Rêves électriques

Rêves électriques

Par Noiraude Blog créé le 17/09/10 Mis à jour le 19/06/20 à 10h37

30 ans de passion pour les jeux vidéo, le Japon et le cinéma, ça laisse forcément des traces. Vous voulez en savoir plus?

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Catégorie : Société

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Société (Divers)

Depuis le début du confinement, vous passez votre temps à jouer à des jeux de zombies ou à mater, mode pandémie, tout ce que la télé et le cinéma ont pu en tirer comme films et séries ? S'il y a bien un espace où les virus n'ont pas attendu pour prospérer au coeur de notre société, ce sont les écrans. Cela fait longtemps que la peur de la maladie et de la contagion se fait puissant matériau de création, et le succès de ces oeuvres ne s'est jamais démenti... Jusqu'à prospérer aujourd'hui. Oui, mais pourquoi ?

Se confronter à une chose pour mieux l'exorciser ? C'est en lisant un entretien publié sur www.francetvinfo.fr, ce matin, que m'est venue l'idée de ce post plein de miasmes et de post-apo. On y lit les propos de Patrick Rateau, professeur de psychologie sociale à l'Université de Nîmes, sur tous ces produits culturels qui utilisent le modèle des pandémies virales comme support de leur imaginaire. S'y pose une question centrale: pourquoi ces oeuvres connaissent-elles un tel succès depuis le début du confinement? La réponse est sans ambiguité aucune: il s'agit ni plus ni moins d'une forme de catharsis.

"On cherche à la fois à se rassurer et à voir comment ça se passe, explique le professeur Rateau. Car même si c'est sous la forme d'une fiction, on se dit que ça peut se passer de cette façon-là. On cherche à voir comment la maladie se propage, à comprendre les aspects d'une épidémie et ce qui pourrait potentiellement arriver ou pas. Et même si la situation est bien pire que celle qu'on l'on vit actuellement, cet effet de comparaison peut nous aider à mieux supporter la réalité." A une nuance près: "Le problème, c'est que ce ne sont que des fictions ou des jeux. Ce ne sont pas des modèles scientifiques, ce qui peut entraîner paradoxalement une augmentation de la peur." En clair: gare à ceux qui confondent la fiction et la réalité.

L'amour de la peur

L'analyse ne va guère plus loin, sans doute limitée par le format contraint qu'impose une ITW. Elle renvoie cependant immédiatement aux mécanismes qui sont ceux de la fascination que certains d'entre nous nourrissent pour les genres dits d'horreur ou d'épouvante. Dans la littérature, au cinéma, dans les jeux vidéo, ces récits d'imagination connaissent depuis toujours un vif succès, au motif rebattu que les gens "aiment se faire peur". On se demande rarement, partant, ce que peut cacher cette expression en forle de lieu commun. En 2014, David H. Zald, professeur de psychiatrie à l'Université Vanderbilt, aux USA, répondait pourtant précisément à cette question, posée par le Huffington Post.

Lui aussi partait de l'idée, fondamentale, que la peur induite par la fiction est avant tout, et paradoxalement, un puissant remède contre l'anxiété. Mais son explication avance d'autres éléments, à commencer par celle de la capacité de la peur à faire oublier toute forme de projection et à permettre de ressentir l'instant présent. "Nous ne sommes pas préoccupés à penser à ce qu'il s'est passé hier ou à ce que nous avons à faire demain", explique ainsi dans l'article David Zald, qui ajoute au phénomène un autre, lié à notre chimie interne: la diffusion d'hormones telles la dopamine, l'adrénaline ou l'endorphine: la peur, paradoxalement, peut devenir un élément de bien-être physique. Enfin, il mentionne deux autres bénéfices inattendus: ressentir de la peur permet de travailler sur la confiance en soi et l'estime de soi ; et lorsqu'elle est partagée, elle peut induire un rapprochement entre deux les deux individus qui l'ont ressentie à l'unisson. Les envies de câlins nées dans l'obscurité des salles de ciné sont ici expliquées !

La peur et la fiction

Ce sont des bénéfices connus depuis toujours, et qui ont nourri la création depuis l'aube des temps. L'Histoire de l'homme est ainsi évidemment indisssociable de celle de la peur. Depuis les premières peintures rupestres, c'est elle qui inspire, en miroir, les artistes lorsqu'ils exaltent le courage des membres de leur tribu dans des scènes de chasse contre des animaux redoutables, en un temps où l'homme n'est pas maître de la nature. C'est elle qui souligne l'héroïsme, le courage de ceux qui lui font face. Mécanisme de protection très efficace, la peur enseigne intuitivement les limites à ne pas franchir pour préserver son intégrité physique et sa sécurité.

L'avènement de systèmes de croyance plus complexes, dans les sociétés égyptienne et du Levant notamment, donne une nouvelle place à la peur. On y apprend à respecter, à travers elle, l'ordre établi, les croyances cimentant la civilisation. La puissance divine, les forces de la nature. La peur induite par la fiction, par l'image, par le texte, devient un élément de pédagogie. C'est une qualité qu'elle ne perdra plus. Pensez-y: le conte initiatique a aujourd'hui encore cette vertu didactique, enseignant par exemple aux petites filles à ne pas faire confiance aux mâles, à prendre garde à la forêt, aux faux-semblants. Le Petit Chaperon rouge de Charles Perrault a beau remonter au XVIIe siècle, on frissonne toujours de la rencontre avec le loup et du sort terrible auquel échappe l'enfant. Et on en ressort, quelque part, un peu plus grand. C'est d'ailleurs un peu le même mécanisme qui est à l'oeuvre dans les fictions modernes se préoccupant de réalisme - et à propos desquelles nous ne tarissons pas de critiques lorsqu'elles commettent une erreur rendant le propos, ou l'intrigue, caduque.

