En 1987, Thomas Knoll planche sur sa thèse en vision par ordinateur, discipline qui vise à apprendre aux machines à analyser les images. Il écrit alors un petit utilitaire, baptisé Display, pour simuler des niveaux de gris sur l'écran strictement monochrome de son Macintosh. Rien, à ce stade, ne laisse deviner qu'il vient de poser la première pierre de Photoshop.

Son intérêt pour l'image ne date pourtant pas de la veille. À 11 ans, en 1971, son père lui offre un appareil photo Argus Rangefinder et lui apprend à développer des pellicules dans la chambre noire du sous-sol familial. Il apprend seul le langage BASIC sur les téléscripteurs de son lycée.

Photographie et programmation resteront deux mondes séparés jusqu'à ses études supérieures, où elles finissent par se rejoindre dans son travail sur la détection des contours.

Son frère John, employé d'Industrial Light and Magic, planche à la même époque sur la composition d'image analogique, alors que le studio d'effets spéciaux commence tout juste à expérimenter le traitement numérique. L'équipement d'ILM permet déjà de scanner une image de pellicule, de la traiter numériquement puis de la réécrire sur film.

John Knoll y voit une occasion à saisir. Dans un entretien accordé au blog d'Adobe en 2015, il racontait : « Si nous parvenons à convertir la pellicule en données chiffrées et inversement, alors, dès l'instant où tout est sous forme numérique, nous pouvons faire absolument tout ce qui nous chante. Nous détiendrions le pouvoir absolu. […] C'est tout simplement l'avenir des effets spéciaux au cinéma. »

Thomas Knoll lui transmet les utilitaires qu'il a écrits, pour que John puisse se consacrer au rendu plutôt qu'à la construction d'outils d'affichage séparés. Mais ces outils restent éparpillés dans des programmes distincts, obligeant à jongler entre les fenêtres. John Knoll finit par demander à son frère de tout regrouper, estimant que ce serait bien qu'il puisse combiner tout cela en une seule application, pour qu'il n'ait pas à passer constamment d'un programme à l'autre. Thomas s'exécute. Le projet bascule d'une collection d'utilitaires vers une application unique de traitement d'image.

Le problème du gamma donne naissance aux niveaux

La fusion des outils fait surgir un souci inédit : certains écrans utilisés par John Knoll affichent la même image différemment selon leurs réglages de gamma. Thomas Knoll y retrouve un problème familier, hérité de ses années de chambre noire, où la chimie, le papier et l'équipement modifiaient déjà l'apparence d'un tirage.

Cette réflexion débouche sur la boîte de dialogue « Levels », qu'il décrit comme la première grande fonctionnalité d'ajustement du logiciel. Celui-ci prend alors le nom de Photoshop.

À la fin des années 1980, les deux frères démarchent plusieurs entreprises. Les refus s'accumulent. Thomas Knoll se souvient : « Pas mal d'entre eux prétendaient travailler sur des projets similaires et refusaient d'examiner le nôtre pour de prétendues raisons de concurrence. D'autres nous répondaient sèchement que cela ne rentrait pas dans leur ligne de produits. »

La rencontre avec Adobe change tout. La démonstration convainc immédiatement l'entreprise, qui perçoit le potentiel du logiciel et la façon dont il complète ses propres produits. Photoshop arrive en rayon le 19 février 1990.

Un logiciel pensé pour l'édition, pas pour la photo

Les premières versions ne sont pas vraiment des outils de photographes : le matériel n'a pas encore rattrapé le logiciel. Ni les appareils photo numériques ni les imprimantes capables d'une sortie photographique de qualité n'existent alors. Obtenir un tirage correct depuis Photoshop suppose de produire des séparations quadrichromies sur film, puis de les porter à une presse d'impression.

Le premier exemplaire d'une photo coûte alors environ 2 000 dollars, et un rouleau de pellicule 35 millimètres traité de cette façon peut revenir entre 35 000 et 40 000 dollars. Photoshop 1 vise donc avant tout les graphistes et les métiers de l'édition.

La donne change avec l'essor du web au début des années 1990 : les créateurs de sites doivent traiter, compresser et rendre attrayantes de petites images, un usage pour lequel le logiciel est déjà taillé. Puis les imprimantes à jet d'encre permettent aux photographes de scanner un film, de l'éditer et de l'imprimer eux-mêmes, sans passer par une presse commerciale. Les appareils photo numériques lèvent la dernière barrière, en supprimant même l'étape du scan.

En 2015, Thomas Knoll confiait à Adobe que la puissance croissante des appareils mobiles déplaçait désormais l'usage de Photoshop vers ces supports, devenu un axe de travail majeur pour l'entreprise. Il disait aussi apprécier de voir des artistes combiner les fonctions les plus élémentaires du logiciel de manières qu'il n'avait jamais imaginées en les concevant.