succès de ce Fire Emblem Fortune's Weave était presque couru d'avance pour les fans qui répondront présent coûte que coûte. Mais pour les curieux ou les néophytes, ce n'est pas aussi évident. Et les premières heures de Fire Emblem Fortune's Weave demanderont forcément des efforts à celles et ceux que la licence n'a pas séduits immédiatement par son nom. On a affaire à un jeu extrêmement bavard, qui parle parfois beaucoup pour pas grand-chose et qui a la fâcheuse tendance à diluer complètement ses nombreuses intrigues dans une succession de dialogues pas franchement passionnants, voire complètement stéréotypés. Voir parler nos héroïnes de crème de jour avant un combat, les hommes et femmes parler sans cesse de leur plastique en se sexualisant à tour de rôle ou d'autres partir dans des tirades interminables à propos de sujets complètement accessoires, ça fait rouler des yeux.
Il faudra également se faire à une structure très particulière. Fire Emblem Fortune's Weave est en effet divisé en trois grandes parties et nous fait suivre non pas une, ni deux, mais bien 5 histoires, dont les quatre principales atteignent toutes un même point à partir du troisième acte. C'est une ligne temporelle éclatée sur laquelle on pourra revenir pour tenter d'améliorer les choses, ou expérimenter, en choisissant de revivre les chapitres comme bon nous semble.

Dans ce carambolage temporel, on incarne une véritable force de la nature, une illustre entité qui vient tout juste de renaître dans un corps flambant neuf que l'on pourra personnaliser rapidement dès le lancement du jeu. Très rapidement, les principaux enjeux nous sont jetés au visage. Le monde est en proie au chaos et à la destruction. Un puissant souverain venu des ténèbres a détruit le monde et s'apprête à l'enfoncer dans un âge encore plus sombre. Pour sauver ce qu'il reste de l'humanité, il va falloir réécrire l'histoire pour sauver et recruter 4 puissants Généraux Ardents, des héros d'une importance capitale, qui ont malheureusement tous péri dans de terribles évènements. À vous de les sauver et de les diriger sur le bon chemin en revivant leur histoire.
Vous aurez ainsi l'occasion d'incarner quatre héros et héroïnes très différents, chacun ayant sa propre histoire, ses objectifs et ses ambitions. La reine Theodora, une guerrière en quête de paix pour son peuple ; le sabreur Dietrich, qui cherche puissance et réponses ; le jeune Caï, qui marche sur les traces de son paternel dans l'espoir de le retrouver ; et la barde Leda, animée par une vengeance destructrice. Tous seront toutefois amenés à se croiser puisqu'ils ont un objectif commun, celui de gagner des jeux de gladiateurs dont la récompense est de voir l'un de ses souhaits profonds être exaucé par une divinité.

Un Fire Emblem gargantuesque
Sur le papier, c'est une trame déjà généreuse, mais vous n'avez pas idée de ce qui vous attend, puisque tout ce que vous ferez aura une incidence directe sur la suite des évènements. La mort d'un personnage, une quête qui n'a pas été faite, une gestion du temps trop précipitée… Le destin ne sera d'ailleurs pas tant affecté par les choix narratifs, pas du tout même, mais plutôt par vos actes.
Qui avez-vous recruté ? Qui est mort au combat ? Quel est votre niveau, votre puissance, votre équipement ? Tout a des conséquences plus ou moins fortes et c'est lorsque l'on s’en rend compte que l'on découvre enfin les réels enjeux que tout le génie du jeu nous explose au visage. C'est bien pour cette raison qu'il me reste encore certaines choses à découvrir et qu'il m'est impossible de donner un avis tel quel, au risque de passer à côté d'éléments importants. La vision d'ensemble, plus que dans n'importe quel jeu du genre, semble essentielle.
Tout le sel du jeu repose sur ce système d'actions et de conséquences, mais c'est aussi ça qui a tendance à mal être expliqué, puisque l'on se retrouve souvent sur le fait accompli avec la désagréable surprise de devoir parfois refaire quelques heures de jeu pour corriger une faute que l'on aurait pensé anodine. Ce manque de clarté peut vraiment porter préjudice.

