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Chroniques de l'abîme

Chroniques de l'abîme

Par Samizo Kouhei Blog créé le 31/12/09 Mis à jour le 14/08/13 à 10h35

Mon blog sur lequel je parlerai de mes coups de coeur (et de gueule) en matière de jeux vidéos, BD, cinéma, musique, lecture.

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Réflexions de joueur

Comme promis, j'inaugure une série d'articles qui vous plairont je l'espère. Je ne pouvais pas me contenter d'une simple "triquite" tant ce jeu m'a soufflé sur tous les plans. Je commence par un article sur le contexte historique et idéologique du jeu, après quelques recherches et une réflexion personnelle. 

A l'instar des 2 premiers épisodes de la série, Bioshock Infinite s'inscrit dans une réflexion sur l'utopie et la propagande. Cependant, cette réflexion, au coeur des 2 premiers épisodes, cède progressivement le terrain à des thèmes beaucoup plus typés Science-Fiction (qui feront l'objet d'un article postérieur).

IL VA SANS DIRE QUE LA SUITE CONTIENT DES SPOILERS

Bioshock Infinite se passe en 1912. Pour des audiences extra-américaines, les États-Unis du début du XXème siècle sont quand même bien moins connus que le pays qui est sorti définitivement grandi de la Seconde Guerre Mondiale.

A l'époque, les États-Unis sont encore une puissance émergente, le seul pays extra-européen (avec le Japon) à figurer en bonne place dans le concert des Nations. A l'époque, l'Europe est toute-puissante de ses colonies, de sa supériorité technique et intellectuelle (supposée). Le Royaume-Uni est la première puissance économique et politique mondiale.

On aurait du mal à y croire, mais les États-Unis n'ont pas toujours été la puissance impérialiste que le pays est encore aujourd'hui (en dépit d'un déclin relatif). La doctrine Monroe (1854) du nom du président américain qui l'a édictée, rejette toute intervention européenne en Amérique .... et inversement.

Les débuts de l'impérialisme américain datent de la présidence de William McKinley (1897-1901). Sa politique se caractérise par un patriotisme économique symbolisé par un renforcement des protections douanières ... mais aussi l'interventionnisme militaire.

La présidence McKinley a jeté les bases du « pré carré » états-unien sur le continent américain. En 1898 éclate la guerre hispano-américaine où les États-Unis privent les Espagnols de leurs dernières colonies américaines (Cuba, Porto-Rico) et dans le Pacifique (Philippines). McKinley veut également intensifier le commerce américain en Chine avant que la révolte des Boxers (des nationalistes chinois qui s'en prennent violemment aux concessions occidentales qu'ils accusaient de dépecer la Chine) ne l'en empêche. Il ordonne une intervention militaire. Signalons que c'est l'intervention musclée de Columbia pour réprimer l'insurrection chinoise qui a entraîné la rupture des liens de la cité volante avec le gouvernement américain. La démarche de Columbia épouse le jingoïsme, un patriotisme belliqueux et chauvin qui considère que la manière forte est la seule viable pour résoudre les tensions entre États. Jusque là, Columbia symbolisait l'American Way of Life, l'exceptionalisme américain (la conviction que les Etats-Unis sont un pays à part : un pays construit par des immigrés, une ancienne colonie qui s'est libérée seule et est tout de suite devenue une démocratie). Columbia est d'ailleurs la personnification des États-Unis jusqu'aux années 20 (où elle est supplantée par la Statue de la Liberté), l'équivalent de Marianne pour la France.

 

La première heure du jeu brosse donc le portrait idéalisé d'une cité en paix, où les gens sont joyeux, où la foi, la beauté et la science sont célébrés. On déambule ainsi dans une foire vantant les mérites des derniers progrès scientifiques (clairement anachroniques) tels le Voxophone (pour enregistrer sa voix), les Toniques (octroyant des pouvoirs, à l'instar des Plasmides des 2 premiers Bioshock) ou encore l'aérotram (permettant de circuler sur des rails en plein ciel). La cité elle-même de Columbia est une prouesse scientifique puisque c'est une cité fonctionnelle qui vogue dans le ciel, sans aucune contrainte et presque plus aucune attache (il reste bien des contacts avec la terre ferme pour certaines marchandises et l'apport en main d'oeuvre très bon marché), à une époque où les radars et les cieux peu fréquentés ont pu permettre à la cité de couper tous les ponts avec les États-Unis et de disparaître complètement.

