Rêves électriques

Rêves électriques

Par Noiraude Blog créé le 17/09/10 Mis à jour le 04/09/17 à 00h15

30 ans de passion pour les jeux vidéo, le Japon et le cinéma, ça laisse forcément des traces. Vous voulez en savoir plus?

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Découverte (Musique)

Yop,

Ce soir, un petit post vite fait bien fait pour partager avec vous la découverte que j'ai faite voici quelques mois à la faveur d'un papier des Inrockuptibles qui lui était consacré: Alex Cameron, nouveau petit génie de la scène électro, mérite largement une bafouille tant sa musique et son univers sont prenants.

D'origine australienne, le gaillard a une trajectoire aussi improbable que fascinante, puisque son premier album est sorti en 2013, mais n'a été découvert du grand public qu'en août 2016, à la faveur d'une réédition par le label américain Secretly Canadian. Le truc vraiment rigolo, c'est que Jumping the Shark est désormais considéré par les Inrocks - et plein d'autres médias - comme l'une des sorties majeures de l'année 2016. De façon assez méritée, de mon point de vue, tant Cameron a su réinventer le style électro des années 1980 pour lui donner une vraie modernité, sans tomber dans l'écueil de la musique expérimentale et en conservant toujours un sens de la mélodie très affûté. Son univers totalement barré, perceptible à travers ses clips, est un autre argument à ne pas négliger: Cameron est un authentique original, que je ne suis pas loin de croire sorti tout droit d'un trip version Las Vegas Parano.

Vous allez me demander pourquoi j'en parle maintenant seulement. Il se trouve que son deuxième album, Forced Witness, déboule dans les meilleures crèmeries le 8 septembre prochain. Trois titres ont déjà été dévoilés, téléchargeables sur iTunes, l'excellent et ultra pop Candy May, le résolument synthé Running Outta Luck, et Stranger Kiss, qui s'offre un joli duo avec Angel Olsen, artiste pop-rock qui partage avec Cameron son goût pour les univers fauchés, kitsch et décalés. Bref, que du bon, et bien assez pour donner envie d'acheter l'album complet. J'ai déjà commandé le mien au début de l'été...

 

Une chouette interview des Inrocks à lire ici: http://www.lesinrocks.com/2017/02/14/musique/rien-ni-personne-nempechera-alex-cameron-decrire-lannee-11901113/

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Jeux vidéo (Jeu vidéo)

Yop tous,

Je reprends doucement le relais de mes publications pro sur le blog, avec pour cette rentrée une petite bafouille mi-épatée mi-contrrariée sur le stand alone d'Uncharted, The Lost Legacy. Comme toujours, vous pouvez retrouver l'intégralité du texte sur http://c.dna.fr/loisirs/jeux-video

 

Quel avenir, mesdames !

 

Y a-t-il une vie après Nathan Drake ? En postulant que d'autres protagonistes de l'univers Uncharted sont capables d'endosser le costume de héros en lieu et place de l'intrépide jeune premier qui s'y était taillé une célébrité, le stand alone The Lost Legacy fait davantage qu'offrir une alternative à une franchise que l'on pensait bouclée : il lui donne, mode féministe et engagé, une nouvelle raison d'exister.

 

Qu'on se le dise: Nathan Drake a bel et bien raccroché. Enfin rendu à la raison - et à sa famille - en un final qui bouclait de façon très poétique son épopée dans Uncharted 4, le plus roublard des aventuriers n'est plus guère qu'une ombre qui plâne au-dessus des discussions, désormais. Et c'est la très forte Chloé Frazer, figure récurrente de la saga, qui entérine cette vérité en quelques flèches bien décochées. C'est promis, donc, il ne fera pas même un petit caméo dans ce Lost Legacy qui met le cap vers de nouvelles contrées.

Pour le remplacer, les développeurs de Naughty Dog ont misé, on le sait, sur un duo particulièrement redoutable constitué de Chloé et d'une figure emblématique des adversaires rencontrés par les frangins Drake dans le quatrième volet: la mercenaire Nadine Ross, par la grâce d'un partenariat inattendu absoute des crimes qui lui sont imputés. Deux femmes au tempérament fort, indomptable, dont la mise en exergue marque finalement une évolution logique de la saga: celle-ci a toujours su ménager aux (rares) femmes une place d'honneur, faisant d'elles la meilleure part des hommes auxquels elles sont attachées.

Changement de cap

Chloé et Nadine se retrouvent ainsi propulsées en tête d'affiche pour ce qui au départ ne devait être qu'un simple DLC. Le potentiel de la chose se révélant rapidement à travers les retours des fans, le projet est devenu véritable stand alone en cours de route, jusqu'à tenir en haleine le joueur, désormais, une bonne dizaine d'heures durant. Cette origine modeste se ressent néanmoins dans la consistance du scénario: pas conçu initialement pour tenir sur la durée, celui-ci peine un peu à soutenir la dimension d'ordinaire saisissante de l'épopée. Dans The Lost Legacy, la narration se fait parfois dangereusement diluée.

Perdue au coeur de la jungle indienne, l'aventure fascine, heureusement, par ce qu'elle à voir et à explorer. L'histoire s'y préoccupe comme toujours de trésors cachés, de grands méchants aux idéaux pervertis par l'appât du gain et de cités fabuleuses à exhumer de l'oubli le temps d'une balade au milieu des ruines, les yeux bien écarquillés. Dans la droite lignée d'Uncharted 4, The Lost Legacy assume, de fait, cette part de passivilité induite chez le joueur par de nombreux moments de contemplation et d'émerveillement. Il faut dire que c'est un travail fou, titanesque qui a été accompli pour  donner du relief à ces vestiges de civilisation perdus dans la forêt. Cascades gigantesques, temples faramineux, falaises vertigineuses... Il y a là, signe des temps, de quoi sortir le smartphone et prendre des clichés à foison. C'est ce à quoi s'emploie Chloé, d'ailleurs, comme pour prendre acte des multiples possibles du mot "interaction".

Les développeurs, pour le reste, ont joué la carte de la sécurité, déclinant les routines de gameplay de la saga sans jamais s'en écarter. Phases de plate-forme téléguidées, temps d'exploration et de résolution d'énigmes simples (simplistes?) construisent une progression durant laquelle les gunfights se font un peu plus rares qu'à l'accoutumée. Une bonne chose, d'ailleurs, que l'on apprécie encore davantage lorsque vient la dernière heure de jeu, minée par des affrontements incessants, jusqu'à l'écoeurement. On lui préfère notamment la phase de découverte libre d'une plaine où se déclinent des objectifs variés quelques heures durant: ce balbutiement d'univers ouvert - mais toujours maîtrisé sur le plan du gameplay - laisse entrevoir des ailleurs ludiques vers lesquels la saga pourrait bien vouloir s'aventurer. Elle serait, en tout cas, inspirée de se laisser tenter.

L'action n'est pas oubliée dans ce stand alone. Mais elle n'est pas son principal atout. 

Le pouvoir aux femmes

Il y a, certes, pas mal de frustration  à traverser presque mécaniquement toutes ces séquences, d'autant que leur enchaînement manque parfois cruellement de fluidité. Ludiquement prévisible, The Lost Legacy plaît mais n'enthousiasme jamais vraiment pad en main, montrant au passage combien est fragile la recette de la franchise. Mais le stand-alone sauve les meubles en creusant, plus que jamais, du côté de la peinture de caractères, dévoilant une héroïne, Chloé, à la profondeur insoupçonnée, capable en quelques instants de donner de l'épaisseur à une petite Indienne croisée dans un marché, apte même à donner de l'humanité à Nadine, mercenaire au tempérament en acier trempé mais dont les failles sont autant de passionnantes aspérités... Adossés à une réalisation remarquable, ce sont tous ces petits moments de l'ordre de l'intime qui font la force de The Lost Legacy, au point que, lorsque défile le générique, il n'y a plus guère de doute sur le chemin qu'Uncharted devrait emprunter. Les femmes ont pris le pouvoir, et elles comptent bien le garder...