De par son contenu absolument titanesque et ses scénarios multiples, Fire Emblem Fortune's Weave se rapproche bien plus d'un Three Houses que d'un Engage. Ce n'est pas le genre de jeu que l'on peut suivre en regardant la télé ou dans un environnement bruyant. La complexité de sa narration, les différentes branches scénaristiques et le fait que l'on soit obligé de trier les informations importantes parmi une constellation de dialogues bateau, font qu'il sollicitera toute notre attention. Ces quatre trames sont en prime minées par des incohérences les unes entre les autres, mais c'est excusé par Fortuna, la déesse qui nous aide dans notre périple de réécriture de l'Histoire, qui nous explique que trifouiller les différentes causalités n'est pas sans problème.
Pourquoi pas, mais autant vous dire que c'est un vrai bordel, il n'y a pas d'autre mot. Et ce sera d'autant plus compliqué si vous comptez faire les quatre histoires en parallèle, ce que j'aurais tendance à déconseiller et pas seulement pour une histoire de narration. Le gameplay est lui aussi d'une densité qui frise le trop-plein.

Les combats tactiques restent le nerf de la guerre
Étrangement, ce n'est pas tant dans les combats que l'on rencontrera le plus d'éléments, même s'il y a un nombre de classes assez colossal, toutes rangées en différents tiers de puissance. Guerrier, cavalier, rôdeur, magicien, ninja… plusieurs dizaines de jobs sont à débloquer au fil de notre avancée et offrent un maximum de personnalisation sur le terrain. C'est chouette, mais c'est également un peu superficiel puisque certaines se ressemblent quand même beaucoup. Sans compter que les gains de statistiques ou les techniques spéciales ne sont pas toujours suffisants pour justifier autant de classes différentes. Par contre, pour les amoureux du grind, qui consiste à faire monter de niveau toutes les classes possibles, c'est un paradis. D'autant plus que l'on pourra par la suite utiliser certaines compétences passives avec d'autres classes, ce qui offre de très nombreuses possibilités de personnalisation.
Sur le champ de bataille, c'est toutefois relativement classique, pour ne pas dire un peu décevant. Avec une telle quantité de classes, on était en droit de s'attendre à des combats extrêmement stratégiques. Finalement, ils ne le sont pas tant que ça. On reste dans la droite lignée des précédents opus et l'on retrouve toujours ce système de force et faiblesse façon « pierre-feuille-ciseaux » entre les armes et armures, de nombreux sorts de soutien ou d'attaque et il faudra toujours prêter attention à son environnement pour en tirer le meilleur. Bien entendu, la tactique reste de mise, et si vous acceptez l'option en début de partie, la perte d'une unité peut être définitive, ce qui nous obligera forcément à être sur le qui-vive.

L'une des grosses nouveautés de Fortune's Weave réside toutefois dans la puissance cachée des fameux Généraux Ardents, seules unités à être dotées de compétences uniques à utiliser en sacrifiant une partie de leurs points de vie. Des pouvoirs puissants, à utiliser avec ingéniosité pour ne pas finir six pieds sous terre. Mais une fonctionnalité de ce Fortune's Weave vient casser toute la dimension de prise de risque : les bénédictions, des pouvoirs accordés par les divinités que l'on aura choisies au préalable. Une en particulier, celle offerte dès le départ par Fortuna, nous permet de remonter le temps en revenant à n'importe quel tour. Ce faisant, vous pouvez corriger n'importe quel faux pas, mais pire encore, vous pouvez essayer des approches à l'infini ou encore essayer d'obtenir pile poil l'effet désiré de certaines actions (esquive, coup critique par exemple). Je peux comprendre la démarche, ce besoin d'accessibilité, cette volonté de ne pas vouloir bloquer les joueurs qui seront déjà surchargés d'infos à retenir en plus, mais ça casse vraiment toute la dimension stratégique et la tension des combats. L'utiliser ou non est un choix, mais soyons honnêtes, si l'on vous permet de tricher de la sorte pour sauver tous vos héros, qui va s'en priver ? Un équilibrage aurait pu être trouvé.