La contagion

Reste maintenant à entrer dans le vif du sujet. La peur de la contagion n'a pas immédiatement été un moteur narratif pour les oeuvres de fiction. D'abord, c'est la notion même de "roman" qu'il a fallu inventer. On passera rapidement sur les oeuvres à fonction narrative de l'Antiquité (comme le Satiricon de Petrone ou le Metamorphoseon Libri d'Apulée) pour en venir à l'étymologie du terme, qui s'est construit en deux phases: le mot renvoie d'abord à un écrit en langue vulgaire, puis, à partir du XIIe siècle, commence à être associé à l'idée d'une forme clairement narrative et fictive. Le roman, sous cette acception, va alors progressivement remplacer l'épopée. Et rapidement se préoccuper de formes renvoyant à l'idée de la peur. Les visions de l'enfer relatées dans La Divine Comédie de Dante remontent ainsi à 1307, point de départ d'un genre qui prospère aujourd'hui encore.

Le Moyen Age, partant, est aussi l'époque des grandes pestes, aussi n'est-il pas étonnant de voir la maladie s'inviter dans la littérature très rapidement. Boccace, en 1353, raconte la fuite de sept jeunes filles et trois jeunes hommes face à la contagion, à Florence, dans le Decameron. La description de la maladie y est cauchemardesque, et sert de support à une centaine de récits de fiction en forme de nouvelles. La contagion y devient un élément important de l'histoire là où Sophocle, dans Oedipe Roi, n'en faisait qu'un point annexe de sa narration, au Ve siècle avant JC, tandis que les autres auteurs se cantonnaient le plus souvent à la dimension historique de ces événements (par exemple Thucidyde et la peste d'Athènes de 430 av.JC, racontée dans L'Histoire de la guerre du Pélopponèse, ou la peste de Justinien à partir de 542 ap. JC, racontée par Procope et qui s'étendra sur plus d'un siècle, au point d'être considérée comme la première pandémie).

On mentionnera tout de même, du point de vue littéraire, l'épisode de la peste des Philistins relaté dans la Bible, renvoyant à l'épidémie survenue à Ashdod en 1141 av. JC., et celui de Jérusalem en 701 av JC, lorsque les Assyriens sont frappés par un mal attribué à l'ange de Yahvé, frappant brutalement quelque 185000 hommes faisant le siège de Jérusalem. On trouve trace de l'événement narré dans le Deuxième livre des Rois dans les tablettes de Sennacherib, il semble donc confirmé.

Pour autant, cette idée de contagion devra attendre les progrès de la science et la découverte des virus pour devenir le centre des intrigues. Si le terme est d'origine latine (le terme signifie "poison"), "il reste sans contenu précis jusqu'à Pasteur", souligne l'Encyclopedia Universalis. Dès le XIXe siècle, l'on commence à comprendre les principes de la vaccination mais l'observation des virus, et donc de leur nature microbienne, date de 1938, avec le développement de la microscopie électronique. En 1953, André Lwoff le précise en lui conférant quatre caractéristiques qui n'ont jamais été remises en question depuis lors:

1. Il ne renferme qu'un type d'acide nucléique, ADN ou ARN ;

2. Il ne renferme ni cytoplasme ni noyau, associant simplement un acide nucléique et des protéines ;

3. Il est incapable de croître et de se diviser, il ne peut se reproduire qu'à partir de son matériel génétique ;

4. Il est un parasite absolu de la cellule.

Un thème qui contamine la création

Il n'est pas inintéressant de noter, à ce stade, que c'est en 1948 qu'est fondée l'OMS, organisation mondiale de la Santé, en réponse à une autre pandémie restée dans l'Histoire, celle de la grippe espagnole de 1918-1919, responsable de 20 à 30 millions de morts. Cette connaissance scientifique va contribuer à créer un nouvel adversaire, insaisissable et pourtant parfaitement identifié. C'est au milieu du XXe siècle que les concepts de virus et de pandémie commencent, ainsi, à infuser dans la société. Et ils ne vont pas tarder à trouver une place de choix dans l'imaginaire des auteurs de livres, à la suite de quelques précurseurs comme Jack London (La peste écarlate, en... 1912, déjà !) ou Albert Camus (La Peste, 1947). Giono (Le Hussard sur le toit, 1951), Pagnol (Les Pestiférés, 1977), Stephen King (Le Fléau, 1978), Chuck Palahniuk (Peste, 2008) et bien d'autres prendront le relais.

L'idée de la pandémie est contagieuse, et s'étend donc logiquement au cinéma et aux séries TV. En voici quelques oeuvres emblématiques, partageant une approche réaliste et une autre plus fantastique du genre, avec notamment l'apparition du genre post-apocalyptique et de la figure du zombie :

- Panic in the streets, d'Elia Kazan, 1950 (réaliste)

- Le Septième Sceau, d'Ingmar Berman, 1957 (métaphysique)

- L'Invasion des profanateurs, de Philip Kaufman, 1978 (contagion alien)

- Alerte !, de Wolfgang Petersen, 1995

- Twelve Monkeys, de Terry Gilliam, 1996 (post-pandémie)

- Cabin Fever, d'Eli Roth, 2002 (huis-clos réaliste)

- 28 jours plus tard, de Danny Boyle, 2002 (zombies)

- Les fils de l'homme, d'Alfonso Cuaron, 2006 (post-pandémie)

- REC, de Jaume Balaguero et Paco Plaza, 2007 (zombies)

- Black Death, de Christopher Smith, 2010 (épidémie médiévale)

- Contagion, de Steven Soderbergh, 2011 (réaliste)

- The Bay, de Barry Levinson, 2012 (réaliste)

- World War Z, de Marc Forster, 2013 (zombies)

- The Rain, de Jannik Mosholt, Christian Potalivo et Esben Jacobsen, 2018 (série TV réaliste)

- L'Effondrement, de Guillaume Desjardins et Jérémy Bernard, 2019 (la série TV qui avait tout prédit)

Quant aux jeux vidéo, ils marcheront bientôt dans les pas du septième art, répondant à une demande qui ne s'est jamais tarie. Depuis les années 1980, eux aussi abordent la question de la contagion par le biais de l'épouvante, via notamment le genre dit du "survival-horror". Quelques oeuvres emblématiques:

- La saga Resident Evil, évidemment, qui a lancé le genre en 1996 sur Playstation avec un virus qui échappe à ses créaeurs dans la ville de Racoon City. On notera que le remake du troisième opus doit sortir ces prochains jours sur consoles et PC.