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Hello tous,

L'annonce vient d'être officialisée: Tobe Hooper, le réalisateur de Massacre à la tronçonneuse, est décédé ce 27 août à l'âge de 74 ans. J'avais eu l'occasion, en 2015, de disséquer son long métrage culte à la faveur d'une rubrique "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir". Si vous ne l'avez pas déjà lue, je vous la remets à disposition, en espérant qu'elle vous permettra de comprendre pourquoi ce film fut si important dans l'histoire du film de genre et, plus largement, du cinéma. C'est aussi un hommage à un type très sympa, que j'avais pu rencontrer dans le cadre de mon boulot et qui m'avait à l'époque fait forte impression.

Nous voici donc lancés sur les terres d'un classique du film d'horreur, le fondateur "Texas Chainsaw Massacre". J'ai eu l'occasion, dans le cadre de mon activité professionnelle, d'en parler directement avec son réalisateur, Tobe Hooper. Aussi cette prose s'inspire-t-elle de cette rencontre, de la master-class organisée avec le maître lors de son passage au festival européen du film fantastique (à regarder ci-dessous) ainsi que des écrits de l'excellent Jean-Baptiste Thoret, auquel vous devez le livret de 56 pages présent dans la version collector du film remastérisé pour ses 40 ans, mais aussi, et surtout, la référence des analyses sur l'oeuvre, à savoir son "Une expérience américaine du chaos, Massacre à la tronçonneuse", bouquin paru chez Dreamland en 1999, aujourd'hui difficile à trouver mais dans lequel est explorée toute la psyché d'un long métrage infiniment plus complexe et politique qu'on pourrait le penser. 

Maintenant, une image. Penser à Texas Chainsaw Massacre, c'est voir, immédiatement, surgir dans sa mémoire l'image de ce tueur qui porte en guise de masque la peau d'un visage humain, qui se balade dans la campagne une tronçonneuse à la main, dans une gestuelle qui renvoie presque à la danse contemporaine. Mais pour moi, c'est aussi ce monticule d'ossements et de crânes qui apparaît dès les premières secondes du film. La sauvagerie est totale, ahurissante. Nous sommes au fin fond de la campagne américaine, en plein Texas, véritable pays dans le pays. Ce monument funéraire dégénéré est un symbole : celui d'une Amérique qui s'apprête à exhumer ses cadavres, sa culpabilité. Qui s'apprête à regarder droit dans les yeux les monstres qu'elle a enfantés.

 

 

I. Tobe Hooper, JFK et le film de genre

 Amusant, le premier contact avec Tobe Hooper. Le bonhomme, très bonhomme, avait tout du papi idéal lorsqu'on lui sert la main pour la première fois. Gentil, le regard doux, presque un peu timide, Hooper vous parlait chaleureusement, comme si vous étiez un ami de longue date. Le contraste n'en était que plus saisissant dès lors que vous scommenciez à sonder sa pensée. Rarement homme aura été aussi terrifié par le monde qui l'entoure. Terrifié, et désespéré.

Tobe Hooper est né le 25 janvier 1943 à Austin, au Texas, "presque dans un cinéma", racontait le réalisateur. L'anecdote est digne d'intérêt : sa mère travaille là, dans cette salle de la Congress Avenue,  et Hooper brandit cette parenté symbolique comme pour dire que c'est sous les auspices du septième art qu'il a vu le jour. Le cinéma, c'est en tout cas ce qui va conditionner son existence dès les premières années. Tobe ne parle pas des écoles qu'il a fréquentées, mais des cinémas de la ville dans lesquels il va découvrir la vie, se forger une vaste culture du septième art, un goût immodéré pour les films de cape et d'épée, les films de guerre, les films de genre, pour Fellini, Antonioni, Michael Curtiz, The Thing from another world ou Chantons sous la pluie. Boulimique de films, Hooper regarde tout, n'importe quoi, apprend dans les salles obscures la "grammaire du cinéma".

Le père de Tobe, lui, travaille dans le milieu de l'hôtellerie, il est le patron de l'hôtel Capitole. Anodin? Pas du tout, car ici aussi, il y a beaucoup à apprendre: cette figure paternelle, passionnée de cinéma elle aussi, est proche des milieux politiques de la ville, grenouille dans des groupes dont fait notamment partie un certain Lyndon Johnson, qui sera président de 1963 à 1969. "J'ai grandi dans ce magma politique, fait de gens qui suivaient leurs propres intérêts", se rappelait Tobe Hooper. La politique, c'est une ligne force de la jeunesse du cinéaste. A tel qu'elle sera le sujet principal de ses premiers travaux professionnels, on y reviendra un peu plus loin.

Hooper acquiert rapidement la conviction qu'il veut devenir cinéaste, avec en ligne de mire Hollywood à l'époque -il l'avoue humblement. Ce n'est pas une surprise: dès l'âge de trois ans, il s'approprie la caméra 8mm Bell and Howell de son père et commence à tourner ses propres films. En 1962, il intègre donc logiquement l'université du Texas, qui possède une section cinéma (la toute nouvelle section RTF, Radio Television Films). C'est là qu'il fait ses premières armes dans le métier, tout en travaillant pour une petite structure privée, la chaîne KLRN, qui l'embauche de temps à autre afin de filmer de petits événements politiques à Austin ou dans les environs. Certaines de ces images se retrouvent le soir sur la chaîne de télévision CBS (Columbia Broadcasting System).

1962. La date doit faire tilt dans pas mal d'esprits éclairés. Cette année-là, c'est la fameuse crise des missiles de Cuba. John Fitzgerald Kennedy est président des Etats-Unis depuis janvier 1961 et, même si personne ne le sait encore, sa destinée s'apprête à plonger le pays dans ses heures les plus sombres.

Hooper vivra les événements de très près. Il n'est pas là tout de suite, le 22 novembre 1963, lorsque JFK est abattu à Dallas, lorsque, dit Jean-Baptiste Thoret, "est tourné le premier film d'horreur réaliste de l'histoire du cinéma". Mais il est rapidement envoyé là-bas par son employeur pour faire de l'image, recueillir des témoignages. Hooper est même à l'extérieur du bâtiment de la police lorsque Lee Harvey Oswald, le tueur présumé de JFK, est assassiné par Jack Ruby. Nous sommes le 24 novembre 1964, il est 11h21. Le cinéma de Hooper se fonde sur cette date qui a changé le visage de l'Amérique, faisant passer le pays de la confiance au doute, ouvrant les yeux à des millions d'Américains sur sa sauvagerie latente. Hooper avait gardé un souvenir en tête de ce jour-là : "Dans la rue, il y avait un vieux qui disait "Mon dieu, comme ça, ils verront qu'au Texas on est des durs à cuire et qu'il ne faut pas nous chercher". La prise de conscience a tout d'un coup de poing dans la figure. Cut.

Lee Harvey Oswald.

