Final Fantasy VIII sur PlayStation 3, le test de Poisan

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Poisan
10
Poisan PS3

Comme au premier jour

 

10 ans après avoir vécu l’épopée pour la première fois, j’ai profité de la réédition PSN pour me réessayer à Final Fantasy VIII. Cet épisode discuté m’avait laissé des souvenirs précieux mais mitigés : d’une part un romantisme absolu avec sa "love story" déchirante située dans un monde en plein effondrement, d’autre part une certaine austérité de l’univers, beaucoup moins fantaisiste que dans les épisodes précédents, renforcée par un système de combat hyper contraignant. Pourtant, il est de moins en moins rare d’entendre des gamers dire qu’il s’agit de leur épisode préféré de la saga. Avec le recul, que nous révèle l’expérience de Final Fantasy VIII rejouée aujourd’hui ? Grande aventure ratée ou chef-d’œuvre négligé ?

 

Dès les premières minutes, Final Fantasy VIII apparaît plus comme une évolution poussée de son prédécesseur que comme la révolution osée dont on croit se souvenir. Certes, les personnages sont cette fois tous présents dans les lieux en proportions normales. Et, certes, la tonalité globale du titre est plus sérieuse, plus mature. Pourtant, les séquences de combat, les musiques incroyables, la carte du monde, l’aspect des décors, les menus, les dialogues, tout cela est inspiré ou adapté de Final Fantasy VII.

Dans la lignée des Final Fantasy précédents, l’histoire possède à sa base la confrontation entre technologie et magie. Squall Lionhart, jeune homme introverti mais brillant, se trouve parmi l’élite militaire internationale : le SeeD, une armée indépendante dont il réussit le concours d’entrée au début du jeu. En parallèle, Squall apprend à combattre à l’aide des Guardian Force, des entités divines qui confèrent aux guerriers des pouvoirs magiques. Science-fiction et fantasy dans un cocktail bien dosé. Lorsque Squall est envoyé en mission, il découvre un complot d’ampleur planétaire : l’armée d’un grand empire manœuvré par la puissante sorcière Edea projette de dominer le monde. Pour contrer l’assaut, Squall et ses camarades s’allient à un groupuscule de résistance mené par la douce Rinoa. Au cœur du conflit grandissant, Squall et Rinoa vont peu à peu se lier, puis s’aimer…

 

Magie rationnelle

La grande innovation de cet épisode est d’avoir remplacé les materias par du matérialisme. Situé dans un monde on ne peut plus martial, le jeu justifie chacun de ses choix par un recours à une logique rationnelle et une cohérence scientifique. Ceci ne veut pas dire que la fantaisie est absente, mais seulement que la magie s’intègre de façon plus réaliste dans le jeu. Exit les points de magie et les accessoires occultes : désormais, les sorts se volent comme des objets et servent aussi à augmenter les capacités des personnages.

Si ce procédé peut sembler plus simple de prime abord, on se rend rapidement compte qu’il crée un système extrêmement poussé, complexe et ouvert. Chaque combat donne l’occasion de récupérer de nouveaux sorts qu’on utilise avec parcimonie. Ces derniers servent surtout à booster les personnages, lesquels n’évoluent pas en se développant comme dans les autres Final Fantasy. L’expérience qu’ils accumulent au fur et à mesure n’est pas leur principal mode de caractérisation (c’est plutôt celui des GF). Les personnages de Final Fantasy VIII ressemblent davantage à des soldats dopés à la magie, auxquels on peut à tout moment ajouter ou retirer des qualités en fonction des stratégies adoptées face à telle ou telle situation. Cette approche originale s’avère passionnante dès lors qu’on commence à en saisir toute la complexité. Pour beaucoup de joueurs, elle possède aussi deux principaux écueils qu’il va falloir dompter.