- The Last of Us, post-apo cauchemardesque sorti en 2013 sur PS3. Le titre reste unique en son genre de par son approche très poussée de la psychologie de ses personnages en temps de contamination

- Le très controversé Plague Inc., simulateur d'épidémie sorti en 2012 et régulièrement ressorti des cartons. Le jeu vient d'être interdit sur l'AppStore en Chine.

- Le frenchie A Plague Tale: Innocence, des Bordelais d'Asobo, auquel j'avais consacré un article pro. S'y retrouvent la thématique d'une peste médiévale, les ingrédients d'une vraie narration d'épouvante et un sens de l'humain qui montre la grandeur qui peut naître de ces moments difficile. Le hit hexagonal de l'année 2019.

- Le classique de la BD adapté en jeu vidéo, The Walking Dead, reste une expérience narrative puissante sur fond d'épidémie zombie.

A consommer pendant le confinement ?

Que l'on se sente de taille ou non pour affronter ces expériences à l'heure d'un confinement massif à travers la planète, ces oeuvres semblent en tout cas connaître un engouement considérable depuis quelques semaines. Le long-métrage Contagion de Soderbergh figure parmi les meilleures ventes sur iTunes tandis que le jeu Plague Inc. a connu un regain d'intérêt considérable, phénomène témoignant sans doute de notre envie de conjurer la situation en la cantonnant, au moins temporairement, aux limites étriquées d'un écran de télévision. Maintenant, on ne vous le rappellera jamais assez: la fiction, aussi réaliste ou impliquante soit-elle, n'est pas la réalité...

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Société (Cinéma)

Yop!

Fini pour moi, les religions traditionnelles. Maintenant, je passe aux choses sérieuses. Je bénis tous les adeptes de bowling, de bière, les nihilistes, les jolies blondes et le créateur du White Russian. Pour toute information complémentaire, droppez un petit message en évitant de pisser sur mon tapis..

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Société (Divers)

Le clown, dans American Horror Story, saison 4

 

On a davantage l'habitude de rire de leurs facéties, et les voici qui terrorisent l'hexagone: depuis un peu plus d'une semaine maintenant: les faux clowns sont à l'origine d'une véritable petite psychose dans le pays.


Ca - Il Est Revenu - Stephen King

Ils sont omniprésents. Un peu partout, les signalements se multiplient depuis un peu plus d'une semaine. A Guingamp, Dijon, Strasbourg, Mulhouse, Douai, Douvrin, Arras... Difficile de démêler le vrai du fantasmé. Parfois réelles, souvent inventées, leurs apparitions coïncident avec l'envie - souvent partagée - de jouer à se faire peur. Il y a ceux qui se déguisent, bien sûr, et qui s'amusent à provoquer l'émoi chez les plus impressionnables, parfois chez les plus jeunes. Il y a ceux, aussi, qui surfent sur la vague, se piquent de relayer des signalements plus ou moins fantaisistes pour alimenter le buzz (un exemple: https://www.facebook.com/pages/Infos-sur-les-Clowns-de-Strasbourg/798303463562213?fref=ts). Il y a ceux, enfin, qui se fantasment victimes de ces plaisanteries d'un goût discutable et partagent leur crainte sur les réseaux sociaux, alimentant encore la psychose ambiante au fil des rumeurs diffusées à la vitesse de la fibre optique, désormais.

Un shoot d'adrénaline facile, car inoffensif ou non, un clown suscite depuis longtemps des réactions parfois très fortes, jusque chez les enfants. Du rire aux larmes, il n'y a qu'un pas que les quidams franchissent très vite, parfois. Pierrot, Arlequin et Auguste sont même à l'origine d'une phobie parfaitement identifiée aujourd'hui: la coulrophobie - la peur irrationnelle des clowns. La raison ? Il faut la chercher loin. Cette peur est profondément enracinée en nous, ancrée dans notre culture depuis les derniers jours du Moyen Age... Le saviez-vous ?

 

I. Aux origines était le diable

Faire peur. Consubstantiel au personnage ? Peut-être bien, tant notre culture est imprégnée depuis des siècles de la dimension janiforme de ce personnage (rire/angoisse). En fait, elle remonte aux origines mêmes de ce bouffon de scène. La figure du clown - ainsi dénommée - a vu le jour au sein du théâtre élisabethain, dans l'Angleterre du XVe siècle. Le personnage paysan, potache et maladroit bien que plein de bon sens, est apparu sous le nom de Clod pour remplacer sans doute la figure d'Old Vice, traditionnel bouffon des farces anglaises. Il sert de faire-valoir et amène humour et bons mots dans les pièces. Avec une particularité qui a sans doute contribué à la construction de son identité moderne : à l'image de son modèle, le "clown", dès cette époque, est présenté comme le laquais du diable, dont  la maladresse - ou la mauvaise volonté, voire le cynisme frontal -  contribue à faire échouer le dessein sournois de son maître. On notera que le clown sera progressivement banni des scènes de théâtre pour sa propension à improviser plutôt qu'à suivre le rôle qui leur est attribué. Shakespeare y fera référence dans son Hamlet en 1664 (Acte III, scène II): « Que ceux qui parmi vous jouent les clowns ne disent que ce qui est écrit dans leur rôle! Car il en est qui se mettent à rire d'eux-mêmes pour faire rire un certain nombre de spectateurs ineptes, au moment même où il faudrait remarquer quelque situation essentielle de la pièce ». (Source: http://fresques.ina.fr/en-scenes/parcours/0038/les-clowns.html)

Hellequin, le chasseur maudit. (Lettrine du chapitre 
sur les chasses fantastiques, dans la Normandie romanesque
et merveilleuse d'Amélie Bosquet, 1845).

