Sur seulement 2,6 hectares, à peine la surface de quatre terrains de football accolés, jusqu'à 33 000 personnes ont vécu entassées dans 350 immeubles à Hong Kong, alerte le Sciencepost. La Cité fortifiée de Kowloon demeure l'endroit le plus densément peuplé que la planète ait jamais connu.

Un no man's land né d'un oubli diplomatique

En 1898, le Royaume-Uni obtient l'extension de son territoire hongkongais par une convention qui loue les Nouveaux Territoires pour 99 ans. Le texte exclut volontairement un vieux fort chinois planté sur la péninsule de Kowloon. Pékin continue de considérer ce lopin comme chinois ; Londres, en pratique, le laisse hors de son administration.

Résultat : une enclave revendiquée par deux gouvernements et gouvernée par aucun. Pendant des décennies, ni la police coloniale hongkongaise ni les autorités chinoises n'y mettent les pieds.

La zone attire d'abord des réfugiés fuyant la guerre civile chinoise, puis grossit sans discontinuer après l'occupation japonaise. Vers 1950, dans le contexte de la prise de pouvoir de Mao, une nouvelle vague de réfugiés politiques fait grimper la population au-delà de 17 000 habitants.

En 1968, le gouvernement britannique annonce pouvoir démolir la ville dans l'année. Les habitants font appel à Pékin : Mao répond favorablement en invoquant le traité de 1898, niant tout droit britannique d'interférer. Hong Kong réplique en interdisant l'accès du territoire aux autorités chinoises. La cité devient alors un no man's land, où ni Pékin ni Londres ne sont reconnus compétents.

Une ville empilée sans le moindre permis de construire

Aucun architecte, urbaniste ou inspecteur des bâtiments n'a jamais validé une seule des constructions de Kowloon. Faute d'autorité pour délivrer des permis, les habitants ont empilé les étages les uns sur les autres, mur à mur, dans des ruelles construites aussi étroites que possible. Seuls deux ascenseurs desservaient l'ensemble des tours de treize à quatorze étages, et certains logements, coincés entre deux bâtiments devenus porteurs l'un de l'autre, ne voyaient jamais la lumière du jour.

Le paradoxe tient dans la structure elle-même : faute de fondations individuelles solides, les 350 immeubles s'appuyaient les uns contre les autres, formant un bloc compact qui tenait debout précisément parce qu'aucune construction n'aurait pu se maintenir seule.

En 1980, la ville atteint sa forme la plus aboutie : les dernières rues à ciel ouvert se transforment en couloirs et l'ensemble devient une mégastructure unique. Une limite est fixée, en raison de la proximité de l'aéroport, une contrainte que les habitants respectent d'autant plus qu'un incendie survenu dans les années 1950 avait déjà consumé la ville presque instantanément.

De 1950 à 1970, les triades locales exercent un contrôle quasi total sur la cité. Cabinets dentaires collés à des cuisines de restaurant, ateliers clandestins de plasturgie, salons de mahjong : Kowloon abrite un commerce de produits interdits allant des stupéfiants à la viande de chien, avec des taux élevés de prostitution, de jeu et de toxicomanie. L'absence de police n'a jamais signifié absence de pouvoir, elle a simplement changé de visage.

En 1987, la densité de la cité atteint environ 1 255 000 habitants par km². À titre de comparaison, Manille, mégapole la plus dense au monde, plafonne autour de 44 000 habitants par km², soit presque trente fois moins.

En janvier 1987, le gouvernement colonial britannique annonce des projets de démolition. L'approche de la rétrocession de Hong Kong à la Chine fait de l'enclave un problème politique gênant, ni Londres ni Pékin ne voulant hériter de ce symbole d'anarchie urbaine.

Une campagne de rachat est mise en place au cours des années 1990 : chaque famille est indemnisée en moyenne 380 000 $, pour un coût total dépassant 2 milliards de dollars. Dès 1991, plus de 95 % des résidents acceptent l'offre, contre seulement 50 % des entreprises installées.

La démolition débute en mars 1993 et s'achève en avril 1994, sept ans après l'annonce initiale, le temps de recenser des familles parfois installées depuis trois générations.

Le Kowloon Walled City Park ouvre en décembre 1995 sur l'ancienne surface de la cité fortifiée. Des bassins et des pavillons inspirés des jardins impériaux du sud de la Chine ont remplacé les tours borgnes. Le bâtiment du Yamen, préservé et restauré, reste l'unique vestige tangible du lieu.

Cette histoire a inspiré le réalisateur Soi Cheang pour son film, dont le titre évoque la ville des ténèbres, présenté en séance de minuit au Festival de Cannes. Le personnage principal, Chan Lok-kwun, migrant clandestin pris sous l'aile du chef de la Citadelle, y affronte l'invasion de la ville par un gang rival.

Le long-métrage est devenu le film local le plus vu de l'histoire de Hong Kong : 1,59 million de spectateurs, pour une recette de 105 millions de dollars HKD, un record pour une production domestique.