2 212 mètres contre 2 199 : quelques mètres seulement séparent ces deux gouffres vertigineux. Sous terre, dans le noir total, un insecte sans yeux bat un record depuis seize ans. Son secret de survie surprend même les scientifiques.
Le classement tient à peu de chose. Selon la liste des grottes les plus profondes du monde tenue par le géologue Paul Burger, Veryovkina occupe, à la date du 15 juin 2026, la première place avec 2 212 mètres de profondeur, devant Krubera-Voronya, qui s'arrête à 2 199 mètres.
Une marge presque anecdotique sépare les deux cavités, au regard de la difficulté à mesurer avec exactitude un gouffre qui plonge à plus de deux kilomètres sous terre.
Paul Burger, également hydrologue régional en Alaska pour le National Park Service, tempère d'ailleurs lui-même la portée de ce classement. Dans un message adressé à Live Science, il explique que les deux grottes sont fréquemment signalées avec des erreurs verticales de plusieurs dizaines de mètres, donc la première et la deuxième place peuvent varier en fonction de la façon dont ces données sont interprétées.
Les deux gouffres se sont d'ailleurs régulièrement échangé la tête du classement ces dernières années, au fil des expéditions de spéléologues qui n'ont toujours pas achevé l'exploration complète du réseau de galeries.
Un calcaire vieux de plusieurs millions d'années
Les deux cavités se trouvent à quelques kilomètres l'une de l'autre, creusées dans le même relief karstique du massif de l'Arabika. Le calcaire qui compose ce massif s'est formé au Jurassique supérieur et au Crétacé inférieur, il y a entre 163,5 et 100,5 millions d'années.
La microbiologiste et géologue Hazel Barton, de l'université de l'Alabama, compare cette accumulation de couches à un sandwich BLT, avant que la pression des plaques tectoniques ne redresse l'ensemble en parois verticales. L'eau qui s'infiltre, précise-t-elle, cherche toujours le chemin le plus facile vers le bas, jusqu'à rejoindre la nappe phréatique.
Un vaste plateau collecte les eaux de surface et les pousse dans une direction ou une autre, ce qui explique, selon elle, la concentration de gouffres aussi profonds dans cette région du Caucase.
À titre de comparaison, la cavité la plus profonde de France, le gouffre de Mirolda en Haute-Savoie, culmine à 1 733 mètres. Le gouffre de Padirac, dans le Lot, connu des touristes, ne descend qu'à 103 mètres.
Dans ces profondeurs, l'obscurité est totale, l'humidité constante et la température oscille entre 2 et 3 degrés toute l'année, selon l'écologue souterraine Ana Sofia Reboleira, de l'université de Lisbonne. La descente y est presque toujours verticale. En 2021, une expédition a retrouvé dans Veryovkina le corps d'un touriste russe parti explorer seul la grotte, coincé à 1 100 mètres de profondeur et mort d'hypothermie plusieurs mois auparavant.
C'est dans ce type de conditions extrêmes qu'Ana Sofia Reboleira et ses collègues ont découvert en 2010, lors d'une expédition dans Krubera à environ 1 980 mètres sous la surface, un minuscule insecte aptère baptisé Plutomurus ortobalaganensis. Cet hexapode grisâtre et transparent, sans yeux ni pigmentation, se nourrit de champignons et de matière organique en décomposition. Il détient toujours, seize ans après sa découverte, le record de l'animal terrestre connu vivant le plus profondément.
Pour survivre là où les nutriments se font rares, ces animaux ralentissent leur métabolisme afin de limiter la fréquence de leur alimentation. Certains micro-organismes vont plus loin encore : selon Hazel Barton, ils produisent leur énergie en oxydant directement la roche mère, un processus appelé chimiolithoautotrophie.
Ces écosystèmes souterrains ne sont pas de simples curiosités géologiques. Ils filtrent l'eau à travers leurs différentes couches, participent au cycle des nutriments et stockent du carbone dans la roche. Ana Sofia Reboleira résume que les grottes sont des fenêtres sur la vaste dimension du monde souterrain, des milieux qui restent absolument vitaux et stratégiques pour assurer la vie sur Terre.