Bouté hors des théâtres, le clown trouvera refuge dans les cirques, et notamment les cirques équestres anglais où il apparaît pour la première fois au XVIIIe siècle. C'est là qu'il prend progressivement sa forme moderne (maquillage et costume bouffant seront amenés par Joseph Grimaldi) en s'inspirant, notamment, des personnages grotesques de la Commedia dell'arte, en particulier les "Zanni", les valets fourbes qui servent et desservent leurs maîtres. Il n'est pas anodin de remarquer que l'Arlequin moderne renvoie au nom de l'un de ces valets célèbres. Il n'est pas moins important de faire le lien entre le personnage de la Commedia dell'arte et son alter ego des fêtes populaires de Carnaval, "Hellequin": le nom renvoie à une figure diabolique née en France sur la base de légendes scandinaves - "Helle King" ou "roi de l'enfer" (source: http://www.cosmovisions.com/$Hellequin.htm).

 

II. Quelques faits divers célèbres ont fait le reste

Cette dualité a également été gravée dans l'inconscient à la faveur de quelques célèbres faits divers, qui ont sans doute largement oeuvré à ce que la culture populaire intègre la figure du clown maléfique dans ses "boogeymen" préférés. XIXe et XXe siècle ont parfois mis les clowns à la une des journaux pour de bien funestes raisons.

- Jean-Gaspard Deburau (1796-1846) reste célèbre pour avoir été l'un des premiers clowns de cirque et pour avoir imaginé le fameux Pierrot lunaire. Mais l'Histoire retient également de lui qu'il fut un tueur : en 1836, sur un coup de colère, Deburau tua un gamin des rues d'un seul coup de canne, bien qu'il fût au final acquitté des charges qui lui étaient reprochées au motif de la légitime défense (le 21 mai 1836). A lire: http://www.des-gens.net/La-baston-tragique-du-mime-Deburau. Dès lors, la figure du clown meurtrier était ancrée dans la culture populaire. Elle ne l'a jamais quittée.

 - Le XXe siècle retiendra de son côté la terrible histoire du tueur en série John Wayne Gacy. Arrêté en 1978 à son domicile suite à la disparition de jeunes hommes employés sur son chantier, Gacy sera finalement inculpé pour le meurtre de pas moins de 33 hommes. John Wayne Gacy avait l'habitude de se déguiser en clown pour rendre visite aux enfants hospitalisés... Lire: http://blog.francetvinfo.fr/deja-vu/2014/10/20/john-wayne-gacy-gentil-clown-et-tueur-en-serie.html

 John Wayne Gacy.

 

III. Le clown malfaisant à travers la littérature,
le cinéma et les caméras cachées

Depuis la fin du XIXe siècle, l'image du clown bienveillant s'oppose ainsi frontalement à celle, plus obscure, du clown maléfique. Dès 1892, Ruggero Leoncavallo crée l'opéra Paillasse à Milan, dans lequel il met en scène un personnage de clown meurtrier - en s'inspirant d'un fait divers réel survenu en Calabre (http://offpagliacci.wordpress.com/2011/10/13/les-deux-amours/). Quant aux années qui ont suivi l'arrestation de Gacy, elles ont été particulièrement prolifiques, le cinéma et la littérature donnant naissance à des clowns malfaisants de fiction. Voici les plus connus :

- Stephen King, dans Ca, il est revenu (1986), a inventé le personnage de Grippe-Sou, un clown surnaturel qui tue les enfants dans la petite ville de Derry, dans le Maine. Le livre, un clasique de l'auteur,  a été adapté en un téléfilm de deux parties en 1990 par Tommy Lee Wallace. Une nouvelle adaptation serait en production.

- Le comics Spawn de Todd McFarlane met en images un clown particulièrement déjanté, surnommé Le Violator.

- La figure du Joker, dans Batman, est restée dans toutes les mémoires depuis son incarnation par le défunt Heath Ledger dans The Dark Knight, de Christopher Nolan (2008).

- Le manga Death Note, écrit par Tsugumi Ōba et dessiné par Takeshi Obata, met en scène un dieu de la mort grimé à la manière d'un clown et nommé Ryuk.

- Le personnage du Captain Spaulding, figure centrale des éprouvants films d'horreur House of thousand corpses et The Devil's Reject, de Rob Zombie, est un clown. Le prochain film de Rob Zombie, pour l'instant intitulé 31, devrait également traiter d'un clown maléfique. A suivre sur le site http://robzombie.com/ où une vidéo de présentation donne quelques clés sur le projet en gestation.

- En vrac, les réalisateurs ont utilisé le personnage diversement ces dernières années : clown pédophile (Carnival of Souls, d'Adam Grossmann et Ian Kessner, 1998), clown zombie (Bienvenue à Zombieland, Ruben Fleisher, 2009, ou Stitches, de Conor McMahon, 2012)...

- A la télévision, la saison 4 d'American Horror Story laisse une belle place à un clown particulièrement terrifiant, ces jours-ci...

- Le jeu vidéo a ici et là fait référence à l'image du clown maléfique. La plus célèbre renvoie sans doute au personnage de Needle Kane, dans le jeu Twisted Metal, sorti initialement sur Playstation.

