Rêves électriques

Rêves électriques

Par Noiraude Blog créé le 17/09/10 Mis à jour le 21/11/16 à 14h44

30 ans de passion pour les jeux vidéo, le Japon et le cinéma, ça laisse forcément des traces. Vous voulez en savoir plus?

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Ces mangas dont on ne parle pas

 

Hello tous,

Aujourd'hui, inauguration d'une nouvelle rubrique - oui, encore - sur le blog Rêves électriques, que j'intitulerai "Ces mangas dont on ne parle pas". La chose, au moins, a le mérite d'être explicite. A force de me promener dans les rayons des librairies, j'ai en effet découvert qu'une bonne partie de la production graphique nippone échappait aux radars de la plupart des lecteurs, alors qu'indéniablement il y aurait matière à partager ces petites perles avec le plus grand nombre.

L'hégémonie de quelques grandes franchises - One Piece, Naruto, Bleach, Full Metal Alchemist, Berserk, Kenshin, Detective Conan, Fairy Tail et autres...- ne doit surtout pas faire oublier que le manga peut aussi sortir des sentiers battus et s'approprier une véritable matière littéraire, avec une ambition artistique réelle. Je vous vois venir de loin : j'entends par "ambition artistique" la capacité à transmettre du sens, de l'émotion, de la réflexion à travers le trait. J'y comprends une sublimation du réel, et non une caricature. Vagabond, par exemple, fait oeuvre artistique selon cette acception, en ce sens que le dessin de Takehiko Inoue peut se comprendre, et se ressentir, en dehors de l'histoire qui lui sert de support.

Ces oeuvres, pour la plupart bouclées sur quelques volumes ou simples "one-shots", sont en général publiées chez des éditeurs alternatifs. C'est le cas du manga que j'ai choisi pour inaugurer cette série de posts : Les enfants de la mer est actuellement en cours de publication aux éditions Sarbacane, qui bénéficient du soutien de Flammarion sur le plan de la diffusion. L'éditeur, créé en 2003 par Frédéric Lavabre et Emmanuelle Beulque, est un authentique indépendant, ce qui lui permet de parier sur de nouveaux talents. C'est sans doute dans ce contexte que le travail de Daisuke Igarashi a eu sa chance sur le marché français. Un coup de coeur, vraisemblablement, puisque c'est le premier manga à être édité par Sarbacane. Depuis 2005, c'était en effet Sakka qui se chargeait de diffuser le travail de Daisuke Igarashi dans l'hexagone.

Difficile de savoir qui est vraiment Daisuke Igarashi, d'ailleurs. D'un naturel discret, le bonhomme a la réputation d'aimer vivre en ermite et de fuir micros et caméras (une interview à lire en français, heureusement, en cliquant ici). On sait tout de même de lui qu'il est né à Saitama, dans la banlieue de Tokyo, le 2 avril 1969, et qu'il est fondamentalement amoureux de la nature. Il a commencé à dessiner professionnellement en 1993 pour le magazine Afternoon. Sa série Patati Patata, qui sera publiée en un recueil  (intitulé Hanashippanashi) en 2004 et s'emploie à raconter l'ntrusion du fantastique et du merveilleux dans le quotidien des Japonais, connaîtra un franc succès, ce qui lui permettra de travailler pour le magazine de prépublication Ikki, au Japon, et d'enchaîner avec une série de recueils particulièrement exigeants en termes de qualité, franchement prenants une fois entre les mains. Ses récits sont un délicat équilibre entre poésie, hésitation fantastique, folklore japonais et amour absolu de la nature.

Voici ci-dessous la bibliographie de l'auteur, tirée de l'excellent site Mangaverse, décidément très complet. Vous noterez, en complément de ces informations, que Sorcières a été récompensé en 2004 du prix d'excellence du Japan Medias Art Festival. Little Forest, en 2006, et Children of the See, en  2008, ont de leur côté été nominés au prestigieux prix culturel Osamu Tezuka.

Soratobi Tamashii, un volume, paru le 23-08-2002 aux éditions Kodansha. Inédit en France. 