La « douche froide » intervient quand le héros est convié à une tombola dont le premier prix consiste à lyncher un couple interracial ! Le choix est court-circuité par la découverte de la marque du faux berger sur la main de Booker, provoquant la première explosion de violence du jeu. Le racisme n'est hélas pas particulièrement choquant dans le contexte américain de l'époque. L'abolition de l'esclavage est certes passée dans les moeurs, mais on oublie souvent que Lincoln lui-même était persuadé de la supériorité supposée de la race blanche sur la race noire. L'un des premiers lieux que l'on visite lors de la chasse à l'homme contre Booker est la maison de l'Ordre du Corbeau, dont les costumes et les motivations font fortement penser au Ku Klux Klan. Ils vénèrent John Wilkes Booth, l'assassin de Lincoln, représenté sur les tableaux décorant leur antre avec des cornes de diable et affublé du surnom de Grand Émancipateur. Un Voxophone découvert dans l'une des pièces de cette société (pas si) secrète révèle que Comstock est persuadé de la mission de la race blanche à guider la race noire vers la civilisation, mais sans la « naïveté » propre au discours colonialiste français de l'époque.

L'un des tableaux du jeu (largement diffusé dans la promo du jeu) résume parfaitement le discours politique de Comstock : 

Sur ce tableau, on voit la vénération de la cité pour George Washington, presque divinisé au sein d'une trilogie réunissant également les Pères Fondateurs Benjamin Franklin et Thomas Jefferson, tous munis d'un symbole. Columbia fait donc une interprétation littérale de l'indépendance américaine : la liberté, certes, mais au profit unique des WASP (White Anglo Saxon Protestants, les premiers émigrants historiques). Les autres peuples, foudroyés par la lumière civilisatrice, sont réduits à des caricatures grimaçantes : Mexicains basanés et crasseux, Irlandais alcooliques, Chinois grimaçants, Juifs difformes, Indiens dépenaillés. Le tableau indique la devise de Columbia : "Pour Dieu et la Patrie", très proche de la devise officielle des Etats-Unis (In God we trust) et le "devoir sacré" de Columbia de repousser les hordes étrangères.

Il n'est pas innocent que le Hall des Héros célèbre la répression musclée de la révolte des Boxers (représentés par des hordes de monstres jaunes) et Wounded Knee (1890), la dernière bataille des guerres indiennes où l'armée américaine massacre hommes, femmes et enfants Sioux.

Columbia est une utopie, mais à condition d'être du « bon côté ». A ce titre, la visite du hall du Battleship Bay est évocateur : on arrive du côté des toilettes réservées aux minorités : les sanitaires sont détruits, les murs tagués ... Puis on arrive dans le hall chatoyant, où des bornes automatiques veulent inculquer la morale aux têtes blondes (et c'est le cas de le dire). La présence des Noirs se résume à des domestiques en uniforme, têtes baissées, au milieu d'une foule indifférente à leur présence invisible mais vitale

.

La Vox Populi (« la Voix du Peuple ») séduit les minorités brimées par la ségrégation et l'exploitation économique de Fink. Le mouvement est mené par Daisy Fitzroy (fille illégitime issue d'un couple interracial vu son patronyme écossais?). Ses intentions sont nobles, mais l'accès à des armes (suite à la première divergence scénaristique du jeu) ne tarde pas à montrer la sauvagerie du mouvement. Par ailleurs, la Vox Populi ne tarde pas à devenir une force antagoniste qui possède les mêmes unités que les forces régulières de Columbia ... avec des habillages différents !