- Enfin, on ne compte plus les caméras cachées qui utilisent la figure du clown maléfique pour se jouer d'innocentes victimes. Ce sont sans doute ces vidéos, aisément retrouvables sur Youtube, qui ont donné l'idée à certains de rejouer ce genre de gags ces jours-ci dans les rues des villes françaises, européennes et américaines. Ce qui m'amène à conseiller aux plaisantins tentés par l'aventure qui liraient ces quelques lignes de faire preuve d'un peu de jugeotte: il s'agit de comprendre que la peur que peut inspirer un clown vient de loin, peut être profonde et ne devrait donc être sollicitée que dans un contexte totalement sûr pour la victime - ce que ne peuvent garantir que des équipes de professionnels des caméras cachées. Sans compter que la justice semble actuellement disposée à punir sévèrement les farceurs voulant profiter de la psychose. Vous êtes prévenus...

Pour le reste, il ne s'agirait pas d'oublier que les clowns sont avant tout, très majoritairement, l'occasion d'une bonne tranche de rigolade. A ce titre, je termine sur une séquence culte du PAF dont je ne me lasse pas...


Antoine Decaunes & José Garcia - Jango Edwards

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Société (Cinéma)

 

Hello tous,

J'avais prévu, ce soir, de vous faire un petit point sur la nouvelle série à suivre sur HBO, à savoir True Detective, qui associe les immenses Woody Harrelson et Matthew Mc Conaughey dans une sombre histoire dont , c'est promis, je vous relaterai les tenants et aboutissants dès le prochain post. Mais il se trouve que j'avais également entre mes mains une copie de l'intriguant documentaire Blackfish, qui se propose de faire un point sur le tragique "accident" qui s'est produit le 24 février 2010 dans l'enceinte du Seaworld d'Orlando. Une jeune dresseuse, Dawn Brancheau, y a trouvé la mort dans le bassin des orques. Le propos, soyons clairs, est militant : il s'agit non seulement d'expliquer comment les choses en sont arrivées là, mais aussi de servir de véritable réquisitoire contre le maintien en captivité de tels mammifères. Cela dit, la cause me semble valoir que l'on s'y arrête ici, afin d'en parler et de contribuer à donner à ce long métrage toute la visibilité qu'il mérite.

Le documentaire, réalisé par Gabriela Cowperthwaite, est de ces moments de cinéma qui vous retournent les tripes. L'on y est brutalement confronté à la mort de Dawn Brancheau. Et d'emblée, on écarte toute notion d'accident: c'est bien agrippée par Tilikum, un gigantesque épaulard, que la jeune femme a trouvé la mort. L'appel qui donne l'alerte est catégorique : le bras de la victime a été avalé par l'orque. Il est reproduit ici, sur fond noir, juste avant de laisser la place aux conditions ayant mené à la capture de l'animal. Car Tilikum n'est pas né en captivité, mais dans les fjords de l'est de l'Islande. C'est là qu'il est capturé, à l'âge de deux ans, par une équipe envoyée par le (défunt) parc canadien de Sea Land, en décembre 1981. Le mammifère ne rejoindra Seaworld qu'à la fermeture du parc canadien, en 1992.

Les conditions de la capture d'une orque sont illustrées d'images évocatrices, presque lisses, prises à l'occasion d'une opération menée dans la baie de Washington durant les années 1970. Mais elles sont entrecoupées avec le témoignage d'un homme, depuis repenti, qui a pris part à ces événements. Le contraste est saisissant, entre l'enthousiasme de la prise au moment des faits, et le sentiment de culpabilité ressenti par ce dernier. Car capturer un épaulard, c'est aussi se confronter, explique-t-il, à la nature extrêmement sociale et intelligente de l'animal. Ce qu'il raconte fait froid dans le dos : les mères tentent de protéger leurs petits, et poussent des cris déchirants en regardant, impuissantes à quelques mètres à peine de la scène, leurs petits disparaître. "J'étais en Amérique latine, en Amérique du sud, j'ai vu des choses que vous ne pouvez pas imaginer, dit-il, fondant en larmes. Mais je crois que ça, c'était le pire que j'ai fait".  Trois orques meurent, conclut-il, pris dans les filets. Ils seront "éventrés et lestés de pierre", pour ne pas troubler le plaisir de la capture... ou menacer les faramineuses perspectives de profit qui pointent à l'horizon.

La suite se préoccupe de raconter, point par point, toute l'histoire de Tilikum et, à travers elle, celle des orques de Seaworld. L'on y découvre, notamment, que Dawn Brancheau n'est pas la première victime du gigantesque mammifère. Le 20 février 1991, Keltye Birne, une jeune étudiante en biologie marine oeuvrant pour Sealand, trouve la mort en étant apparemment noyée par trois orques, dont Tilikum. Et le 6 juillet 1999, Danel P. Dukes est retrouvé nu et mort sur le dos de la baleine tueuse (en anglais : killer whale). Ce qu'il s'est passé reste flou, mais il semble que l'homme de 27 ans se soit caché pour rester après la fermeture du parc et plonger dans le bassin d'un orque. Son corps est couvert de contusions et de morsures, notamment aux parties génitales, précise Blackfish. Mais l'autopsie conclut à la mort par hypothermie.

Dawn Brancheau est la troisième victime de Tilikum. Elle s'occupait de l'orque, de l'aveu général, avec beaucoup de passion et de compétence.

 

Agressifs, vraiment ?