 

 

 

Hanashippanashi, deux volumes, première parution le 18-02-2004 chez Kawade Shibo Shinsha. Paru en France chez Sakka.

 

Sorcières, deux volumes, première parution le 30-04-2004 chez Shogakukan. Paru en France chez Sakka.

 

Petite forêt, deux volumes, première parution le 23-08-2004 chez Kodansha. Paru en France chez Sakka.

 

Les enfants de la mer, cinq volumes, première parution le 30-07-2007 chez Shogakukan. En cours de publication chez Sarbacane.

 

Adventure of Kabosha, un volume, paru le 30-07-2007 chez Take shobo. Inédit en France.

 

Saru, deux volumes, première parution le 25-02-2010 chez Shogakukan. Inédit en France.

 

 

Les enfants de la mer, comme indiqué ci-dessus, a donc mis cinq ans pour faire le voyage du Japon jusqu'à la France. Mais le temps a des avantages : le travail effectué par Sarbacane pour rendre justice à l'oeuvre est remarquable. On le note d'emblée : couverture et pages bénéficient d'un papier de belle qualité, l'impression est précise, sans bavure, les quelques couleurs qui égayent première et quatrième de couverture tirent sur des pastels élégants, jamais criards. Le manga a visiblement été traité à l'égal d'une bande dessinée européenne, ce qui est appréciable. Les 300 pages de chaque volume (nous en sommes à trois publiés sur cinq annoncés) n'en sont que plus agréables à parcourir. Il y a une contrepartie, tout de même : il faudra acquitter 15,50 euros par ouvrage pour profiter de cette belle adaptation. Mais à mon sens, c'est une somme largement justifiée.

 

Le pitch peut de prime abord sembler déroutant. Une jeune adolescente, Ruka, croise la route de deux garçons, Umi et Sora, alors que débutent les vacances d'été. Les deux frères cachent un incroyable secret : ils ont été élevés par des dugongs, doux mammifères de la famille des lamantins. Mais à l'écoute de l'océan, ils sont aussi en quête d'une explication. Car des poissons meurent, d'autres disparaissent dans un éclat de lumière et d'argent.  Dans la mer, dans les aquariums, ils sont des milliers à, soudain, s'évaporer. Responsabilité humaine ? Acte de rébellion d'une nature que l'homme s'emploie quotidiennement à fouler du pied ?

Nous sommes aux lisières du fantastique. Igarashi y pose les fondements d'une fable écologique questionnant inlassablement notre rapport à la nature. Umi, « la mer », joyeux et insouçiant, et Sora, « le ciel », plus ombrageux, rêveur et intrigant, entretiennent un lien étrange avec l'océan et en sont, d'une certaine manière, les porte-parole auprès du lecteur, ferré par la douce torpeur de cette histoire qui sait se faire captivante sans se presser. A travers Umi et Sora, au fil de leurs ébats au coeur de la grande bleue se dessine, sans urgence aucune, un tendre et chaleureux hommage, plein d'émotion, à la fantastique biodiversité qu'abrite cet élément de l'homme encore peu maîtrisé. Daisuke Igarashi dessine les créatures abyssales avec un souci du détail peu conventionnel pour un manga. Son trait, fin et précis, s'applique à honorer la majesté de ces espèces souvent inconnues du grand public. Et le mangaka prend son temps, se perd en contemplation quelques pages durant, rend au passage hommage aux doux paysages du Kanto, salue les caprices de l'océan dont il saisit l'essence en un instant.

 

Daisuke Igarashi est un esthète, qui n'a sans doute pas oublié que c'est en enfant de l'estampe que le manga est né. L'on retrouve dans ses cases le sens de la composition qui constituait l'une des vertus cardinales de cet art pictural hérité du passé. Naturaliste, le mangaka s'emploie également à échapper aux clichés de la caricature des yeux gigantesques, des onomatopées, des apartés qui jalonnent une bonne part de la production manga générique. Pour autant, Igarashi ne renie pas non plus cette manière de dessiner élancée, élégante, dont Osamu Tezuka a en son temps posé les fondements. Il la sublime, postulant que le manga peut faire sens en associant l'exigence du trait et la profondeur d'une narration à multiples niveaux de lecture.