 J'espère que ce premier article vous a plus. J'aurais l'occasion de revenir sur la critique de la religion (ou d'une certaine idée de la religion) dans un prochain article, pour éviter d'être trop long.

Voir aussi

Jeux : 
BioShock Infinite
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Commentaires

Samizo Kouhei
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Samizo Kouhei
C'est un discours "noble" de façade, évidemment.
ThomThom_Pilgrim
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ThomThom_Pilgrim
Quand tu parles de "naïveté" dans le discours colonial français durant la même période, je ne suis pas totalement d'accord. Certes les discours politiques prônent le "devoir de civilisation" (le plus célèbre ayant été prononcé par Victor Hugo), néanmoins, je te recommande de lire le code de l'Indigénat, la législation d'exception instaurée dans les colonies françaises jusqu'en 1946 et tu pourras voir que si les discours étaient "politiquement corrects", l'application était loin d'être progressiste (non respect des principes généraux du droit français, déportation, etc.).
Samizo Kouhei
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Samizo Kouhei
En effet, j'aurais dû affiner en parlant d'expansionnisme en dehors du continent américain puisque le territoire américain s'est construit au détriment des Amérindiens et du Mexique (qui a perdu la moitié de sa superficie suite aux guerres). Dans la 2ème moitié du XXème siècle, les Etats-Unis ont augmenté leur influence par le soft power (conquête culturelle).
ManoloWest
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ManoloWest
L'expansionnisme américain date de la première moitié du XIXe siècle http://fr.wikipedia....inée_manifeste ;).
La guerre contre le Mexique de 1846-1848 partait déjà d'une volonté expansionniste sur le continent nord-américain afin d'éviter que les puissances européennes ne s'emparent des terres de l'Ouest et surtout se les approprier aux détriment du voisin hispanique.
Ce pays s'est toujours étendu, aussi bien territorialement au XIXe puis économiquement et culturellement au XXe siècle, ne sommes-nous pas nous-mêmes très américanisés dans notre mode de vie ? Il n'est (relativement tu as raison) freiné que très récemment par les nouveaux pays émergents.
Article très intéressant ;).
ThomThom_Pilgrim
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ThomThom_Pilgrim
Pourtant il est expliqué dans le jeu que quand Lincoln publia la proclamation d'émancipation, pour comstock il s'agit d'un affront à Dieu. Il ira jusqu'à dire que Lincoln était diabolique et que son assassin est un sauveur. Il doit y avoir une mention de ceci dans le guide du jeu ^^ il faudra que je vérifie ça :)
Samizo Kouhei
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Samizo Kouhei
Je pense que les Patriotes Motorisés de la Vox Populi sont des Lincoln cornus par provocation justement.
On voit la différence avec le trailer E3 2011 où on voit des pantins en bois Lincoln vendus avec ceux de Washington. Lincoln est mis de côté par Columbia (qui sanctifie 3 des Pères Fondateurs) et carrément diabolisé par l'Ordre du Corbeau (dans le tableau dans leur salle de réunion, Lincoln a des cornes et JW Booths a une auréole).
ThomThom_Pilgrim
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ThomThom_Pilgrim
Sur Lincoln on peut aller plus loin. Il me semble que l'idéologie de Columbia est hostile à Lincoln. Il n'est jamais vraiment cité tout au long du jeu et quand on rencontre son patriote mécanisé celui-ci possède des cornes. On pourrait l'assimiler à une créature diabolique pour Columbia celle qui a aboli l'esclavage.
Cinemax
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Cinemax
Très interessant ! Hate de lire la suite !
Narga
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Narga
Article vraiment sympa à lire. Vivement la suite. :D
Floco39
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Floco39
Article intéressant :)

( Tu as dit " faux prophète", c'est "faux berger" ;) )

Édito

Mon opinion sur l'actualité vidéoludique, mes impressions sur les derniers jeux auxquels j'ai joués, mes coups de coeur ou coups de gueule en matière de BD, cinéma, musique et dernières lectures.

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