Deux villes péruviennes viennent d'accorder aux abeilles sans dard le droit d'exister et d'être défendues en justice. Une première mondiale qui pourrait changer le sort de 80 % des plantes tropicales.
Les municipalités de Satipo et de Nauta, dans l'Amazonie péruvienne, ont approuvé des ordonnances reconnaissant les abeilles indigènes sans dard comme des sujets de droit. Ces insectes obtiennent ainsi le droit d'exister, de prospérer et d'être défendus en justice. C'est la première fois qu'un pays accorde des droits légaux à une espèce d'insecte.
Les deux textes municipaux forment ce que leurs promoteurs appellent un véritable bill of rights pour les abeilles. Il garantit le droit d'exister et de prospérer, de maintenir des populations en bonne santé, de vivre dans un habitat propre et intact avec des conditions climatiques stables, et de régénérer les cycles naturels de la forêt.
Il prévoit surtout un droit de représentation légale si la pollution, la déforestation ou de nouveaux projets menacent la survie des colonies.
Concrètement, toute entreprise, agence ou individu portant atteinte aux ruches peut désormais être poursuivi en justice au nom des abeilles. Les tribunaux devront prendre en compte les dommages causés à l'espèce et à la forêt elle-même, pas seulement les pertes humaines.
Les communautés disposent d'un outil pour contester la construction de routes, de nouvelles plantations ou tout projet menaçant l'habitat de ces insectes. Les municipalités, de leur côté, s'engagent à mener des actions de reforestation, à contrôler strictement pesticides et herbicides, à restaurer la flore native et à soutenir un suivi scientifique continu. Un projet a déjà commencé à cartographier 150 000 hectares d'Amazonie et à documenter les pratiques traditionnelles de méliponiculture.
Un rôle vital pour 80 % des plantes tropicales
Ces petites abeilles noires ne piquent pas. Elles pollinisent environ 80 % des espèces végétales tropicales, dont le cacao, le café, les avocats et de nombreux fruits sauvages. Le Pérou compte au moins 175 espèces indigènes d'abeilles sans dard recensées, un chiffre qui sous-estime probablement la diversité réelle du pays.
Mais leurs populations reculent. Déforestation, conversion des terres pour l'élevage et les cultures, pesticides, dérèglements climatiques et concurrence des abeilles africanisées, plus agressives, rongent leurs habitats. Des anciens qui marchaient autrefois une demi-heure pour trouver une ruche racontent désormais marcher des heures sans garantie d'en trouver une. Certaines communautés abandonnent la méliponiculture traditionnelle, devenue trop difficile à entretenir.
Pour les peuples Asháninka et Kukama Kukamiria, ces abeilles ne sont pas un simple bétail. Elles sont tissées dans des histoires, des chants et des cérémonies. Apu Cesar Ramos, président d'EcoAshaninka de la Réserve communale Ashaninka, a déclaré, dans des propos rapportés par The Guardian, qu'au sein de l'abeille sans dard vit le savoir traditionnel indigène, transmis depuis l'époque de leurs grands-parents, et que l'abeille sans dard existe depuis des temps immémoriaux et reflète leur coexistence avec la forêt tropicale.
Les ordonnances de Satipo et Nauta s'appuient sur une réforme votée en 2024 par le Congrès du Pérou, qui a placé les abeilles sans dard sous protection étatique formelle en tant que partie du patrimoine biologique du pays, complétée par la loi n° 32235, adoptée en 2025, reconnaissant formellement l'espèce d'intérêt national.
Des experts juridiques de l'Earth Law Center ont contribué à traduire la recherche scientifique et les savoirs ancestraux en ce langage fondé sur les droits. Constanza Prieto, directrice du programme Amérique latine de l'Earth Law Center, également citée par The Guardian, a expliqué que cette ordonnance rend visibles les abeilles sans dard, les reconnaît comme sujets titulaires de droits, et affirme leur rôle essentiel dans la préservation des écosystèmes.
Une pétition internationale soutenue par Avaaz a recueilli des centaines de milliers de signatures demandant au Pérou d'étendre ces protections à l'échelle nationale. Des groupes dans d'autres pays étudient désormais ce modèle pour leurs propres pollinisateurs sauvages, tandis qu'une correspondance publiée dans la revue Nature invite les décideurs politiques des points chauds de biodiversité en Asie et en Afrique à adopter des cadres juridiques similaires pour les insectes.