Le premier défaut découle de l’importance accrue des invocations (les fameux "Guardian Force"). Situés au cœur du système de jeu, ce sont les GF qui confèrent aux combattants l’intégralité de leurs aptitudes. Ainsi, tout personnage non associé à un GF ne peut rien faire d’autre qu’attaquer, et ses statistiques restent au plus bas. Le problème, c’est que les invocations des GF sont également ce qu’il y a de plus puissant en combat. Les sorts offensifs et les attaques physiques infligent beaucoup moins de dégâts, du moins pendant une bonne partie du jeu. On se retrouve alors à devoir invoquer les GF en permanence, ceux-ci apparaissant à travers des séquences impressionnantes mais très longues et toujours identiques. Pour atténuer l’effet de lassitude, les concepteurs ont intégré une fonction interactive qui permet d’augmenter les dégâts en mitraillant une touche aux bons moments, mais cela relève plus de la distraction que d’un gameplay approfondi.

Toujours est-il que le recours impératif aux GF, et ce même contre des ennemis de base, semblera très laborieux pour beaucoup de joueurs. S’il existe des alternatives à l’utilisation systématique des GF, elles ne paraîtront pas évidentes a priori et demanderont de maîtriser parfaitement le système de capacités avant de pouvoir être adoptées par le joueur.

Ceci d’autant plus que – et c’est le deuxième défaut – tout nous pousse à ne pas gaspiller les magies. Ici, plus on a de sorts et meilleures sont nos stats. Par conséquent, on aura fortement tendance à être très radins sur les sorts. Ce qui privilégie encore le recours aux GF et à leurs longues séquences crâneuses.

Malgré tout cela, Final Fantasy VIII demeure aujourd’hui étonnamment audacieux. Le parti pris de recentrer le système de jeu sur les divinités invocatrices est légitimé par la trame narrative et, malgré l’agacement qu’il peut susciter, s’inscrit dans une parfaite cohérence avec le monde dans lequel on évolue. Dès le départ, il nous est indiqué que les SeeD puisent leur force hors du commun dans les GF. Sans vouloir trop en dévoiler, les personnages finissent par se rendre compte que l’utilisation répétée des GF a produit chez eux des effets secondaires indésirables. Système de jeu et histoire sont donc parfaitement imbriqués. Plus que dans n’importe quel autre épisode de la saga, l’organisation du gameplay trouve des échos dans l’intrigue elle-même.

 

Du majeur au mineur

L’histoire, justement, est au moins aussi forte que ce qu’ont pu nous offrir les épisodes précédents. La progression dans le jeu étant extrêmement scénarisée, on découvre l’étendue du monde en même temps qu’on assiste au drame qui le met en péril.

Une fois n’est pas coutume, on commence dans le vif du sujet : c’est-à-dire la guerre. Très peu de présentations, l’ampleur planétaire de l’enjeu est d’emblée saisissante. C’est seulement par la suite que Final Fantasy VIII va prendre le temps de se pencher sur les personnages, sur leurs origines et leurs sentiments. Squall, héros muré dans un silence maladif, prend peu à peu de l’assurance. Effacée pendant la première partie de l’aventure, sa personnalité va ensuite s’affirmer pour faire basculer ce grand récit épique dans l’une des œuvres intimistes les plus marquantes que le jeu vidéo nous ait donné à vivre.

Le passage du majeur au mineur, l’imbrication de la petite histoire dans la grande, constitue la plus belle facette de Final Fantasy VIII. Il faut dire, au préalable, que tout est réuni pour que cela fonctionne à merveille. Comme dans les autres épisodes de la saga, le voyage est ici le moteur principal de l’aventure. À pied, en train, en voiture ou en bateau, plus tard en "Garden", en aéronef et en fusée, et même éventuellement à dos de chocobo, les héros parcourent le monde de long en large et en travers. Au nombre de six (plus quelques alliés de circonstance), les personnages possèdent des personnalités diverses et complémentaires. Du bagarreur Zell au mentor Quistis, en passant par l’ultraclasse Irvine et l’hystéro-kawaï Selphie, les figures habituelles de la série sont convoquées pour former une petite communauté hétérogène. On peut regretter toutefois que l’accent mis sur l’histoire entre Squall et Rinoa n’éclipse trop les autres personnages, généralement relégués à des stéréotypes. Une fois de plus, Squaresoft a fait des choix bien marqués et a préféré la concentration à la dispersion.