Agressifs envers l'homme, les orques ? Dans la nature, quasiment jamais. Rarissimes sont les événements au cours desquels l'un de ces animaux s'en est pris délibérément à un homme (en revanche, deux décès ont été comptabilisés officiellement, sans doute en raison d'une méprise de l'animal agresseur). En captivité ? Selon les structures exhibant des épaulards, les accidents sont du domaine de l'exception. Quant aux attaques, elles n'existent pas... A ceci près que les données révélées par l'OSHA (Occupational Safety and Health Administration, qui se préoccupe de la sécurité au travail, aux USA) font état de dizaines d'accidents plus ou moins graves depuis les années 1980, dont une petite proportion peut être assimilée, justement, à une attaque.

Ces attaques sont systématiquement contestées par les directions des parcs aquatiques. Le documentaire voit ici une inqualifiable position de déni, opposant la réalité des chiffres, et des victimes, aux recettes engendrées non seulement par le merchandising (ah, ces peluches), mais aussi par le commerce des orques eux-mêmes, cédés jusqu'en Europe ou sur l'île de Ténérife. Là aussi, il y a un parc aquatique. Et là aussi, une orque a tué un dresseur, Alexis Martinez. C'était en plein Noël de l'année 2009. Il s'agissait d'épaulards fournis par Seaworld, soutient Blackfish.

Le documentaire brosse alors le portrait d'une situation peu reluisante, dans laquelle les accidents sont fréquents, sous le régime de la captivité. Et s'emploie à en expliquer les causes probables : des animaux enfermés dans des bassins à taille très réduite, alors qu'ils sont faits pour avaler des centaines de kilomètres au quotidien. Pour les specimens venus des océans, des conditions de capture extrêmement traumatisantes, a fortiori pour des animaux dont on sait, aujourd'hui, que la zone du cerveau dédiée aux émotions est plus importante que celle de l'homme. La nature même de l' "animal", capable selon nombre de spécialistes d'une véritable intelligence, complexe, disposant sans doute d'un language propre, d'un sens de la famille très développé. Le stress, enfin, celui des relations entre mammifères qui ne se connaissent pas mais obligés de cohabiter - pour en arriver parfois jusqu'à de mortelles confrontations -, celui d'être mis en scène, celui généré par le bruit de la musique, du public, celui produit par la peur d'échouer dans le show, ce qui se traduit par une alimentation moindre.

Dans le cas précis de Tilikum ? Gabriela Cowperthwaite montre ce que cache cette agressivité. La baleine tueuse incriminée est un animal stressé par son environnement, qui a été maltraité toute sa vie par des orques dominantes, qui a subi des dressages intégrant des punitions, dans les années 1980 au Canada. C'est un animal malade, aussi, qui supporte mal de vivre dans des bassins si petits. Tilikum est le plus grand épaulard en captivité, doit-on préciser : il mesure 7 mètres de long et pèse 5,4 tonnes. Difficile de s'épanouir dans une baignoire, vous ne trouvez pas ?

C'est cela, que dénonce Blackfish : le dressage et le traitement réservé à des créatures extrêmement fragiles et sensibles. Comment alors cautionner que l'on en vienne à séparer une mère de son petit, quand on sait combien leur attachement est fort? C'est pourtant ce qu'il advient, parfois, dans l'inhumanité de ces bassins, souvent en dépit de ce que peuvent penser ceux qui les soignent au quotidien. Comment ne pas comprendre qu'un animal puisse devenir psychotique dans ces conditions ? C'est sans doute cela qui a mené Tilikum à commettre les actes que l'on lui a imputés. Comment ne pas militer, enfin, pour un retour à la vie sauvage de ces animaux qui en ont la capacité?

 

 

Une pétition et un dvd

Enfant, j'ai fait partie de ces bambins dont les yeux brillaient au bord des bassins, fou de joie à l'idée ne serait-ce que de pouvoir tendre la main vers une orque ou un dauphin. Aujourd'hui, je ne trouve rien de plus beau qu'un animal libre de ses mouvements. Laisser la nature là où elle prospère, ne pas en faire une attraction, l'admirer de loin dans un monde certes fragile, tant nous pesons sur notre environnement, mais infiniment plus passionnant. Que des épaulards deviennent agressifs en captivité, finalement, n'est qu'une triste conséquence de notre connerie et de notre inhumanité. Nous devrions au préalable accepter l'idée que la nature, quelle qu'elle soit, n'a que faire des boites dans lesquelles l'homme veut la stocker.

Aujourd'hui, Tilikum est toujours en captivité à Seaworld Orlando, isolé des autres orques et immobile durant l'essentiel de la journée. Une pétition réclamant sa libération a été lancée, qui rassemble d'ores et déjà plus de 94000 signatures. Si vous voulez y ajouter la vôtre, cela se passe ici : http://www.freetillynow.org/

Le documentaire Blackfish, lui, n'a pas encore été édité en France. Nominé au festival de Sundance 2013, il a en revanche eu droit à une édition DVD aux USA et dans le Commonwealth, ce qui devrait vous permettre de trouver une copie sur ebay. C'est à voir d'urgence, et en famille pour peu que les enfants ne soient pas trop petits.

54 orques seraient à l'heure actuelle retenues en captivité à travers le monde.

 

Sources :

http://en.wikipedia.org/wiki/Tilikum_%28orca%29

http://blackfishmovie.com/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Orque

http://fr.wikipedia.org/wiki/Occupational_Safety_and_Health_Administration

http://www.dauphinlibre.be/ky.htm

http://www.blog-les-dauphins.com/enfance-tilikum-orque-tueuse/

http://www.orcahome.de/orcastat.htm

http://digitaljournal.com/article/316569

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Hello tous,

Aujourd'hui, une vidéo pas comme les autres qu'une amie m'a fait découvrir parce que 1. je suis utilisateur de GoPro et 2. je suis un passionné de chats. De fait, j'ai à mon tour envie de la partager, tant celle-ci donne envie de voir le bon côté de l'humanité. J'en ai eu les larmes aux yeux, c'est juste magique.