Le gameplay de Fire Emblem Fortune's Weave est d'une profondeur abyssale
Dans tous les cas, pour réellement se faciliter la tâche durant les combats, il faudra forcément faire gagner de l'expérience à son équipe. Ici, les bases de Fire Emblem Fortune's Weave sont identiques à tous les personnages. Il faut enchaîner les combats importants pour faire avancer l'histoire tout en gérant son temps entre deux pour améliorer ses compétences, son équipement et recruter de nouveaux personnages pour renforcer ses rangs sur le terrain. Le jeu nous met un grand nombre de choses à faire sous le nez, entre les quêtes secondaires, les activités annexes, le développement de multiples relations pour débloquer des bonus… c'est une fois de plus extrêmement généreux, pour ne pas dire trop chargé. Et ça ne s'arrête pas là puisque chaque personnage, chaque scénario, propose ses propres éléments de gameplay et modifie la manière dont on vient aborder la campagne.
Leda va par exemple devoir faire des représentations aux quatre coins du continent pour monter de niveau, discuter avec les locaux pour découvrir des secrets et rendre service dans les tavernes, là où Theodora devra remplir des missions pour son peuple en récoltant des ressources ou en gérant quelques troupes pour les envoyer en missions. Ces différences sont évidemment bienvenues et permettent de diversifier le gameplay. C'est en plus toujours utile, cohérent et pertinent, mais la surcharge d'informations à retenir est d'autant plus grande. Il faut bien prendre son temps sans trop compter le nombre d'heures que l'on passera le nez collé à la Switch.

Le jeu semble même conscient de l'investissement qu'il demande à ses joueurs, si bien qu'il propose de très nombreux raccourcis. Il est par exemple possible de passer rapidement les tours entre deux événements majeurs tout en entraînant automatiquement les personnages, certains combats peuvent être réglés de manière automatique et il est même possible de passer intégralement la Partie 2 du jeu pour directement aller au dernier acte.
Le retour de manivelle, c'est qu'en passant tout de la sorte, on ne peut rien optimiser, il est impossible de renforcer les liens de Soutien entre les personnages, ni de recruter ou de faire des missions secondaires par exemple. Le gain de temps signifie grosso modo de sacrifier une bonne partie de l'expérience et même de se tirer une balle dans le pied dans les plus hauts niveaux de difficulté. Définitivement, si l'on peut évidemment saluer l'effort, il faut prendre son temps. Jouer à Fire Emblem Fortune's Weave, c'est accepter de s'attaquer à un jeu chronophage qui captivera toute votre attention.

Fire Emblem Fortune's Weave s'annonce comme l'un des meilleurs RPG de l'année
Fire Emblem Fortune's Weave est un jeu proprement colossal, à tous les niveaux. Une extrême générosité que l'on retrouve dans son gameplay et dans sa trame narrative, qui multiplie les rebondissements. On frôle parfois l'indigestion, le trop-plein d'informations ou de dialogues pas franchement intéressants, mais lorsque l'on a enfin une vision d'ensemble des tenants et aboutissants réels, Fire Emblem Fortune's Weave prend une toute autre dimension. Ce qui semblait être un choix de structure hasardeux et chaotique se transforme soudainement en un terrain de jeu passionnant mêlant expérimentation et optimisation. On a ce besoin de tout faire, de tout voir et le jeu nous le rend bien puisque chaque choix, plutôt nos actions, ont une incidence. Et j'ai ce besoin brûlant d'en voir le bout avant de réellement savoir si c'est un vrai coup de génie finalement, ou si le soufflé retombera net. Mais s'il m'est impossible de vous donner un verdict définitif sur Fire Emblem Fortune's Weave pour le moment, le simple fait qu'il soit capable de provoquer ce genre d'émotions n'en ferait-il pas un excellent jeu ?