Artistiquement parlant, les concepteurs ont mis les moyens pour que l’expérience devienne indélébile. C’est la grande époque des cinématiques venant récompenser la progression dans le jeu, et de ce point de vue le titre est très généreux. Si les séquences cinématiques n’ont évidemment plus la même beauté technique qu’en 1999, leur impact dramatique ainsi que leur puissance lyrique demeurent encore aujourd’hui surprenantes. Ajoutons à cela une bande originale splendide signée Nobuo Uematsu qui n’a absolument rien à envier aux musiques de Final Fantasy VI ou Final Fantasy VII pourtant habituellement mises en avant. Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : la bande originale de Final Fantasy VIII est l’une des plus somptueuses jamais composées pour le jeu vidéo ! Avec une telle réalisation, Squaresoft tient un monument de mise en scène, parfaitement homogène, qui contient le même souffle lyrique que ces prédécesseurs augmenté d’une maturité plus affirmée.

Quant au scénario, les deux premiers tiers du jeu ne dépayseront pas les aficionados de la série. Avec son départ en trombe et son fond de résistance, le premier CD est un modèle de rythme. En même temps que le petit groupe de héros est formé, la tension monte en puissance pour culminer dans un mini finale où l’on dirige un commando censé assassiner la sorcière Edea. Ce premier disque est aussi l’occasion de faire connaissance avec Laguna, mystérieux soldat qui évolue dans une histoire parallèle. Beaucoup de joueurs ont critiqué ces séquences en leur reprochant de ralentir l’action. Force est de constater qu’elles cassent un peu le rythme et n’apportent rien en termes de jeu. Cependant, elles donnent lieu à de jolis passages narratifs secondaires, tels que la séquence de la chanteuse en rouge dont Laguna est secrètement amoureux.

Le disque 2 est moins linéaire et se noie dans les sous-intrigues. En multipliant les coups de théâtre, le jeu cherche à se rapprocher des histoires personnelles des héros tout en continuant à développer l’intrigue principale. Des passages abscons (l’histoire interne au Balamb Garden avec le combat contre Norg) desservent les évènements importants (le souvenir soudain de l’orphelinat). La narration manque de tri et certaines informations essentielles tombent parfois comme un cheveu sur la soupe. L’intrigue perd alors en crédibilité. On retrouve l’aspect fourre-tout des épisodes précédents, ce qui est d’autant plus dommage que Final Fantasy VIII possédait jusqu’alors un univers beaucoup plus cohérent que les autres. On a aussi le sentiment, aujourd’hui, que l’ambition narrative du titre était probablement trop complexe à l’époque de la PSone. Le caractère simpliste des dialogues, l’absence de graphismes suffisamment fins pour exprimer la subtilité émotive des visages, le texte plutôt que le jeu oral, le schématisme des procédés narratifs, tout cela rend l’ensemble moins crédible. Néanmoins, on évolue dans l’histoire bon gré mal gré, toujours porté par des séquences magistrales bien que diluées dans un ensemble plus inégal. Au bout de quelques heures, à la suite d’un retournement de situation mémorable, on insère le troisième disque…

 

Space Opera

Si Final Fantasy VIII était un film célèbre, mettons Psychose d’Alfred Hitchcock, ce troisième acte serait la scène de la douche. Autrement dit, toute l’intensité émotionnelle du titre peut se résumer par une seule image à jamais marquante : celle de Squall et Rinoa dans l’espace.

Pendant le dernier tiers de l’histoire, alors que la tension est à son paroxysme, les deux personnages principaux sont envoyés hors du monde, sur une base spatiale aux forts relents kubrickiens. À la suite d’un envoûtement, Rinoa est inerte mais toujours en vie. Squall la porte partout où il va, comme un symbole de ses sentiments. Et lorsque Rinoa se réveille enfin, manipulée par les charmes d’une sorcière venue du futur, elle s’échappe de la base pour aller voguer dans l’espace. En même temps, elle réveille une créature emprisonnée depuis des décennies et déclenche l’apocalypse sur terre.

Tandis que Squall se précipite à la rescousse de sa belle, une séquence cinématique époustouflante nous montre Rinoa à la dérive dans l’obscurité de l’infini. Sa réserve d’oxygène s’épuise, elle attend la mort avec calme. Et là, un évènement mineur se voit décuplé par la puissance de la mise en scène : Rinoa expire, de la buée se forme sur son casque, et l’on entend le souffle retentir au milieu du silence. Ce son est plus fort encore que n’importe quelle parole. C’est la première fois, au bout de très nombreuses heures de jeu, que l’on entend un son humain ! L’impact émotionnel de cette séquence est sans pareil dans l’histoire du jeu vidéo.