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Hello tous,

 

Pas grand-chose à dire de plus que ce que cette vidéo met en lumière, si ce n'est qu'elle est la preuve absolue que l'on peut faire passer un message fort en quelques images, pour peu que l'on sache les proposer de manière pertinente. Cette campagne de communication parvient, en un tour de main, à rendre un statut d'être humain à ces personnes traitées comme des objets, mises dans des boxes par la prostitution dans ce qu'elle a de plus sordide. Brillant, et particulièrement émouvant.

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Hello tous,

L'arrivée prochaine des Google Glass et la polémique liée à la présence de la publicité dans le dispositif - on vient d'ailleurs d'apprendre que les lunettes seraient en mesure, à terme, d'identifier les publicités visualisées par l'utilisateur, et donc de facturer plus précisément l'annonceur en fonction du nombre de pubs vues réellement - ont inspiré une première vidéo de film X tournée au moyen du fameux accessoire. Le travail, réalisé par le producteur américain James Deen, commence à faire le buzz via un trailer très soft (on le déconseillera tout de même aux plus jeunes, certaines scènes s'y révélant tout de même assez explicites bien que totalement vierges de quelque forme d'intimité dévoilée que ce soit) qui s'amuse beaucoup des diverses fonctionnalités annoncées de l'objet. Où l'on s'amuse donc beaucoup des publicités présentées au fil du match...

Vous noterez au passage l'intelligence de la démarche du producteur, conscient du potentiel médiatique de sa vidéo, qui a choisi de ne pas révéler de scène explicite afin de permettre la reprise du trailer par les plus grands sites web d'information.

Comme dit, la vidéo ne présente aucune image choquante, mais simule un acte sexuel. A ce titre, on évitera de la projeter en présence des  plus jeunes...

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Hello tous,

Peut-être avez-vous déjà vu quelque part, ou lu, cette abréviation : RLA. Derrière ces trois lettres se cache une inquiétante réalité, dont on commence à peine à mesurer les perspectives. Les RLA, ce sont les robots létaux autonomes, des machines que l'on croyait durablement cantonnées aux salles obscures et aux films de science-fiction désabusés, et dont on sait désormais qu'elles sont l'avenir des conflits militaires. L'avenir, et même déjà le présent dans la mesure où les drônes n'ont fait que préfigurer l'avènement de cette technologie : les "robots tueurs" seraient d'ores et déjà fin prêts pour s'installer au beau milieu des théâtres de conflit.

Bien évidemment, l'on n'en est pas encore au stade du fameux T-800 qui a immortalisé cette figure de la machine de guerre autonome dans la sphère du septième art. A l'heure actuelle, la technologie en est arrivée au niveau de l'assistance au choix, lequel est toujours réservé à l'homme. Ce sont ainsi les machines, de plus en plus, qui sont chargées d'analyser les différents paramètres, d'un tir par exemple, et de proposer la solution la plus optimisée à l'opérateur qui donne son aval. Mais à l'échelle de quelques années apparaîtront des machines de plus en plus sophistiquées, prévient notamment Frank Rieger, directeur technique d'une entreprise de sécurité informatique et, depuis 1990, l'un des porte-paroles du Chaos Computer Club, l'une des organisations de hackers les plus influentes d'Europe. On peut aller encore plus loin : les machines intelligentes, capables en totale liberté de décider de la vie ou de la mort d'hommes, pourraient surgir sur les champs de bataille d'ici 20 à 30 ans, estime l'ONG Human Rights Watch dans un rapport intitulé "Loosing Humanity" particulièrement éloquent sur le sujet (à lire en anglais en cliquant ici). Cela pourrait même aller plus vite, si l'on se fie au reportage ci-dessous, qui évoque l'échéance... 2015 pour l'armée américaine.

L'enjeu, évidemment, est faramineux, car il va d'un intérêt stratégique de premier ordre. Celui qui maîtrisera en premier cette technologie prendra en effet un avantage décisif en cas de conflit. Raison pour laquelle, continue Frank Rieger dans son texte passionnant (à lire ici en français), la question tarauderait nombre d'Etats, inquiets à l'idée que certains gouvernements moins regardants qu'eux sur les droits de l'homme et capables de progresser rapidement sur un plan technologique puissent prendre la tête de cette nouvelle course à l'armement. Car la compétition a bel et bien commencé, et elle fait rage, écrit encore Frank Rieger :

"Nous sommes au début d'une course aux armements dans le domaine des algorithmes pour l'autonomie létale. Le plus rapide et le moins scrupuleux à utiliser de tels systèmes malgré tous les défauts peut selon la logique de cette course aux armements obtenir des avantages stratégiques et financiers considérables. La nouvelle course aux armements marque un tournant aussi pour les chercheurs qui dans le domaine universitaire travaillent sur les robots et l'intelligence artificielle. Pratiquement chaque domaine de recherche est lié à la construction de nouvelles armes intelligentes".

Difficile pour moi de ne pas penser à des règles que je croyais inviolables. Il est en effet inquiétant de noter que les trois lois fondamentales de la robotique (en réalité quatre), posées par Isaac Asimov dès 1942, ont depuis longtemps été évacuées de la réflexion militaire. Les voici ci-dessous, pour rappel :

  • Loi Zéro : Un robot ne peut pas faire de mal à l'humanité, ni, par son inaction, permettre que l'humanité soit blessée.
  • Première Loi : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger, sauf contradiction avec la Loi Zéro.
  • Deuxième Loi : Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première Loi ou la Loi Zéro.
  • Troisième Loi : Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la Première ou la Deuxième Loi ou la Loi Zéro.