On retrouve Tobe en 1969. La guerre du Vietnam et le mouvement hippie en prime. Dans ce magma sociétal et politique, le futur réalisateur a réalisé deux documentaires notables, l'un étant consacré au groupe Peter, Paul and Mary et l'autre se posant en défenseur des paysages et du patrimoine bâti traditionnel texans. Mais Hooper a surtout envie de faire ses armes dans le cinéma. Alors, il rassemble des professeurs et des élèves de son école, et  mène à son terme un projet de film expérimental, consacré au retour du Vietnam, aux mouvements pacifistes et à la contre-culture dans laquelle il voit "beaucoup d'hypocrisie". Doté d'un budget de 100 000 dollars, Eggshells est un film halluciné passe inaperçu des grands studios et ne sort pas en salle, bien que sa réputation critique soit bonne et qu'il eut remporté un prix au festival du film d'Atlanta, mais le long métrage a ceci de positif qu'il confère à Hooper une vraie notoriété dans le tout petit microcosme du cinéma texan. Suffisant pour grapiller quelques investissements et lancer un second projet, que le jeune homme de pas encore trente ans imagine comme devant être son passeport pour Hollywood. "Et quand vous voulez vous faire remarquer sans avoir de stars et sans dépenser de sommes mirobolantes, il y a le film de genre", analysait-t-il. La boucle est bouclée. Le succès passera par un film d'horreur à l'image de ce que à quoi Hooper est habitué : réaliste, presque documentaire et totalement halluciné.

 

II. Texas Chainsaw Massacre, au coeur du chaos

Comment faire émerger une industrie du Texas ? Nous sommes au début des années 1970, et le gouverneur du Texas de l'époque, Preston Smith, également propriétaire d'une salle de cinéma, a des rêves d'Hollywood.. Il décide de créer en 1971 la Texas Films Commission., qui doit dynamiser la production de films, éventuellement la financer. Le cadre propice à la genèse d'un long métrage est posé.

Sur le tournage d'Eggshells, Hooper a sympathisé avec un acteur, Kim Henkel (qui joue sous le pseudonyme Borris Schnorr). A tel point que c'est avec lui qu'il commence à rédiger le script d'un film d'horreur. L'idée de départ ? La Nuit des morts-vivants, de George A. Romero, a convaincu Hooper de l'importance de tourner un film réaliste, alors c'est vers une version quasi documentaire du mythe d'Hansel et Gretel que se tournent les deux compères. Le concept est simple : il s'agit de raconter l'histoire d'une "sorcière" qui cuisine et mange des gens dans l'Amérique des années 1970.

 Ed Gein.

Cette "sorcière", elle existe dans la déjà vaste galerie de monstres qui ont vécu sur le sol américain. Ed Gein, un tueur en série nécrophile qui a sévi de 1944 à 1957, inspire fortement Hooper dans la rédaction de son scénario. Gein est l'archétype du monstre de cinéma - il est d'ailleurs la "muse" involontaire de Hitchcock pour son "Psychose" : si on lui impute officiellement deux victimes, il est fort probable que "Le boucher de Plainfield" ait commis bien plus de meurtres. Gein avait en effet pris l'habitude d'aller dans des cimetières et de déterrer des corps pour les cuisiner, mais il s'était mis à tuer par lui-même ses victimes afin de s'alimenter. Lors de son arrestation, la police trouva tant d'ossements dans son jardin que l'on suppose aujourd'hui encore qu'il faut imputer à Ed Gein bon nombre de disparitions survenues aux USA à cette époque.

La recette magique du film, Tobe Hooper la trouve dans la file d'attente d'un magasin de quincaillerie bondé, en pensant au temps qu'il pourrait gagner en faisant fuir les gens en brandissant une tronçonneuse. Et bientôt, une fois les bases du scénario posées, le jeune metteur en scène se met en quête de financements. Deux sociétés sont créées. La première, MAB Inc., permet à Bill Parsley, directeur de la Tech University du Texas et membre de la Texas Films commission, d'investir 60000 dollars contre 50% des bénéfices du film lors de sa sortie en salles. Hooper et Henkel, de leur côté, créent Vortex Inc. qui sera la véritable société de production du film, au sens strict du terme. Pour embaucher l'équipe de tournage et les acteurs, Hooper et Henkel négocient leur cachet en parts de la société.  Au total, quelque 300 000 dollars seront nécessaires afin de permettre au film d'aboutir.

Le tournage se déroule principalement à Round Rock, sur Quick Hill road (Hester's Crossing Rd. and County Rd. 172 Round Rock Tx. 78681), sur le site de la maison choisie pour accueillir l'essentiel de l'intrigue. Aujourd'hui, cette maison a été déplacée et se trouve à quelque 70 kilomètres au nord-ouest d'Austin, Texas, au 1010 King Ct/ Kingsland, Llano County, à quelques pas de la rivière Colorado. Si vous la cherchez, sachez que rien n'est plus simple que de la visiter: elle abrite un restaurant barbecue nommé le Kingsland Old Town Grill.

Les prises de vue débutent le 15 juillet 1973. Il y en aura pour 32 jours. 32 jours sous le soleil de l'été, en pleine canicule, à travailler "sept jours par semaine, douze à seize heures par jour". Acteurs et staff conservent aujourd'hui encore de cette épopée un souvenir effaré. Hooper, d'emblée, veut instaurer sciemment un climat de peur, de colère voire de haine entre les protagonistes de son film, convaincu que cet état d'esprit se verra à l'écran. Bruits de tronçonneuse omniprésents entre chaque prise, colères constantes du réalisateur, division encouragée entre les acteurs - Gunnar Hansen, qui se cache derrière le masque de Leatherface -il a plusieurs fois rendu visite à l'hôpital d'Etat d'Austin pour trouver son rôle aux côtés des déficients mentaux -, reste à l'écart du groupe sciemment, avant de se mettre à péter un plomb (à la fin du tournage, il en viendra même à vouloir faire la peau à Hooper). 

Mais c'est l'actrice dans le rôle titre qui décrit le mieux les choses. Décédée le 5 août 2014, Marilyn Burns, sans doute amenée dans le casting par Parsley pour incarner Sally, l'héroïne, eut ces mots pour évoquer le tournage : "Des coupures, des épines, des mauvaises herbes, de la poussière, des cailloux, des insectes et de la souffrance". Elle oubliait l'odeur. Celle des corps, lavés par la sueur dans des costumes qui ne pouvaient être nettoyés. Cet été-là, le casting pue, littéralement. Lorsque l'équipe tourne les prises de vue dans le van ouvrant le long métrage, il fait près de 50 degrés celsius dans le véhicule, chaque prise ne peut guère durer plus de quelques minutes.

 

L'odeur des hommes, donc, est insupportable. Mais il y a aussi celle de la putréfaction. Pour créer des décors réellement crédibles, Robert Burns amasse dans la demeure des kilos et des kilos d'ossements d'animaux morts, ramassés des kilomètres à la ronde, notamment chez des agriculteurs qui ont entassé dans un champ les cadavres de leurs boeufs morts, ou chez un vétérinaire pour avoir accès à des specimens "plus exotiques". Burns collectionne ces trophées. Il produit, en partant de cette matière première, un artisanat dégénéré qui vient décorer les pièces de la maison, et dont l'odeur devient insupportable à mesure que les jours passent et que la chaleur remplit son oeuvre. Sans compter les besoins plus circonstanciels. Pour la scène du repas, c'est une tête de poulet qui est installée au centre de la table, et celle-ci se met à pourrir sous l'action de la chaleur -il faut dire que le tournage de la scène, le dernier jour avant le bouclage, dure pas moins de 27 heures, non stop. Certains membres du staff sont obligés de sortir pour vomir. Enfin, il y a les animaux morts. Ils ont beau avoir été embaumés au formol, ils contribuent à faire de la demeure une antre nauséabonde.

