Meta travaille sur un prototype de lunettes connectées qui enregistreraient l'audio en permanence et prendraient des photos toutes les quelques secondes, selon des révélations du Financial Times citant plusieurs sources proches du dossier. Baptisé « super sensing » en interne, ce projet pousserait encore plus loin la logique des Ray-Ban Meta, déjà commercialisées et capables de filmer. Cette fois, l'appareil deviendrait un compagnon permanent, à qui l'on pourrait demander de raconter sa journée ou de préciser ce qu'il a vu ou entendu quelques heures plus tôt.

Techniquement, ces fonctions pourraient atterrir sur les modèles existants par simple mise à jour logicielle, sans attendre une nouvelle génération de matériel.

L'agent personnel selon Zuckerberg

L'idée n'est pas nouvelle dans la bouche de Mark Zuckerberg. Lors de la publication des derniers résultats trimestriels de Meta, le patron du groupe avait déjà esquissé les contours d'un tel appareil. Il défend depuis des mois la thèse selon laquelle les lunettes connectées remplaceront le smartphone comme terminal principal d'accès à l'intelligence artificielle, que ce soit pour traduire une conversation ou dialoguer avec un chatbot.

Sa vision va plus loin que la simple question-réponse : il imagine « un agent personnel qui vous accompagne toute la journée », capable d'aider l'utilisateur à atteindre ses objectifs et à se souvenir de certaines choses. Passer d'un gadget à cet assistant de tous les instants suppose, mécaniquement, de tout enregistrer. C'est précisément ce que teste le prototype « super sensing ».

La LED qui pourrait rester éteinte

Reste un détail qui n'en est pas un. Les Ray-Ban Meta actuelles disposent d'une LED, dans le coin de la monture, qui s'allume pour signaler aux tiers qu'une photo ou une vidéo est en cours. Un garde-fou déjà imparfait : ce témoin ne s'active pas lorsque l'utilisateur interroge l'IA. D'après le Financial Times, les dirigeants de Meta envisageraient que cette LED reste également éteinte pendant les phases d'enregistrement continu du nouveau prototype. Conséquence directe : les personnes filmées ou enregistrées n'auraient aucun moyen de le savoir. Ces plans pourraient encore évoluer, précisent plusieurs sources du journal.

Dans un document interne datant de 2025, Meta justifie cette piste par un argument presque contre-intuitif : une LED qui clignoterait en permanence finirait, selon l'entreprise, par ne plus être remarquée par personne.

Un verrou contre le sabotage de la LED

Le 7 juillet, Meta a pourtant pris la direction inverse sur un point précis. L'entreprise a annoncé le déploiement d'une fonction désactivant automatiquement la caméra dès qu'elle détecte que la LED a été trafiquée, notamment quand quelqu'un tente de masquer la preuve que les lunettes filment. Ce garde-fou existe depuis la deuxième génération de lunettes connectées : la caméra s'arrête si le témoin lumineux semble obstrué.

« Depuis la mise en place de cette mesure de sécurité, nous avons constaté que certaines personnes vont au-delà de l'utilisation de ruban adhésif et emploient des méthodes sophistiquées pour modifier ou détruire la LED de capture », a expliqué Meta. La nouvelle mise à jour vise justement ces contournements plus élaborés.

Aria et la promesse d'une architecture moins intrusive

Interrogée sur son prototype « super sensing », Meta refuse de commenter ce qu'elle qualifie de prototypes internes. L'entreprise met en avant une approche de « protection de la vie privée dès la conception » et cite son projet de recherche Aria, qui vise, selon ses propres termes, à « aider les chercheurs à appréhender les défis techniques et non techniques liés à la conception de dispositifs de réalité augmentée et d'IA ». Son équipe utiliserait des technologies de protection de la vie privée « pour aider les personnes sans prendre de photos ni de vidéos comme le font les appareils photo traditionnels », a déclaré Meta au journal britannique.

Concrètement, le système envisagé ne stockerait pas les enregistrements bruts, contrairement à un appareil photo classique ou à un smartphone. L'utilisateur n'y aurait même pas accès. Seules des métadonnées seraient extraites, envoyées sur les serveurs de Meta et interrogées par l'IA, ce qui réduirait, selon l'entreprise, les risques pour la vie privée. Une architecture présentée comme moins intrusive par ses partisans.

Deux éléments viennent toutefois relativiser cette précaution. D'une part, les fonctions « super sensing » pourraient être activées sur les lunettes déjà vendues par simple mise à jour, ce qui rendrait la promesse de conception vertueuse assez fragile. D'autre part, Meta discute en interne d'utiliser les données collectées pour entraîner ses propres modèles d'IA, dans une compétition qui l'oppose à OpenAI, Google et Anthropic, tous engagés dans des investissements de plusieurs milliards. L'entreprise sait que ces données pourraient lui servir dans cette course, quitte à ce que cela se fasse au détriment de la vie privée des utilisateurs.

Un flou juridique que Meta a déjà expérimenté

Le passif de Meta sur ce terrain n'est pas anecdotique. En février, des sous-traitants au Kenya ont raconté avoir dû visionner des contenus intimes captés par les lunettes. Le mois dernier, le magazine Wired a mis au jour un système de reconnaissance faciale non déployé, dissimulé dans le code de la plateforme ; il a depuis été retiré.

Sur le plan légal, aucune loi ne couvre aujourd'hui l'ensemble des risques posés par ces objets qui voient et entendent en permanence. Or l'enregistrement audio d'un tiers sans son consentement reste illégal dans plusieurs États américains, et personne ne sait, en cas d'infraction, si c'est l'entreprise ou le porteur des lunettes qui serait tenu responsable. « Les législateurs doivent prendre cela au sérieux », prévient Woodrow Hartzog, professeur de droit à l'université de Boston.