Le 30 mars 1867, à Washington, deux hommes signent un document qui va redessiner la carte de l'Amérique du Nord. William H. Seward, secrétaire d'État américain, et Edouard de Stoeckl, envoyé russe, paraphent le traité de cession par lequel la Russie abandonne l'ensemble de ses possessions nord-américaines aux États-Unis. Prix convenu : 7,2 millions de dollars, soit environ 157 millions de dollars actuels. Pour un territoire d'environ 600 000 miles carrés, cela revenait à moins de deux cents l'acre, moins de cinq cents l'hectare. À l'époque, personne n'imaginait ce que ces terres d'Alaska allaient révéler.

Alaska : une colonie de fourrure à bout de souffle

L'aventure russe en Alaska remonte à 1732, quand le navigateur Ivan Fedorov touche pour la première fois les côtes du territoire. Vitus Bering suit en 1741, ouvrant la voie à une présence russe durable. La Compagnie russo-américaine s'installe alors, bâtissant toute son économie sur la fourrure de loutre de mer, très prisée en Europe. Des marchands américains s'associent au commerce.

Mais l'affaire tourne court. Séparée de Saint-Pétersbourg par plusieurs milliers de kilomètres, la colonie peine à commercer régulièrement avec l'Europe. Sa population n'a jamais dépassé environ 2 500 habitants, selon Science et Vie. Et la chasse intensive finit par épuiser les populations de loutres dont dépendait toute l'économie locale.

La défaite russe dans la guerre de Crimée (1853-1856), face à la France, la Grande-Bretagne et l'Empire ottoman, achève de fragiliser les finances impériales. Maintenir une colonie aussi lointaine devient difficile à justifier.

Écarter la menace britannique

Selon la Bibliothèque du Congrès, la Russie a entre-temps étendu son emprise ailleurs dans le Pacifique : le territoire le long du fleuve Amour en 1858, puis la région proche de l'actuelle Vladivostok en 1860. Autant de raisons de moins de conserver l'Alaska.

Restait un problème plus pressant : la Compagnie de la Baie d'Hudson lorgnait depuis longtemps sur le territoire, et des forces britanniques avaient même attaqué le Kamtchatka pendant la guerre de Crimée. Une prise britannique de l'Alaska était inenvisageable pour Saint-Pétersbourg. Vendre aux États-Unis réglait la question autrement : les deux pays partageaient une méfiance commune envers Londres, et Washington avait soutenu l'Union pendant sa propre guerre civile.

Le 16 décembre 1866, le tsar Alexandre II réunit ses ministres au Palais d'Hiver et tranche : il faut vendre. Il fixe un prix plancher de 5 millions de dollars et renvoie Stoeckl à Washington pour négocier. Face à Seward, l'envoyé russe voit le prix grimper considérablement. L'accord final, à 7,2 millions de dollars, dépasse largement le plancher fixé par le tsar.

Un paiement retardé par une destitution

Seward, secrétaire d'État pendant près de huit ans sous Lincoln puis Johnson, mène l'affaire malgré un scepticisme généralisé des deux côtés de l'Atlantique. En Russie, certains officiels vivent la cession comme une humiliation. Aux États-Unis, la presse ironise et parle de « Seward's Folly » ou de « Seward's Icebox », moquant l'idée de payer pour des terres jugées gelées et vides.

Le Sénat ratifie pourtant le traité le 9 avril 1867. Andrew Johnson le signe le 28 mai, et le transfert formel du territoire a lieu le 18 octobre 1867. Mais le paiement traîne : le projet de loi de crédits doit passer par la Chambre des représentants, et la procédure d'impeachment visant Johnson en 1868 complique tout. Le Trésor n'émet finalement le chèque que le 1er août 1868, près de seize mois après la signature du traité.

Pendant près de trois décennies, Washington ne s'intéresse guère à sa nouvelle acquisition. L'Alaska est administré sans grande rigueur, tantôt par l'autorité militaire, tantôt par la marine ou le Trésor. Il faudra attendre 1884 pour qu'un gouvernement civil soit mis en place, essentiellement pour faire appliquer le droit minier.

L'or, revanche posthume de Seward

Tout bascule en 1896, avec la découverte d'un important gisement d'or dans le Yukon. L'Alaska devient la porte d'entrée de la ruée vers l'or du Klondike. Les revenus qui en découlent dépassent largement les 7,2 millions de dollars déboursés trente ans plus tôt. Suivent l'exploitation du bois, de la pêche, puis de l'or, du zinc et du charbon. Plus tard, la découverte de gisements de pétrole et de gaz naturel ajoute une valeur fiscale considérable.

La Seconde Guerre mondiale rappelle par ailleurs l'intérêt stratégique du territoire. Le 3 janvier 1959, l'Alaska devient officiellement le 49e État américain.

Quand l'histoire revient hanter la diplomatie

L'épisode n'a rien d'une anecdote refermée. Après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, des parlementaires russes ont menacé de réclamer l'Alaska si les États-Unis gelaient des avoirs russes. Le gouverneur de l'Alaska a balayé la menace d'un mot : « bonne chance ». Washington n'a jamais pris ces déclarations au sérieux, les traitant comme largement rhétoriques.

Sur les réseaux sociaux russes, des publications ont même prétendu, en 2022 puis à nouveau en 2024, qu'un contrat prétendument « non conforme » aurait invalidé la vente de 1867. Aucune annulation officielle de ce type n'a jamais été confirmée.

En 2025, Donald Trump a choisi l'Alaska pour recevoir Vladimir Poutine et discuter de la guerre en Ukraine. Cent cinquante-huit ans après la signature du traité, ce choix de lieu n'a rien d'anodin dans les récits diplomatiques entre Washington et Moscou.