Les conditions de travail sont difficiles, parfois dangereuses, de l'aveu même de Hooper.  Il faut prendre garde aux épines qui déchirent les chairs pendant les courses-poursuites, à la nature environnante, mais aussi à la tronçonneuse, à manipuler précautionneusement. Marilyn Burns, qui est la plus mise à contribution, est blessée à plusieurs reprises. Lors de la scène de son évasion finale, la jeune femme boite non parce que la chose est inscrite dans le script, mais parce qu'elle s'est foulé la cheville peu auparavant. Marilyn Burns qui finit le tournage épuisée, heureuse d'en avoir fini jusqu'à ce qu'elle soit rappelée pour reprendre la scène finale : lorsqu'elle perd les pédales à l'arrière du pick-up, se souvient-elle, elle ne joue pas. Elle est folle, de fureur, d'épuisement.

 

 

III. Ils filent avec la caisse

Une fois la dernière scène en boîte, Hooper s'attelle au montage. Ici encore, c'est le système D qui prédomine : le réalisateur monte son film chez lui, dans son salon, pendant près d'un an. C'est que l'argent a  fondu comme neige au soleil pendant le tournage, au point qu'il a fallu chercher de nouvelles sources de financement et revendre des parts de Vortex Inc à des investisseurs extérieurs. Mais finalement, Henkel et Hooper parviennent à boucler le film. Ils le présentent à différentes Majors, qui refusent de le distribuer. Finalement, une nouvelle société de distribution, Bryanston Films, accepte immédiatement d'acheter l'oeuvre pour 200 000 dollars et 35% des bénéfices engrangés en salle. Nous sommes le 28 août 1974, Hooper et Henkel viennent de signer un pacte avec le diable, sans le savoir.

The Texas Chainsaw Massacre, finalement dénommé ainsi alors que le titre "Leatherface" a longtemps tenu la corde, est rapidement diffusé à travers les Etats-Unis, bénéficiant d'une sortie colossale notamment via les drive-in et les cinémas de plein air (200 salles rien qu'au Texas le projettent, les premiers jours). Le résultat est à la hauteur des espérances : le film, bien que conspué par une partie de la critique qui y voit ici "un usage abusif de pellicule et de temps" (Los Angeles Times), là "un mélange hystérique, imbécile et bâclé de cannibalisme" (Harper), fait un carton. Il engrange plus de 600 000 dollars de recettes en à peine quatre jours de diffusion au seul Texas, plus de 20 millions de dollars en deux ans sur le sol américain. Sur le plan critique, il y a même une grosse surprise : le film est dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes en mai 1975.

Le problème tient à Bryanston Films. L'équipe de Massacre à la tronçonneuse pense toucher le jackpot, mais n'obtient quasiment rien de la part qui lui est dûe. Quelques centaines de dollars à peines sont reversées aux techniciens et aux acteurs, tandis que la société qui a engrangé les profits disparaît dans la nature avec les bénéfices du film qui devaient en partie être redistribués au sein de l'équipe du film. Pire, elle vend les droits du film à une société de distribution tierce. Bientôt, des liens sont mis au jour entre Bryanston Films et la mafia, via le personnage d'Anthony Peraino, qui a signé le contrat - la justice de quatre Etats le croit, en tout cas. Ce qui est sûr, c'est que ce sont des millions de dollars qui disparaissent dans cette affaire.

Un arrangement à l'amiable est signé en 1977, portant sur une indemnisation de 400 000 dollars et la cession des droits du film. Mais il faut attendre 1982 pour que le long métrage commence à rapporter de l'argent à ses créateurs: The Texas Chainsaw Massacre ressort en salles sous la bannière de la New Line et engrange six millions de dollars de recettes. aux Etats Unis. Finalement, pas moins de 25 pays diffusent l'oeuvre dans leurs cinémas, avec plus ou moins de réticences... Car la censure a du mal à laisser passer ce dérangeant petit brûlot, parfois sans savoir vraiment ce qu'elle a à lui reprocher. En France, il faut attendre le 5 mai 1982 pour voir le film de Tobe Hooper avoir les droits du grand écran (alors qu'il est passé par Cannes, donc, et qu'il a obtenu le prix de la critique du festival du film fantastique d'Avoriaz en 1976). En Angleterre, la censure restera interdite sur le sort à réserver à cette oeuvre pendant près de 20 ans... 

Drôle de trajectoire, quand on y pense, pour un film aujourd'hui considéré comme culte et qui, pour ses quarante ans, a eu droit en début d'année 2014 à un hommage appuyé du festival de Cannes, avec pour maître de cérémonie un des fans les plus fervents de l'oeuvre... le réalisateur de Drive et Only God Forgives Nicholas Winding Refn.

 

IV. Derrière le massacre, la première critique du rêve américain

Un simple film d'horreur ? Une oeuvre conçue pour choquer, décérébrée ? Du cannibalisme primaire affiché pour titiller la fibre voyeuriste des spectateurs ? On a à peu près tout reproché à Massacre à la tronçonneuse lors de sa sortie. C'est dire si le fossé est gigantesque entre cette image et celle du film primé à Avoriaz en 1976, plus encore avec la réputation actuelle de l'oeuvre, devenue culte avec les années et honorée comme telle à Cannes l'an dernier. Massacre à la tronçonneuse n'est pas juste un grand film d'horreur. C'est un grand film à part entière. Et désormais, il fait l'unanimité.

Difficile de savoir par quel aspect du film commencer une analyse. D'abord, peut-être, tout simplement par ce constat immuable: il crée un genre. En marchant dans les pas du Psychose d'Alfred Hitchcock, en en reprenant la source d'inspiration - Ed Gein - et en instaurant la terreur sur les mêmes ressorts - un paysan inoffensif cachant sa monstruosité au monde, toute l'histoire du tueur en série ayant défrayé la chronique dans les années 1950 - Hooper enfante un rejeton dégénéré du classique de Sir Alfred. Et arpente de nouveaux chemins jamais empruntés par le septième art jusqu'alors.

Le site libresavoir.org propose une analyse assez pertinente reprenant les multiples allusions possibles du long métrage de Tobe Hooper à celui de Hitchcock. Outre la thématique et l'histoire, peu ou prou la vision déformée de la folie de Norman Bates, les références bien concrètes seraient donc légion : la maison elle-même, construite en deux parties, l'escalier, et surtout la fameuse momie féminine surveillée par le grand-père à l'étage, qui renvoie directement à la mère du tueur du motel. Mais là où Hitchcock maintient à son tueur un vernis de normalité, Hooper sent que la folie peut s'accommoder d'un masque, comme pour cacher l'humanité sous une humanité déformée : c'est le personnage de Leatherface, terrifiant parce que que monstrueux... autant que capable de susciter la pitié. Après tout, n'est-il pas la victime d'une famille  qui s'emploie à la maltraiter et à l'infantiliser ? C'est ce que prétend également Jean-Baptiste Thoret :" Leatherface serait donc le descendant lointain et dégénéré de Norman Bates, une victime, plus qu'un monstre. [...] Comme lui, il vit dans un temps qui bégaye autour d'un même acte fondateur". En l'occurrence , la disparition de l'équilibre, la mère pour l'un, les abattoirs pour l'autre.

Massacre à la tronçonneuse, en ce sens, invente le boogeyman et préfigure le slasher dont la forme définitive sera fixée par John Carpenter dans La Nuit des masques. Il ancre aussi son oeuvre dans la réalité, ce qui n'est pas la coutume de ce genre de films jusqu'alors. Il poursuit ici sur la voie ouverte par le premier film du jeune Wes Craven : La dernière maison sur la gauche, coréalisé avec Sean Cunningham et sorti dès 1972 sur les écrans US, éliminait le surnaturel du film d'horreur. La suite était logique pour Hooper, qui a cherché un support des plus courants pour instaurer son frisson absolu : "On a tous peur de ces endroits reculés et sombres aux USA." A fortiori si ces endroits sont au Texas, en ces années-là.

