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Affaire Zoe Quinn. Sexisme et jeu vidéo à l'heure du divorce

Affaire Zoe Quinn. Sexisme et jeu vidéo à l'heure du divorce

Par Vincent Elmer-Haerrig - publié le
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Voici une pierre de plus à l'édifice du sexisme dans le jeu vidéo. Ces derniers jours, les propos concernant la mésaventure de Zoe Quinn ont enflammé une partie de la toile jusqu'à se propager sous nos latitudes. 

Mais finalement de quoi s'agit-il vraiment ? Qui est cette fameuse Zoe et que lui reproche-t-on réellement ? Tout ceci ne serait-il pas un arbre qui cacherait une immense (et triste) forêt ? La communauté des joueurs est-elle à ce point sexiste, voire haineuse ? Que dit cette affaire de notre média et plus généralement de l'industrie du jeu vidéo ?

Voici quelques éléments pour mieux comprendre, et quelques clefs pour en discuter... en s'écoutant.

Qui est Zoe Quinn ?

Après avoir explosé la semaine dernière aux Etats-Unis, l'affaire a depuis dépassé les frontières américaines. Mais avant de savoir de quoi on parle, intéressons nous à la personne de Zoe Quinn, pour savoir... de "qui" on parle.

Jeune femme de 27 ans, Zoe est américaine et game designer. Son travail de développement le plus connu à ce jour est celui produit avec deux autres personnes sur Depression Quest. Il s'agit d'un jeu (gratuit) via interface web, également disponible via Steam, traitant de la dépression.

Pour y avoir joué, c'est effectivement un travail intéressant et qui à le mérite de sortir des sentiers battus. Il n'est pas opportun d'en faire ici la critique, mais le travail d'écriture est réel et même si les ficelles de la dépression sont manifestes (pour qui connaît un peu cette pathologie), on peut vraiment toucher le sujet.

Il se trouve qu'après une sortie en février 2013 sur le web, le jeu est sorti sur Steam juste après la mort de Robin Williams, ce qui n'a pas manqué de lui valoir quelques critiques clamant que la créatrice voulait surfer sur ce triste événement pour faire parler de son jeu. Une pratique que Zoe Quinn aurait déjà visiblement utilisée par le passé... se plaignant de menaces de viol et harcèlement dont la véracité des preuves semble parfois contestable. Certains lui reprocheraient même d'avoir monté cela de toute pièce. Reste qu'il est impossible de trancher.

Ce qui est certain c'est qu'actuellement, Zoe Quinn travaille pour Loveshack Entertainement sur FRAMED. Un projet très intéressant et prometteur, sur les modifications narratives et les conséquences qu'elles peuvent produire.

La jeune femme a également été mise en lumière pour son penchant affirmé vers le transhumanisme et elle l'a assumé en s'implantant, en 2014, une puce NFC au niveau de la main gauche...

... le tout en utilisant une bague lui permettant de repérer les champs magnétiques (utile pour savoir si un appareil peut "communiquer"). Ainsi, elle pourrait par exemple déverrouiller son smartphone et utiliser d'autres fonctions dignes de Deus Ex.

Mais que lui reproche-t-on ? 

Maintenant que nous avons fait connaissance avec Zoe, voyons ce qui lui est reproché.

C'est la publication de plusieurs éléments intimes d'une relation amoureuse qui sera le détonateur d'une explosion en chaîne sur internet. Un séisme qui aura engendré un véritable déchaînement médiatique où les propos insultants et sexistes se déversent sur Reddit, Twitter et 4chan, Youtube, Neogaf... arrivant même à trouver des échos dans la presse généraliste française.

Pourquoi tant de haine ? Le samedi 16 août dernier, Eron Gjoni, son ex-compagnon produit un long post de blog où il dresse un tableau peu reluisant de Zoe (c'est le moins que l'on puisse dire) avec captures d'écrans, photos personnelles et tromperies durant les quelques mois qu'a duré leur relation. Cette dernière aurait couché avec pas moins de cinq personnes différentes travaillant dans le milieu du jeu vidéo et de la production... pour obtenir des faveurs.

C'est plus qu'il n'en faut pour qu'une machine infernale se mette en route. Zoe est attaquée de tous les côtés... et le tout explose définitivement lorsqu'on découvre qu'un amant supposé, Nathan Grayson, est journaliste pour les sites Kotaku et RockPaperShotgun, et qu'il aurait rédigé des papiers sur le jeu de Zoe, sans mentionner leur relation. A noter qu'il n'a pas réalisé le test du jeu, et garde à ce titre toute la confiance de son rédacteur en chef Stephen Totilo.

Mais cela ne manque pas : la profession entière est à nouveau accusée d'être pourrie jusqu'à l'os. Les critiques de Depression Quest sont en effet plutôt positives, le doute jaillit. D'autant que le jeu a été primé dans un festival indépendant où l'un des membres du jury aurait également partagé la couche de l'intéressée. Même s'il s'agit de vie privée, cela commence à faire beaucoup...