Évidemment, Squall vient à son secours. Il l’entraîne sur un vaisseau abandonné. Tous les deux seuls dans l’espace, contre la mort, vont devoir éliminer des monstres colorés pour prendre le contrôle de l’engin. C’est encore leur histoire d’amour qui s’écrit pendant ces séquences de combat. Et puis, lorsque le calme est enfin revenu, les deux personnages se déclarent enfin leurs sentiments. Rinoa accrochée au cou de Squall, ils mettent le cap sur la terre et profitent de cet instant de répit avant la tempête pour s’aimer. Même la très kitsch chanson de Faye Wong "Eyes on Me", qui résonne à ce moment-là, devient touchante. On sait qu’en-dessous, des milliers de monstres sont en train de saccager la planète ; on s’imagine le pire. Mais installés dans leur vaisseau, à des milliers de kilomètres de cet enfer, Squall et Rinoa semblent seuls au monde.

Cette parenthèse dans l’espace est clairement le passage le plus lyrique, le plus romantique et le plus mémorable du jeu (avec la toute fin et ses dix minutes de cinématiques inoubliables). Elle ressemble un peu, dans son amplitude, à la scène d’opéra dans Final Fantasy VI où, là aussi, on entendait pour la première fois une voix humaine. Bref, un très grand moment.

 

Un monde à partager

Mais que serait Final Fantasy sans ses à-côtés, ses quêtes annexes, son ampleur géo-planétaire et ses secrets à recueillir ? (Réponse : Final Fantasy XIII) En termes de liberté, cet épisode est colossal et recèle de très nombreuses surprises. On y trouve des tonnes de magies à découvrir, des invocations à foison, des objets rares à dénicher, des boss facultatifs et superpuissants, quelques quêtes amusantes et – grande nouveauté à l’époque – un jeu de cartes très bien fait. En somme, on peut atteindre la centaine d’heures de jeu sans trouver le temps trop long. La difficulté est également au rendez-vous. Mieux, elle est progressive et adaptée au niveau du joueur. L’intégralité du quatrième CD est un enfilement de boss dans un donjon colossal. On se rend compte, alors, qu’on n’a pas à faire à n’importe qui.

On pourra regretter que les quêtes mettant en scène les chocobos soient sans intérêt et très mal fichues. Les villes semblent également moins nombreuses que dans les épisodes précédents, mais c’est probablement une simple impression liée à la cohérence du jeu (les villes ont tendance à se ressembler, exit le village des cavernes qui côtoie la mégalopole futuriste, et ce n’est pas pour me déplaire). Il manque aussi une quête ultime qui symboliserait les 100%, comme ça pouvait être le cas avec le chocobo d’or dans Final Fantasy VII. Mais, d’une manière général, une fois l’histoire terminée, on n’en a pas fini avec le jeu. Loin de là !

 

Pour résumer, Final Fantasy VIII est une œuvre grandiose, complexe et ample qui n’a rien perdu de son enchantement. Malgré les années, la magie opère toujours et les graphismes conservent un charme particulier. Qu’importe la HD, puisqu’on a ici la liberté d’exploration, le souffle lyrique et l’attachement aux personnages qui ont totalement disparu du dernier opus de la série ! Certes, il y a quelques défauts, la pénibilité du système de combat en tête. Certains raccourcis scénaristiques font aussi parfois perdre de la crédibilité à l’intrigue, mais ceci nous en dit long sur la façon dont la narration a évolué en 10 ans, gagnant en sophistication et en maturité. Final Fantasy VIII fait partie des jeux qui ont rendu cela possible. Le seul regret à avoir est qu’il soit sorti sur une génération qui ne pouvait pas encore pleinement accueillir sa finesse et sa singularité.

Ce Final Fantasy est incontestablement l’épisode qui possède le plus de cohérence et de personnalité. Au-delà du temps, son histoire d’amour demeure indélébile. La puissance romantique de son récit – qui peut malheureusement laisser de marbre, voire rebuter les plus insensibles d’entre nous – en fait un acte fondateur sur bien des aspects. À l’image de sa bande son, ce jeu est magnifique. Tout simplement.


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