 

Militantisme pour un moratoire

Autant se faire une raison : sans que l'on s'en soit rendu compte, ces principes ont été jetés au rebus. La question, pourtant fondamentale, du droit d'une machine à tuer, aux implications pourtant vertigineuses, n'a plus droit de cité. Aujourd'hui, la question se pose simplement de savoir comment encadrer cette future capacité de destruction. Les problématiques posées sont celles de la préservation des civils, des limites posées par le droit de la guerre, de la capacité de l'unité robotique à distinguer un danger immédiat d'une cible non agressive. C'est un constat de réalisme d'ailleurs dressé dans le rapport de Christophe Heyns, un expert de l'ONU pour ces questions, dans un rapport rendu public le 9 avril dernier (et que l'on peut lire ici).

 

Christof Heyns. Photo ONU/Jean-Marc Ferré

Christof Heyns, qui pose heureusement avec force la question du droit moral d'une machine à administrer la mort, a bien pris conscience de la révolution sociétale qui est en train de se jouer à l'abri des regards. Car demain, l'arme deviendra le combattant. Alors, son rapport tente de mettre en place des garde-fou, et l'homme de proposer récemment devant le conseil des droits de l'homme un moratoire sur les armes létales automatisées qui resterait en vigueur jusqu'à ce que soient résolues des interrogations philosophiques et légales majeures :

- celle, fondamentale, de l'inhumanité de la machine, certes capable de rester rationnelle en toutes circonstances, mais nécessairement dépourvue d'émotions et donc incapable de faire preuve de pitié. En corollaire, celle de la capacité de la machine à distinguer un combattant d'une personne non engagée.

- celle des responsabilités en cas de mort d'un innocent : à qui faudrait-il faire porter le poids de la culpabilité ? Le constructeur, le programmeur, le militaire ?

- celle de la nature même d'une "guerre" opposant deux parties dont l'une ne souffre pas de pertes humaines. Peut-on alors encore parler de guerre ? Ou faut-il commencer à parler de "chasse" ?

- celle, enfin, de la distanciation physique et psychologique induite par ce type de technologie entre l'utilisateur d'un robot autonome et sa victime.

Christophe Heyns pointe du doigt un dernier aspect non négligeable, à savoir que la généralisation des robots létaux autonomes pourrait avoir pour conséquence l'augmentation des conflits armés, sans pertes humaines. Il y aurait à craindre une nouvelle course à l'armement telle que l'humanité l'a connue dans la deuxième moitié du XXe siècle. Un ensemble de raisons qui ont d'ailleurs poussé Human Rights Watch à fédérer toute une série d'ONG dans le cadre d'une campagne internationale pour l'interdiction préventive des robots capables de cibler et d'ouvrir le feu sans l'intervention d'un opérateur humain (cf: Le Monde).

 

Tueur, ou ange gardien ?

 

Autant dire que c'est un débat majeur qui attend notre société mondialisée, et il nous appartient de nous emparer alors qu'il est déjà, sur le point de nous échapper tant la technologie saute à pas de géant de progrès en progrès. Et à l'heure où cette technologie remplace peu à peu l'homme dans ses activités civiles et professionnelles, il est vrai qu'il peut être tentant de remplacer également le soldat par une machine afin de limiter ces pertes humaines toujours si mal vécues par nos sociétés avancées. Mais que l'on soit sûr d'une chose : cela n'ira pas sans conséquences. En poussant la réflexion dans ses retranchements, il se trouve déjà des experts pour pointer du doigt la faiblesse de cette option de civilisation : un simple algorithme qui donne à la machine le droit de vie ou de mort sur l'homme, c'est bien peu de choses pour nous protéger de nos propres créations. De manière plus réaliste, l'on est en droit de se demander si notre propension à la paix n'est pas justement liée à notre crainte de trouver la mort dans le conflit. En ce sens, le robot n'aurait-il pas davantage sa place à soutenir, soigner, secourir un soldat blessé plutôt qu'à prendre les armes, nous incitant à réveiller ce moi belliqueux que deux guerres mondiales ont à peine suffi à étouffer ?

 

 

Sources :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/06/24/la-campagne-pour-l-interdiction-des-robots-tueurs-se-trompe-t-elle-de-cible_3435578_3232.html

http://www.lemonde.fr/international/article/2013/06/18/le-spectre-des-robots-tueurs_3432237_3210.html

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/e8e15796-c962-11e2-b77f-99191a1f2183/Un_moratoire_pour_les_robots_tueurs#.UcoV6DvJSqE

http://www.20min.ch/ro/news/geneve/story/Les-robots-tueurs-dans-le-viseur-des-humanitaires-29947555

http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=30428&Cr=drones&Cr1=#.UcoYgTvJSqF

http://www.rue89.com/2012/11/23/un-terminator-operationnel-dici-vingt-ans-les-ong-salarment-237239

http://www.alternatives-internationales.fr/l-ethique-du-drone_fr_art_1219_64242.html

http://www.lesauterhin.eu/?p=1804

http://dommagescivils.wordpress.com/2013/04/30/lappel-a-une-pause-dans-le-developpement-des-robots-tueurs-des-nations-unies/

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Hello tous,

En me baladant un peu sur le web, je suis tombé sur ce document, qui relate très simplement l'histoire du piratage informatique depuis les années 1940. Très instructive, la frise rappelle notamment comment des hackers ont pénétré le réseau Arpanet, alimentant la rumeur persistante que ce sont les hackers qui ont poussé les USA à démocratiser l'accès au world wide web.

Je pense vous fournir d'ici quelques jours une histoire du hacking, le temps que je me renseigne suffisamment sur els données historiques du phénomène. En attendant, allez jeter un oeil dans l'édition du Monde du 20 février, qui livre un passionnant dossier sur les "Hackers d'Etat".

Le document ci-dessous est tiré du site Fypeditions, voici le lien direct si vous voulez télécharger le jpeg à sa taille originale: http://www.fypeditions.com/anonymous-internet-hackers-et-activistes-leur-histoire-de-1940-a-demain/

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