Reste que sous couvert de critique de la presse jeu vidéo, c'est à une véritable lapidation publique que certains se livrent... des actions d'autant plus violentes que Zoe est une femme. La misogynie chronique du milieu éclate, une nouvelle fois, au grand jour. Les torrents de haine grandissent jusqu'à ce que des images à caractères pornographiques de Zoe Quinn, son adresse personnelle soient diffusées, ou encore des menaces de mort proférées. L'intéressée réagit alors : 

(...) tout ça est inexcusable et continuera d'arriver aux femmes tant que cette culture ne changera pas. Je ne suis certainement pas la première. J'espère que je pourrai être la dernière.

... puis Phil Fish s'invita à la fête.

Vous tous qui attaquez Zoe êtes des lâches. S'attaquer à une femme, c'est trop facile. Méprisables lâches.

Phil Fish, qui a déjà exprimé son désarroi quant à certaines réactions de joueurs, a même été particulièrement touché par l'affaire. Ayant publiquement et avec force soutenu Zoe via Twitter (il a depuis effacé son compte), il a alors été la cible d'attaques de pirates qui ont pu révéler des informations personnelles à son sujet et notamment le mot de passe du compte Paypal de Polytron (sa société). Avouons qu'il y a de quoi être dégoûté.

Dans la foulée, Phil Fish a annoncé que l'IP FEZ et Polytron étaient désormais à vendre, et le site Polytron est  aux abonnés absents.

J'aimerai annoncer que Polytron et la licence FEZ sont désormais à vendre, offres non sérieuses s'abstenir. J'en ai terminé. Je m'en vais. COURREZ. Ne le faites pas. Abandonnez vos rêves. Ce ne sont en fait que des cauchemars. Cela n'en vaut pas la peine. A tous ceux qui ont envie de développer des jeux : ne le faites pas. Abandonnez. Cela ne vaut pas le coup. Voici votre public. Voici le jeu vidéo.


Un climat délétère

Une certitude, mois après mois, entre pratiques douteuses, théories du complot relayées ad nauseam par des trolls, dénigrements orchestrés parfois entre confrères, appels à la haine publique, harcèlements, laxisme dans la gestion de certains forums... le climat dans la communauté du jeu vidéo se tend de plus en plus. On est de plus en plus loin du "jeu".

Il n'est pas question ici, de savoir qui a tort ou qui a raison dans cette affaire. Les uns, comme les autres produisent leurs preuves, et l'ensemble paraît encore trop dense pour oser quelques certitudes que ce soit.

Pour certains, Zoe est une personne peu recommandable et à l'origine de la majorité de ses déboires. De l'autre que l'indélicat ex-compagnon déforme les faits et fabrique des preuves. D'ailleurs il est plus qu'hasardeux de prendre parti tant les pistes sont brouillées. Ce qui est surtout marquant dans cette affaire, c'est la promptitude avec laquelle les raccourcis sont pris. Symptôme dans un milieu souvent radicalisé par le culte de l'anonymat offert par internet ?

N'oublions pas que la liberté d'expression n'est pas synonyme de clouer au pilori X ou Y avec jubilation et acharnement. Derrière les écrans, derrière les identités des réseaux sociaux & co... il y a des humains, et la diffamation reste une infraction pénale condamnée par la loi.

Quand le sexe vire au sexisme

Avec cette Quinnspiracy, la corruption des journalistes est une vieille histoire. Le Doritosgate en fut l'exemple le plus parlant. "Tous pourris !", scande une certaine frange de joueurs... souvent sans réelle preuve, mais en répétant des fantasmes que certains aimeraient ériger en réalité. Une bonne note est-elle forcément la preuve d'une corruption ? Evidemment non. Faut-il obligatoirement détruire un jeu ou clasher un éditeur pour être intègre ? Non plus. Quant à certains chantres de l'éthique journalistique prompts à tomber sur leurs confrères, mais préférant cultiver l'opacité sur leurs cuisines internes, certains seraient surpris... 

Personne n'en sortira gagnant c'est une évidence. C'est cependant ce que certains retiendront au premier chef.

Ce qui est pénible, c'est surtout que Zoe semble avoir été l'objet d'un harcèlement sans commune mesure avec les faits. Cela, surtout parce qu'elle est une femme. Les insultes et autres promesses de viol et de sévices ont été légion et directement sexués. Lorsque cette dernière demande le retrait de ces écrits certains s'en étonnent et crient à la censure. La développeuse indé aurait le bras long en plus d'être équipé d'implants. C'est oublier un peu vite que la diffamation et le harcèlement sont juridiquement répréhensibles et pas seulement en France. La développeuse déclare à ce propos :

C'est un autre exemple de violence liée au genre, par lequel ma vie personnelle devient un moyen de salir mes acquis professionnels, afin  d'essayer de me faire quitter mon métier [...]

Ceci dit, je remercie les forums réputés pour être les plus hostiles en ligne, d'avoir été capables de discerner ces intentions et d'avoir banni ces discussions sur le champ, en les ayant considérées pour ce qu'elles étaient (un discours de haine) et non des informations.