Mais si Texas Chainsaw Massacre est entré dans l'histoire, c'est parce que l'oeuvre se fait emblématique d'une situation politique et sociale particulièrement sombre, et ceci de manière totalement intentionnelle - Tobe Hooper l'ayant confirmé en entretien. Nous sommes donc au beau milieu des années 1970, l'Amérique est traumatisée par le Viet-Nam autant que par l'assassinat de JFK ou le scandale du  Watergate. Et Hooper s'empare de ce matériau pour le balancer à la figure des spectateurs. "Le film est si politiquement incorrect qu’il en est outrageux, raconte-t-il. Il y avait tellement de choses qui se passaient aux États-Unis. Je crois que mon film a l’esprit de violence qui animait mon pays, un pays jeune, à ce moment-là. Je ne sais pas pourquoi j’ai intégré tout ça mais ce sont les choses auxquelles je pensais à cette époque."


C'est ici que le film bascule, dévoilant la nature sacrificielle des jeunes envoyés à l'abattoir.
Ou au Vietnam, c'est selon.

 

"C'est un documentaire sur l'Amérique", a dit Tobe Hooper. Du documentaire, le film emprunte la forme, la caméra très mobile notamment. Il en emprunte aussi le fond, la description de la violence de manière totalement crue. Le sujet du "reportage", lui, se révèle dès les premières images, avec l'exhumation des corps - ces terribles flashs montrant des bouts de corps en putréfaction - et l'apparition du repoussant totem : par ce biais, Hooper signifie qu'il s'apprête à exhumer une terrible vérité, à savoir les peurs cachées, les cadavres de la Nation. Nous sommes en pleine crise pétrolière, et Massacre entend dépeindre une certaine image de l'Amérique profonde, héritière des glorieux temps du far west : voici ce qu'elle est devenue. Elle a sombré, corps et âme.

La mauvaise conscience du pays est là, vis-à-vis des Indiens - la localisation du film au Texas n'est pas anodine -, du Vietnam - ces jeunes dans le van ressemblent furieusement à la chair à canon envoyée à l'abattoir. Vis-à-vis des Américains, aussi, surtout : ils ne savent plus à quel sein se vouer dans un monde qui ne les a pas attendus, qui s'est transformé, qui les a trahis même. L'industrialisation a détruit des économies traditionnelles complètes. La famille de Leatherface en est une victime, elle qui a perdu ses sources de revenus avec la fermeture de l'abattoir du coin, au profit d'une grosse structure industrialisée. Massacre à la tronçonneuse, ainsi, est "une première attaque contre le rêve américain, la vision d'une Amérique dysfonctionnelle", qui n'apporte plus à son peuple la sécurité et la satiété. Le cannibalisme en est une conséquence - extrêmement symbolique - immédiate et dégénérée.

La famille de Leatherface, victime en puissance donc, devient emblématique d'un monde à deux vitesses. Cette nation-là est un symbole des films des seventies, générant  l'image des rednecks fous furieux qui alimenteront nombre de pelloches de l'époque - Craven s'en emparera notamment avec La colline a des yeux dès 1977. Elle décrit une forme de retour à la barbarie, comme un miroir déformant des temps sauvages de l'Ouest américain. Ce sont là les descendants des cowboys qui se sont perdus en cours de route, jusqu'à créer leurs propres valeurs morales, jusqu'à s'accommoder de la prédation comme mode d'existence. La scène du dîner, en ce sens, est un modèle de rituel à double tiroir. Portant les oripeaux de la cohésion familiale, renvoyant à ce que le pays glorifie dès que possible (Thanksgiving, les grâces, Noël...), elle suggère la nature profane et sacrilège du repas à chaque instant. Il faudrait même y voir une allégorie inversée de la trinité : cette Trinité n'offre plus son corps à l'autre, mais se repaît du corps de l'autre (cf libresavoir.org). Cette facette de l'Amérique est celle de l'obscurité. Elle prospère loin de la lumière des contrées civilisées, en revient à la plus parfaite animalité.

C'est cette sauvagerie primaire que Hooper met en scène, qu'il surligne des teintes ocres dominant le film. C'est elle encore qu'il accompagne d'un incroyable travail sur la bande son, crescendo de dissonances métalliques renvoyant au bruit disparu de l'abattoir voisin jusqu'à céder la place à la tronçonneuse, rien qu'à la tronçonneuse, en un final d'une demi-heure virant à la folie la plus totale. Face à ce métal omniprésent, ne subsiste plus guère que le cri, incessant, lancinant, de la pauvre Sally, comme la dernière manifestation d'humanité dan un monde qui a abandonné toute prétention à la normalité. Pas besoin de verser dans le gore - le film ne montre que très peu de sang, contrairement à l'image qu'en ont les gens -, toute l'horreur passe par les oreilles, jusqu'à paradoxalement faire détourner le regard lorsqu'image et son convergent vers l'insoutenable. Mais il faut la regarder droit dans les yeux, cette horreur, dit Hooper, d'autant que Massacre à la tronçonneuse résonne selon lui dans l'actualité. "Je trouve ça intéressant : on est revenu à une époque peut-être encore plus violente que celle où j’ai tourné le film, à moins qu’on n’y soit davantage exposé à cause des médias. Ceci pour dire que si c'était à refaire aujourd'hui, je ferais peut-être le même film, en fait. Les pantalons seraient sans doute un peu différents mais cette idée d’un cauchemar très maussade dans un monde très sombre, c’est la vérité, c’est une extension de l’histoire des États-Unis".

 

V. La master class de Tobe Hooper


Partie 1


Partie 2


Partie 3

 

VI. Sources

http://www.texasmonthly.com/content/they-came-they-sawed?fullpage=1

http://www.dna.fr/culture/2014/09/17/le-son-de-la-peur

http://www.lexpress.fr/culture/cinema/massacre-a-la-tronconneuse-a-film-culte-anecdotes-cultes_1615142.html

http://www.texaschainsawmassacre.net/horrorshow.htm

http://www.dvdclassik.com/critique/massacre-a-la-tronconneuse-hooper

http://www.critikat.com/actualite-cine/critique/massacre-a-la-tronconneuse.html

http://www.courte-focale.fr/cinema/analyses/massacre-la-tronconneuse-tobe-hooper-1974/

http://libresavoir.org/index.php?title=Massacre_%C3%A0_la_tron%C3%A7onneuse_de_Tobe_Hooper

Jean-Baptiste Thoret, Une expérience américaine du chaos, Massacre à la tronçonneuse, aux ed. Dreamland

Suppléments du blu-ray collector Massacre à la tronçonneuse, 40 ans

 

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Une si belle planète (Voyage)

Hello tous,

Pour ce post de reprise qui devrait annoncer une activité à nouveau plus soutenue du blog Rêves Electriques ces prochains temps, je me propose de vous emmener au Myanmar, destination qui s'ouvre doucement mais sûrement au tourisme et qui a encore l'avantage de ne pas avoir été défigurée par ce dernier. Après un peu plus de deux semaines en ces terres, j'en reviens les yeux pleins d'étoiles, l'estomac qui gargouille et un stock conséquent de photos dans ma besace. Superbe mais compliqué, donc.