Les enfants de la mer n'en est à qu'à son troisième volume paru en France ; les enjeux de l'oeuvre ne sont donc pas encore totalement dévoilés. Il apparaît cependant déjà  que Daisuke Igarashi livre, ici, un travail à la puissance d'évocation rare, apte à séduire les esthètes comme le grand public. Comme un clin d'oeil : c'est aussi la grande force du fabuleux conteur auquel Igarashi se réfère souvent : un certain Hayao Miyazaki...

 

 

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Commentaires

Noiraude
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Noiraude
:lol:
Waldotarie
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Waldotarie
La vache Liehd... T'avais mangé des Petits Poneys et forniqué avec des Bisounours avant d'écrire ça ou quoi ?
Onink
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Onink
Excellent article. Bonne idée de mettre en lumière des mangas méconnus. :)
Kalakoukyam
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Kalakoukyam
Tu me l'as vendu. :)
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
:lol:

Je viens de relire ça, j'avais pas osé avant de poster.
Du coup, j'ai encore plus envie de relire l'intégrale, mais mon texte n'a pas grand chose à voir là-dedans. C'est plutôt que tout est remonté. :)

Merci pour ton gentil verdict. Tu aurais dû compter les adjectifs, la lecture aurait été autrement plus ludique ! ;)
Noiraude
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Noiraude
Tout mimi et très joliment écrit, dis !
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Preuve que je ne mens pas, je viens de remettre la main sur ma critique dudit Platina, pour mon premier blog. Attention, ça pique ! :lol: Le grand jeu, c'est "combien d'adjectifs en tout ?". ;)





Réveillez le petit renard qui est en vous…


"Et vous princesse, si vous avez un cœur, saurez-vous rendre le sien au petit renard qui attend de devenir un homme ? Et vous princesse, si je vous offre le mien, m’emmènerez-vous au pied de l’arc-en-ciel ? Et vous princesse, voudrez-vous bien me confier votre main, dites-moi ?" Le jour où le renard a compris qu’il n’était pas seul, il a aussi compris combien il était triste…


Lorsque Velotte, capricieuse future reine d’Ardel, offre à la jeune Auna un renard en guise d’intendant pour l’aider à entretenir le domaine familial, cette dernière ignore encore ce qui la liera à cet étrange petit renard qui redevient jeune homme de midi à minuit, tout comme le lecteur ignore que derrière ces apparences de comédie de transformation (typiquement japonaise), il s’apprête à ouvrir les pages d’une œuvre graphique et thématique majeure.

Un trait léger, élégant, naïf, esthétique, éminemment maîtrisé ; une narration enjouée, fluide (pour ne pas dire distanciée), conçue au fur et à mesure, un sens de la mise en scène expérimental, lyrique, sans équivalent à ce jour (si ce n’est, peut-être « Trèfle », dans un genre identique), un humour non-sense réjouissant, jouant sur la mise en abyme... Et au-delà : des personnages. D’une force, d’une intensité, d’une profondeur comme il en existe peu.

Une jeune noble ruinée résignée à attendre la mort, au cœur devenu pierre et qui a oublié ce que c’est qu’un sourire. Un jeune homme égoïste, vagabond, qui n’a jamais été aimé autant qu’il a aimé. Un magicien blasé pour qui donner la mort est aussi anodin que de la recevoir. Et d’autres encore, et d’autres toujours, qui se croisent dans un climat de bonne humeur autistique pour renoncer aux masques dès que la nuit s’étend et que les étoiles apparaissent. Tous ces personnages tragiques, meurtris, hantés par le passé, brisés jusqu’au fond de leur âme deviennent alors les pièces d’un même puzzle nostalgique et tentent de se soigner l’un l’autre, au prix de leur propre souffrance, sous les yeux d’un lecteur souffrant lui-même de les voir aussi vides et tellement « en attente » de l’autre. Tous deviennent peu à peu l’ombre de celui ou celle qu’ils ont choisi, se perdent dans l’amitié, l’amour, le dévouement, renient jusqu’à la valeur de leur vie pour se faire serviteurs prêts à se sacrifier pour un morceau de ciel... Le tout, avec cet humour si particulier qui touche au désespoir.