Cette affiche était sensée remonter le moral des travailleuses pendant la seconde guerre mondiale. Peu diffusée à l'époque, elle a depuis été très largement détournée pour les causes féministes.

Ces comportements ne sont pas nouveaux, mais les affaires se multiplient ces derniers temps. Le harcèlement devient un mode de fonctionnement. Pourquoi faut-il systématiquement que les femmes soient stigmatisées dans le milieu du jeu vidéo ? Ce n'est pas un épiphénomène comme le démontre très largement ce (très touffu) dossier de Marlard publié sur cafaitgenre.org. Ou comme Carole Quintaine l'avait récemment exposé dans son blog : et pour ceux qui n'aiment pas ma culotte.

Expliquer de façon exhaustive ce phénomène serait bien trop ambitieux en quelques lignes. Cependant, une prise de conscience s'impose et il faut disposer de modération autant que nous le pouvons. Oui, on peut être une fille, aimer le jeu vidéo, ne pas avoir à s'en justifier, tout en étant respectée. C'est même indispensable...

Je suis sexiste

Lorsqu'on interroge un joueur à ce sujet il répondra rarement qu'il est sexiste. Tout comme au volant, ce sont les autres qui conduisent comme des manches, ce sont toujours les autres qui sont misogynes.

Tout cela peut être mis sur le compte de la jeunesse du milieu et effectivement, très souvent, ce sont des réactions à chaud qui provoquent ces conséquences navrantes. Mais tout de même.

En effet, les joueurs sont de plus en plus âgés et matures. Pas suffisamment a priori, puisque nous sommes également auteurs de propos relevant d'un sexisme ordinaire. Moi même, je m'en suis rendu compte précisément avec Mar_Lard, lorsque je l'ai rencontrée pour la première fois (sur feu GameRadio) et qu'elle n'utilisait pas encore ce pseudonyme. Sa réaction fut vive, lorsque je déclarai que "le cerveau des femmes ne fonctionnait pas de la même manière que celui des hommes".

Disproportionnée pour moi, je comprends mieux aujourd'hui pourquoi elle fut si vive et pourquoi ses réactions sont souvent tonitruantes. En tout il faut néanmoins de la mesure, et les plus féministes doivent aussi comprendre que leur message passera d'autant mieux qu'il sera précis, cinglant, mais pas délivré en criant non-stop. 

Prise de conscience, l'affaire de tous

Pour reprendre mon exemple ci-dessus, sachez que j'avais à l'époque lancé cela comme une boutade, ne me considérant pas misogyne. "On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui" disait Desproges. C'est parfaitement exact et à subir en permanence des "petites" remarques innocentes, je comprends aujourd'hui qu'on puisse finir par ruer dans les brancards.

Autre point : les sujets d'étude concernant les femmes dans les jeux vidéo sont souvent... orientés. Et la représentation de la femme dans les jeux souvent exagérée ou très (trop ?) sexualisée.

J'y fais plutôt attention aujourd'hui, même si j'ai toujours considéré que les hommes et les femmes étaient égaux sur une majorité de sujets (je ne pourrais certainement jamais vraiment comprendre ce qu'est une grossesse). J'en ai encore pris plus conscience avec la remarque d'un auditeur de LaCazRetro.

Je viens de me rendre compte d'un truc idiot qui a sûrement fait que j'apprécie autant votre podcast. C'est l'absence de propos sexistes, virilistes et homophobes. Pour pas mal de gens "tapettes" est un mot anodin, mais clairement, c'est un terme homophobe.

Je suis plutôt fan d'Usul, qui a une pensée assez construite sur le sujet, j'adorais Fanta et Bob, mais je sature clairement de leurs "tafiole" ,"on est pas des pédés" , "c'est pas un truc de pisseuse".

C'est en utilisant certains mots et en leur donnant la connotation péjorative mais anodine qu'on leur connaît, qu'on rend certaines pratiques sexistes et homophobes plus discrètes et finalement plus ancrées dans l'imaginaire collectif, ou même d'ailleurs dans le subconscient collectif.


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Alors certes, il n'y a pas mort d'homme et dans notre microcosme, on peut considérer que tout cela n'est qu'une tempête dans un verre d'eau. Mais le prisme d'internet a tendance à transformer les choses simples en un bruit immense lors de leur dispersion. Et si chacun jugeait le travail des différents protagonistes, plutôt que leur sexe ?

Pourquoi ne pas se recentrer sur l'essentiel et simplement parler de respect quel que soit l'âge, le sexe, la couleur de la peau ou les goûts ? Démagogie ? Peut être. Dans ces domaines, la passion peut prendre un sens tout à fait péjoratif. Triste constat. Le paradoxe, c'est que le jeu vidéo est trop souvent marié au sexisme. Il serait temps de prononcer un divorce.

A nous de prendre du recul et d'essayer de voir les choses sous un angle différent. Et si on commençait tout simplement par discuter en s'écoutant... plutôt qu'en voulant crier plus fort que l'autre et en s'acharnant à imposer son point de vue, quitte à salir les gens.

Le sexisme n'est pas jeu. Le respect pas une option.

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