Le premier truc à savoir sur le Myanmar, c'est que l'été n'est a priori pas la meilleure saison pour s'y rendre. Je dis a priori, parce que les deux mois de chaleur canivulaire en Europe peuvent parfois réserver quelques surprises en Asie, surtout depuis que la mousson est devenue plus erratique avec le déréglement climatique. C'est bien simple: en théorie, nous devions avoir de la pluie quasiment tout au long du voyage (et pas la petite bruine à laquelle on est habitué ici, hein, plutôt les grandes eaux qui vous noient un pays en quelques minutes) ; en pratique, nous ne l'avons vue que durant cinq jours, ce qui est au passage assez inquiétant pour l'économie agricole du pays, qui a besoin de ces eaux pour rester fertile. Une faible mousson, et ce sont dans certaines régions des milliers de personnes qui perdent le fruit de leur labeur, sans autre source de revenus possible. Un comble pour un pays qui, en certaines zones, parvient à obtenir jusqu'à trois récoltes annuelles. Enfin, il faut savoir cette mousson est plus prononcée au sud et autour de l'ancienne capitale, Yangon. Important pour établir sa feuille de route.

I. Y aller, en pratique

Le visa.- C'est à Yangon que nous avons atterri. Evidemment, nous avions préparé la chose bien en amont. En sachant tout d'abord que se rendre dans le pays n'est guère compliqué.  Depuis l'arrivée au pouvoir d'Aung San Suu Kyi, les procédures d'obtention de visa se sont considérablement simplifiées, puisqu'elles passent désormais par le net (pas d'angoisse, ça fonctionne très bien aujourd'hui, https://evisa.moip.gov.mm/).

Le budget.- Un billet d'avion, quelques contacts pour établir une feuille de route et la réservation d'hôtels sont un préalable indispensable. Côté budget, il faut compter 600 à 700 euros pour le billet d'avion A/R avec escale à Bangkok (Thaï Airways est un bon plan, les prestations sont d'excellente facture et les prix bas), et en moyenne 30 à 50 euros la nuit dans des hôtels de bonne qualité - ce qui est important, car les normes internationales pour l'accueil ne sont pas encore la règle partout). Sur place, pour quinze jours, prévoyez 1000 euros tout compris, un petit matelas sur le compte au cas où et changez à Yangon: le pays est sûr, et vous pouvez récupérer vos euros à la fin du voyage, la monnaie étant convertible (demandez le magasin Spirits, qui fait du change à bons taux). Plus besoin d'embarquer des euros ou des dollars, au passage: aujourd'hui, TOUTES les enseignes prennent le kyat sans discuter, même quand le billet n'est pas en bon état. Un monde a changé...

Le mode de transport.- Pour vous déplacer dans le pays, il y a plusieurs options. Soit vous optez pour le combo avion+taxi, qui vous permet de rallier les principales destinations sans trop de soucis mais à coups de 100 à 200 euros par billet à l'aéroport (adapter le budget en conséquence), soit vous choisissez le car, en sachant que les horaires sont très aléatoires et le confort assez rudimentaire. Soit vous privilégiez le train, mais il faudra alors ne pas être pressé, horaires et temps de voyage pouvant varier considérablement. Pour notre part, étant donné qu'il est inenvisageable pour un Européen de conduire lui-même une voiture dans le pays (le code de la route, ils ne connaissent pas, la voiture n'est accessible à la population que depuis moins de dix ans), nous avons opté pour la quatrième possibilité: la voiture avec chauffeur guide. Plus facile pour rallier des destinations éloignées des grands axes, et infiniment plus confortable. Cela aura également été l'occasion pour nous de rencontrer une belle personne, guide et moine à ses heures, qui nous a fait découvrir le pays à travers les yeux d'un Birman. Si vous envisagez d'opter pour cette solution (il faut compter grosso modo 1000 euros pour le chauffeur guide et sa voiture pour dix jours), vous pouvez contacter Zaw Zaw par sa page Facebook https://www.facebook.com/Fatty-Zaw-Zaw-1257156914327831/ ou par mail à l'adresse fatty.zawzaw(at)gmail.com. Le gaillard était conseillé par bon nombre de voyageurs sur les forums du Routard, et nous faisons désormais partie des convaincus.

La santé.- Aller au Myanmar, ce n'est pas comme passer ses vacances au japon, en Chine ou même en Thaïlande. Les normes d'hygiène sont encore rudimentaire, et l'eau n'est pas potable. Les trucs à savoir sont donc nombreux. D'abord, l'eau du robinet n'est pas consommable. Je vous conseille d'utiliser une bouteille d'eau purifiée pour vous laver les dents si vous voulez éviter la cata, et évitez les légumes et fruits non cuits, à moins qu'ils soient à coque. Ensuite, essayez de manger local, cela vous évitera les produits importés avec risque de rupture de la chaîne du froid. Pensez bien sûr à prendre avec vous une trousse de médicaments avec ce qu'il faut de paracétamol et du parfait nécessaire pour soigner une turista carabinée. Sachez qu'il y a des hôpitaux locaux un peu partout, heureusement, et que vous pouvez facilement acheter des médocs en cas de besoin. Prévoyez également le(s) spray(s) anti-moustiques (le 5-5 fonctionne très bien), parce que les salopiauds sont voraces dans le pays, et parfois vecteurs de la malaria (surtout dans les zones très rurales, donc no worry). Prévoyez également des lingettes pour vous nettoyer les pieds, puisque vous êtes tenus de visiter les temples pieds nus. A la sortie de ces balades, un petit passage par la case nettoyage pour éviter les parasites, ça ne peut pas faire de mal. Et pensez à vous mettre à jour niveau vaccins!

La sécurité.- Jusqu'à nouvel ordre, le Myanmar est un pays très sûr pour le touriste, notamment parce qu'y agresser un étranger revient à s'exposer à de très lourdes peines de prison, et surtout parce que les gens sont absolument adorables. En revanche, il ne faut pas oublier que ces terres abritent près de 140 minorités ethniques (reconnues ou non), et que ça secoue parfois un peu. En ce moment, ce sont les Rakhins à l'ouest et les Kachins au nord qui posent des soucis. Je ne rentrerai pas dans le détail de leurs motivations, parce que c'est complexe et surtout très difficile de savoir ce qu'il en est exactement, vu depuis le pays, mais il faut savoir que ces zones sont actuellement fermées au tourisme. De manière générale, renseignez-vous auprès des autorités avant de sortir du circuit principal, c'est pour votre bien.

Les bébêtes.- Oui, il y a encore des bestioles qui peuvent faire peur au Myanmar. Nous en avons croisé quelques-unes, un scorpion et un bible snake, notamment, ce qui signifie qu'il faut savoir rester prudent. Dans l'idéal, restez sur les routes et les chemins balisés, et faites gaffe aux hautes herbes, surtout en début de soirée. Il y a là quelques reptiles capables de vous laisser sur le carreau en un instant, notamment du côté de Bagan et de la capitale, Naypyidaw, où ils pullulent. Mais pas de paranoïa non plus, hein, ces animaux ne sont pas agressifs, et vous laisseront en paix tant que vous n'irez pas leur conter fleurette. Vous aurez plus à craindre des singes que vous risquez d'affronter à un moment ou un autre de votre trip: ils sont "envahissants". Gaffe aux chiens, également, sachant que la rage est endémique dans le pays.

Le respect.- Les Birmans sont des gens très courtois et respectueux, vous allez vite le découvrir. Cela ne veut pas dire, à aucun moment,  que vous avez le droit de jouer au touriste capricieux et hautain. Les habitants sont très attachés à un comportement décent, poli et ils sauront vous rendre la pareille si vous témoignez le respect dû à leur culture. Cela signifie notamment qu'il faut éviter les tenues trop légères (les t-shirts spaghettis et les mini-shorts sont très mal vus, mesdames, entre autres) et savoir faire preuve de discrétion dans les lieux sacrés.