Poétique jusque dans les textes, profond, subtil, pesant… Introspectif et psychanalytique, troublant et abouti. Beau comme un jour de pluie entrecoupé de colonnes de soleil.

Seule la traduction pêche un peu et enlève en magie, sans pourtant parvenir à gâcher le tableau. Si vous êtes de ces personnages, si vous vous sentez tellement plein que tout vous parait vide, si au fond, tout au fond, vous n’êtes qu’un petit renard qui rêve de s’endormir au chaud dans les bras de quelqu’un aux yeux de qui il compte… Craquez pour Platina.

Vous ferez une cure de mélancolie à l’état pur.
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Ben qu'est-ce que je devrais dire, moi ! J'ai que deux mains, mais en plus, elles sont carrées !
Et le problème, quand j'aime quelque chose d'amour pur et sincère, c'est que mes papiers tournent rapidement à la foire aux superlatifs.
Je vais me relire les Platina sous peu, et il n'est pas dit que ce soit sans dommage pour les gens qui me lisent... :evil:
Noiraude
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Noiraude
Mais va falloir m'aider ! Je n'ai que deux mains, mon loulou :lol:
Noiraude
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Noiraude
Oh oui, dis, je dois encore l'avoir quelque part dans ma bibliothèque...
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
@Noiraude :

Je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler. Ce n'était absolument pas ce à quoi j'étais en train de penser en lisant les coms précédents. non, non, non.

DU MOMENT QUE TU PARLES DES TITRES QUE JE T'AI LISTES ! :evil:
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Depuis le temps que j'hésite à me le prendre, celui-là...
Oui, j'avoue, le prix des volumes est un frein.
Mais bon.
Tes talents de VRP ne sont plus à démontrer, donc... J'ai bien peur que ma pingrerie ne soit pas de taille à lutter. ;)

En tout cas, cet article m'a rappelé un coup de coeur assez peu connu, édité en France lors de la toute première vague manga (et encore, seul le premier volume a eu droit à une traduction - soupir) : Version.

http://www.du9.org/chronique/version/

http://www.manga-new...p/serie/Version

Il m'avait vraiment fait très très forte impression, celui-là. Une honte que sa publication ait été suspendue sans autre forme de procès.
Noiraude
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Noiraude
Je décline ici toute responsabilité dans l'éventualité où un certain gamer aux mains carrées déciderait d'apporter sa contribution à la rubrique, nouveau moyen détourner de squatter un blog au lieu d'alimenter le sien comme il se doit.
Noiraude
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Noiraude
Ca roule, Waldo ^^
Pas encore décidé, Sirtank. J'avoue que j'hésite : dois-je donner encore davantage de visibilité à Taniguchi, qui est déjà un dieu vivant dans l'hexagone ? J'avoue préférer mettre en lumière des mangakas plus méconnus ;o)
Waldotarie
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Waldotarie
Diantre. Ça va me filer du boulot. Est-ce que j'ai la culture suffisante en plus ?...
Mais enfin je veux bien avec plaisir, j'ai quelques idées de mangas relativement méconnus qui mériteraient un éclairage un poil plus poussé. Je jetterais un oeil ce soir en rentrant et je te MP-iserais ;)
Sirtank
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Sirtank
Très bel article, et une valorisation du personnage qui fait plaisir.
Dit moi que tu vas nous faire un article sur Le Sommet des Dieux :bave:
Noiraude
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Noiraude
Avec plaisir, Waldo ! Tu veux collaborer ?
Waldotarie
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Waldotarie
Tu m'as totalement vendu ce manga dis donc... *_*
Un air de Miyazaki effectivement, même le trait n'est pas sans évoquer Nausicaa. Ça m'inspire cette rubrique, tu m'appelles à l'aide le jour où tu manques d'inspiration ! : ;)
Noiraude
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Noiraude
C'est Ruka, hein, qui t'inspire ^^
newgamemachine
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newgamemachine
Mes connaissances en manga se limitent à Gunmm. J'ai l'impression de voir son visage partout...

Édito

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Ceci n'est pas une pipe.

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