Pendant des décennies, l'Europe s'est habituée à voir l'essentiel de ses paiements numériques transiter par des infrastructures américaines. Derrière chaque achat en ligne, chaque paiement sans contact et globalement presque chaque transaction bancaire au quotidien, deux noms reviennent systématiquement : Visa et Mastercard. Une domination si profondément installée qu'elle semblait pratiquement impossible à remettre en cause, mais les choses commencent enfin à bouger.

130 millions d'Européens diront bientôt adieu à Visa et Mastercard

Cinq des principaux acteurs européens du paiement mobile viennent en effet officiellement de sceller une alliance destinée à bâtir une véritable alternative continentale aux géants américains. Derrière cette initiative, on retrouve notamment Wero pour la France, Bizum en Espagne, Bancomat en Italie, MB WAY au Portugal ou encore Vipps MobilePay dans les pays nordiques. Ensemble, ces plateformes représentent déjà près de 130 millions d'utilisateurs répartis dans treize pays européens. Et cette fois, cette entente dépasse le simple partenariat technologique. L'ambition est en effet de construire une infrastructure de paiement totalement européenne, capable de fonctionner indépendamment des réseaux américains traditionnels. Une manière également pour l'Union européenne de reprendre progressivement le contrôle d'un secteur devenu hautement stratégique sur le plan économique comme politique.

Car au-delà des questions de paiement, ce sont surtout des enjeux de souveraineté numérique qui sont au cœur des préoccupations. Aujourd'hui encore, une immense partie des flux bancaires européens dépend d'acteurs américains, avec tout ce que cela implique en termes de dépendance technologique, de contrôle des données et même de vulnérabilité géopolitique.

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Objectif, couvrir 72% de la population européenne

Le cœur du projet reposera ainsi sur un hub commun, dont la création est prévue pour le premier semestre 2026. Concrètement, la plateforme permettra aux différents systèmes nationaux de communiquer entre eux de façon transparente. Par exemple, un utilisateur français de Wero pourra envoyer instantanément de l'argent à un proche utilisant Bizum en Espagne ou MB WAY au Portugal. Et ce sans avoir à passer par Visa, Mastercard ou d'autres intermédiaires extra-européens. Son déploiement se fera en revanche par étapes. Dès cette année, les virements entre particuliers devraient être disponibles dans l'ensemble des pays partenaires. Les paiements en ligne et les règlements en magasin suivront ensuite, à partir de 2027. A terme, cette coalition visant à contrer Visa et Mastercard devrait couvrir 72% de la population européenne.

Pour Bruxelles et plusieurs banques centrales européennes, cette initiative représente surtout un premier pas concret vers une autonomie numérique longtemps évoquée mais rarement matérialisée. Christine Lagarde elle-même alertait encore récemment sur la dépendance de l'Europe aux infrastructures de paiement américaines. « L'Europe dispose de l'infrastructure, de l'échelle et de la vision nécessaires pour offrir une alternative européenne souveraine, robuste et fiable dans le domaine des paiements », expliquait également Ángel Nigorra, directeur général de Bizum. Reste désormais à savoir si les consommateurs accepteront de modifier leurs habitudes au nom de la souveraineté européenne.

Source : EPI