II. Et on y voit quoi, du coup ?

Maintenant que vous êtes parés pour le trip, passons au plat de résistance. Je ne vais pas me substituer à un guide de voyage, mais vous raconter grosso modo le trajetque nous avons choisi de faire. Je l'ai dit plus haut, nous avons atterri à Yangon, ce qui nous a permis deux jours durant de visiter la ville qui, pour être honnête, n'a plus grand-chose d'intéressant. Quelques bâtiments coloniaux, la fameuse pagode Shwe Da Gon... Mais pour le reste, c'est surtout une bonne base pour reprendre des forces après le voyage en avion, mode confort. A la fin du trip, c'est aussi l'endroit rêvé pour faire ses emplettes, notamment au marché Bogyoke, qui est un vrai petit paradis pour les touristes en mal de cadeaux à rapporter.

 

Direction le Sud.- Première étape de notre balade, le Golden Rock. Pas facile de s'y rendre, il faut entrer dans la zone de mousson, et il est vrai que celle-ci est coriace lorsque l'on commence à longer la côte. Mais nous avons fini par arriver à

 

 

Naypyidaw, sur la route du Nord.- Vous l'avez sans doute vue dans l'un ou l'autre reportage. Cette cité sortie de nulle part, conquise sur la jungle, est la nouvelle capitale du Myanmar depuis 2005. Spectacle assez surréaliste de prime abord, les routes, preque vierges de voitures, sur dix voies parfois. En arrivant à Naypyidaw, vous faites halte au milieu de l'axe, sans risquer un instant l'accident. On se demande si tout cela est bien vivant, durant un instant.

Ville militaire avant tout, Naypyidaw a été construite en ces lieux parce que Yangon était trop proche de la mer, et donc trop expozée à une attaque étrangère. Ici, les reliefs montagneux sont une protection, et il se sait, chez les habitants, que ces montagnes sont truffées de tunnels et d'armement anti-aérien. Mais ça n'a pas empêché la vie, finalement, de s'installer. Les rues aujourd'hui sont vivantes, le marché noir de monde. Le contraste est saisissant avec les hôtels, vides, qui attendent leurs clients à la sortie de la cité. Ils ont été construits, dit-on, par les familles des militaires autreoifs au pouvoir, et anticipent la montée en puissance annoncée de la capitale. Ils sont déjà, désormais, envahis à l'occasion lorsque se tient le marché de jade, très prisé des Chinois. Ce jade dont le Myanmar est si fier, que le pays exporte volontiers et auquel il a consacré un jardin dans la cité. Un jardin où aime se reposer le mortel bible snake, alors gare: la nature, ici, n'a pas encore compris qu'elle n'était plus la bienvenue.

 

 

Grimper jusqu'à Kalaw, filer jusqu'au lac Inle.- L'étape suivante mène à nouveau dans la montagne. Cette fois, c'est Kalaw qui s'offre au voyageur, avec ses influences indiennes et népalaises. Ici, plus encore qu'ailleurs, on prend plaisir à flâner, explorer les rues et les petits marchés où la vie grouille au fil des effluves d'épices, de fruits et de chairs exposées à la chaleur de la journée. Petites pagodes, stuppas, monastères y sont à visiter,  ce qui fait de l'escale un bon moment à passer avant de rallier le lac Inle. Deux heures de route encore, et le voici qui s'offre au regard. On voit le lac depuis les hauteurs, immense, constitué en réalité de plusieurs lacs interconnectés. Mais ce qui marque, c'est cette activité humaine qui gagne sans cesse sur l'eau - au coût, hélas, d'une pollution croissante et d'une baisse de la biodiversité. Une cité lacustre a ici été érigée, spectacle improbable et magique que l'on trépigne déjà de découvrir le lendemain.

On s'arrête à Nyaung Shwé, petit village de bord de lac judicieusement situé, pour se reposer. Et le lendemain, c'est en barque motorisée que l'on s'embarque pour la balade. Sur le lac se déploie toute la vie d'une communauté. Agriculture, pêche mais aussi ferronnerie, couture et tissage (notamment du lotus, unique dans le pays), travail du bois... L'artisanat est roi. Une pagode a également édifiée, conquise sur l'eau, c'est la Hpaung Daw U, la visiter est un privilège rare... Mais pas aussi précieux que celui de découvrir le Ngha Phe Kyaung: ce monastère, tout en bois, était surnommé monastère des chats sauteurs car les moins y enseignaient aux félins des acrobaties pour passer le temps. Il a été considéré que cela les distrayait de leur méditation, alors le loisir a cessé. Mais les chats sont restés, fidèles et mollassons, et l'on s'amuse de cette sympathique cohabitation, désormais.

 

 

 

Les temples de Bagan.- C'est le paysage de carte postale par excellence. Tout le monde a vu ces aurores et crépuscules immortalisés à Bagan, où la conversion d'un roi, autrefois, a mené à l'érection de plusieurs milliers de temples et des stuppas en l'honneur de Bouddha. Il en reste plus de 2000, aujourd'hui encore, et c'est vrai que le spectacle est fabuleux, pour peu que l'on arrive à se frayer un chemin entre les hordes de touristes sur les stuppas les plus prisées le soir venu. Heureusement, dans la chaleur de l'été, au coeur de ces terres étonnamment arides, ces visiteurs se font moins nombreux en journée, et il n'est pas rare de découvrir les peintures et vestiges des plus belles survivantes millénaires sans être perturbé par le moindre bruit. Spectacle incroyable, car c'est ici que le bouddhisme s'est imposé en Birmanie, sous la main d'Anawrahta qui fut aussi le premier empereur birman.

 

 

La région de Mandalay.- Deux ou trois jours ne sont pas de trop pour découvrir Bagan. Puis l'on repart, cette fois encore vers le nord, pour rallier la région de Mandalay. Mais sur la route, d'abord, une folle vision, celle du mont Popa, un volcan endormi sur les flancs duquel est érigé le Taung Kalat, monastère perdu dans les nuages. Il faut gravir 777 marches pour parvenir au sommet et visiter cet endroit incroyable. Il faut aussi affronter les singes, qui ont envahi l'espace et réclament sans cesse leur dû auprès des visiteurs. Mais l'effort en vaut la peine, vraiment, le lieu est des plus inoubliables que nous ayions découvert dans le pays.

Plus rurale que Yangon mais aussi plus décontractée et moins mangée par l'automobile, Mandalay semble évidemment moins attrayante que le mont Popa. C'est pourtant se tromper. Car si nous sommes à nouveau dans la grande ville, et il faut simplement savoir où regarder. Heureusement, le guide est là pour aider, et c'est grâce à lui que l'on découvre les petits trésors cachés de la cité, tandis que nous apprécions par nous-mêmes la gastronomie locale. La pagode Kuthodaw, notamment, est fascinante. Elle abrite, gravées sur des centaines de stupas, les pages du canon bouddhique, ce qui fait du lieu le "plus grand livre du monde". Le pont U Bein, en bois et long de plus d'un kilomètre, est également à visiter absolument. Au-dessus de l'eau se déploie un festival de petits marchés irrigués par un flot incessant de locaux et de touristes traversant la rivière. C'est d'ailleurs d'eau, également, qu'il est question pour découvrir un autre trésor de la ville: il faut prendre le bateau (le matin avec les touristes pour quelques milliers de kyats, l'après-midi avec un bateau privatisé pour 30000 kyats - 25 euros) pour rallier Mingun, où se dévoilent d'imposants vestiges archéologiques, la deuxième plus grande cloche du monde et une somptueuse pagode. Un dernier arrêt idéal avant de s'en retourner vers Yangon. Le Nord du pays, ce sera pour le prochain voyage...

