Une envie pressante suffirait à vous rendre plus rationnel qu'un long discours de motivation. Cameron l'aurait même utilisée face à Bruxelles. Coïncidence ou vraie stratégie mentale ? La science apporte une réponse surprenante.
Avoir envie d'uriner améliorerait le contrôle des impulsions et pousserait à préférer une récompense plus importante à un gain immédiat mais modeste. C'est la conclusion d'une étude scientifique restée étonnamment discrète, qui bouscule une idée reçue en matière de management et de prise de décision.
D'après le Sciencepost, les chercheurs à l'origine de ces travaux ont baptisé ce phénomène « effet de débordement inhibiteur ». Il contredit une théorie bien établie, celle de l'épuisement de l'ego, selon laquelle se retenir physiquement consommerait des ressources mentales et affaiblirait ensuite la capacité à résister à d'autres tentations.
À l'inverse, le signal envoyé par une vessie pleine ne viderait pas les réserves mentales : il les activerait et les diffuserait vers d'autres domaines de décision.
Le management est souvent décrit comme l'art de la décision. Herbert Simon avait théorisé la « rationalité limitée » : nombre de choix seraient pris sur des bases tronquées, déformées par le contexte. Une bonne décision reste celle qui garantit la meilleure satisfaction sur le long terme, avec des variations selon les individus et les situations.
On savait déjà que certains états physiques influencent ces choix : la faim rend impulsif sur le plan financier, l'excitation sexuelle fait préférer les petites récompenses immédiates aux grandes récompenses différées. Restait à savoir si la vessie pleine suivait la même logique, ou l'inverse.
Trois expériences pour tester l'hypothèse
Une première expérience, menée auprès de 193 étudiants, leur a fait réaliser deux tâches cognitives : identifier le sens de mots affichés à l'écran, puis indiquer la couleur dans laquelle ces mots étaient écrits, ce qui suppose d'inhiber le réflexe de les lire. Sur la première tâche, aucun effet du besoin d'uriner. Sur la seconde, plus l'envie était jugée urgente, meilleure était la performance. L'inhibition physique semblait renforcer l'inhibition cognitive.
Dans une deuxième expérience, sous prétexte d'un test de goût d'eau, les chercheurs ont fait boire aux participants soit une petite gorgée, soit une grande quantité. Quarante-cinq minutes plus tard, ils devaient choisir entre une récompense modeste immédiate ou une récompense plus importante le lendemain. Ceux qui avaient beaucoup bu ont choisi significativement plus souvent l'option différée.
Restait à vérifier si une vessie réellement pleine était nécessaire. Une troisième expérience a proposé à deux groupes un exercice de recherche de mots : des termes neutres (« marteau », « table ») pour l'un, des mots liés à l'urine (« toilettes », « vessie », « miction ») pour l'autre.
Ceux exposés au second lot ont déclaré avoir davantage envie d'uriner et ont, eux aussi, davantage opté pour la récompense différée. Penser aux toilettes suffisait à produire le même effet qu'une vessie réellement pleine.
Le contrôle de la vessie s'opère, selon le texte, dans la même zone du cerveau que celle qui active les notions de désir et de récompense. Les chercheurs Luk Warlop et Mirjam Tuk ont creusé cette piste : un groupe de volontaires ayant bu beaucoup d'eau puis joué à des jeux d'argent contrôlait mieux son impatience à gagner qu'un groupe témoin resté à jeun de liquide.
Dans une expérience menée par Tuk, chercheuse en psychologie à l'université de Twente (Pays-Bas), des participants devaient choisir entre 10 euros immédiats ou 30 euros sous trois jours : ceux à la vessie pleine ont choisi en plus grand nombre les 30 euros différés.
Mais tout n'est pas favorable. Des chercheurs australiens et américains ont fait boire deux litres d'eau en deux heures à des volontaires avant de tester leurs capacités cognitives : en cas d'envie très pressante, les résultats se dégradaient nettement. La vessie pleine aiderait donc à résister à la tentation, mais nuirait à la concentration pure.
Ce mécanisme rappelle l'expérience des chamallows menée à Stanford par l'équipe du professeur Mischel : des enfants de 4 à 5 ans laissés seuls avec une friandise, avec la promesse d'en recevoir une seconde s'ils patientaient. Des décennies plus tard, ceux qui avaient su attendre affichaient une plus grande réussite universitaire, professionnelle et personnelle.