 

 

 

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Jeux vidéo (Jeu vidéo)

Yop tous,

Dans un contexte de sorties de jeux assez riche ces dernières semaines, ce ne sont pas les cadors qui m'ont tapé dans l'oeil.  Les Tekken, Wipe Out, Arms et consorts ont beau être de bonne facture, c'est plutôt en compagnie de l'indé Rime que j'ai passé pas mal de temps devant la TV. Pour ceux qui ne connaissent pas, Rime est un titre développé par le studio madrilène Tequila Works, déjà derrière le discutable Deadlight mais qui a également associé son nom au nettement plus intéressant Sexy Brutale ces derniers temps. il faudra que je lui consacre un post dédié, maintenant que j'y pense.

Je ne m'attarderai pas sur la partie technique du titre, respectable mais pas exempte de (petits) défauts, notamment au niveau de l'animation. Ce qui est intéressant, avec Rime, c'est que le jeu interroge pas mal de fondamentaux que l'on pouvait penser acquis dans le jeu vidéo. A commencer par les jalons de l'apprentissage du gameplay et des enjeux de challenge. Rime réfute ces règles de base et pose, en contre-point, une approche empirique de ses possibilités. Ici, ainsi, le jeu n'enseigne pas ses codes, ceux-ci sont à découvrir, expérimenter. Rien n'est donné, tout est à déduire de l'environnement dans lequel le joueur est invité à évoluer. Ce qui est assez fascinant, c'est que l'on peut y passer des heures à simplement observer, apprécier des points de vue, entrer en interaction avec les quelques éléments "vivants" qui s'y déploient. Rime ne force aucunement à avancer, il est potentiellement un éloge de l'immobilité.

Fluidité

La clé du concept, ce sont les système à comprendre, tels des puzzles, et qui permettent, lorsqu'on en a décidé, d'avancer vers un nouvel environnement à explorer.  Mais, paradoxalement, le jeu ne pose jamais de vraie difficulté, comme s'il refusait tout heurt, tout blocage,. Cela m'a beaucoup intrigué, dans un média fondé justement sur la barrière de la difficulté et le besoin de se surpasser pour progresser. Dans le cadre de mon taf, j'ai donc eu envie d'en savoir davantage, ce qui m'a incité à interroger Rémy Chinchila, qui a travaillé comme producteur sur le titre. Agé de 31 ans et originaire des Pyrénées Orientales, Rémy travaille sur Rime depuis 2013, après être passé, notamment, dans les murs des studios Rebellion, à Londres.

Ce qui ressort de cette discussion de près d'une heure, c'est un mot: la fluidité. En fait, Rime a été développé avec ce fil d'Ariane, l'envie de donner vie à un univers que l'on ressent plus qu'on l'affronte. Rémi parle beaucoup de l'émotion que l'équipe de développe a voulu partager: "Les mécaniques du jeu vidéo sont là, sous-jacentes, mais la vision du jeu est ailleurs. Quelles émotions veux-tu transmettre? En fonction de la réponse, tu développes certains usages, une certaine approche pour transmettre l'émotion."

J'ai compris par là que c'est le ressenti qui a conditionné le gameplay, là où beaucoup de studios développent un gameplay pour ensuite poser une histoire, un concept par-dessus. C'est ce qui a permis l'éclosion de cette sensation de simplicité, de cette évidence une fois la manette en mains. Et Rémy explique que ça a été un travail de fou pour y arriver: "Faire quelque chose de minimaliste est toujours compliqué. Plus la chose semble simple, plus elle a été difficile à réaliser". Il fait notamment référence à toute cette approche de l'histoire et de ses enjeux sans jamais les formuler : "On n'a pas de textes, pas d'indications. On s'est donc retrouvé face à des questions de lisibilité du concept et du scénario: comment comprendre où aller, comment amener de façon subtile les éléments qui permettent de comprendre qui tu es, ce que tu fais. C'est pour ça qu'on a passé pas mal de temps sur le langage visuel du jeu, tout a été question de dosage. On pense que c'est la manière façon de faire, enfin, on l'espère". Observer, donc, mais aussi écouter, puisque le son est, à l'instar de ce qu'a proposé Frédérik Raynal dans 2Dark, un élément de jeu à part entière. C'est, à mon goût, une voie que le jeu vidéo devrait emprunter plus souvent.

Un air de Méditerranée

Au fil de cette discussion, pas mal de petits détails ont également émergé, qui permettent de mieux comprendre les influences qui ont fait de Rime ce qu'il est. Son esthétique éthérée, par exemple, est due au territoire dans lequel s'insère le studio: l'espace de la Méditerranée. "On voulait quelque chose qui rappelait notre enface, les vacances. La mer de Valencia, c'est beau, et c'est très exotique pour plein de gens partout ailleurs dans le monde. Ca nous a semblé un cadre parfait pour faire découvrir notre monde au joueur à travers le regard d'un enfant".

Concernant l'histoire, je ne vais évidemment pas la déflorer ici. Sachez simplement qu'elle existe, sous-jacente à l'aventure, et que l'on en saisit les déchirants tenants et aboutissants petit à petit, jusqu'au dénouement qui clarifie les choses, évidemment. Ce qui est assez fascinant, dans Rime, c'est l'évidence de son propos une fois que l'on en a compris le fil directeur ; c'est ce besoin, presque, de le parcourir une seconde fois pour en comprendre toute la portée symbolique. Je classe pour ma part le jeu aux côtés d'expériences numériques comme The Last Guardian, What remains of Edith Finch ou Abzû, pour ne citer que les titres qui m'ont marqué ces derniers temps. Des titres qui partagent une approche assez mature du média, et qui, pense Rémy Chinchila, posent doucement les jalons d'un genre à part entière. "Je crois que les gens, qui jouent depuis longtemps, arrivent à un moment où il veulent pouvoir aller au-delà des enjeux classiques du jeu vidéo. Je crois que ces titres qui reposent sur l'émotion, l'histoire, formeront d'ici une vingtaine d'années un genre à part entière, qui sera identifié et nommé." Rémy parle, au passage, de ces jeux qui, aujourd'hui, entendent transmettre une vision de la société, "amener le joueur à réfléchir sur le monde. Je crois qu'il est temps de passer à ce niveau".

La VR en ligne de mire

Rime, à sa façon, aborde d'ailleurs des thématiques qui ne sont pas couramment exploitées par le média, et je dois dire que c'est assez rafraichissant. C'est ce qui va m'inciter à suivre les prochaines productions du studio, qui devraient notamment s'orienter vers l'exploration des possibilités de la réalité virtuelle avec "The Invisible Hours", un jeu d'enquête avec un meurtre et sept suspects actuellement en développement (http://www.tequilaworks.com/en/projects/the-invisible-hours/). Une autre façon de transmettre de l'émotion pour un studio qui s'intéresse de près à la technologie comme support d'expression. Rémy est d'ailleurs convaincu que la VR finira par s'imposer: "On pense vraiment qu'il y a un avenir pour cette technologie. Elle va décoller petit à petit. On en est aux balbutiements, ça va s'optimiser, gagner en efficacité. Il reste des challenges techniques, mais le concept présente pas mal d'avantages... Il y a de belles choses à faire". Affaire à suivre...

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Cinéma (Cinéma)

Hello les p'tits loups !

Je dois vous faire un aveu: ce post n'était pas prémédité. Cela fait déjà quelques jours que je suis allé découvrir cet Alien Covenant qui, promettait la pub, devait faire le lien entre Prometheus et le reste de la franchise. Dès mardi soir, en avant-première, je me suis donc bien sagement calé dans mon fauteuil de ciné et j'ai profité de la bête sur écran géant. J'en suis sorti perplexe, mais finalement plutôt content: il y avait quelque chose, dans ce nouveau cauchemar, que je trouvais assez séduisant. Mais pas assez pour que je me mette au clavier et que j'en parle longuement.

Ce Covenant, depuis lors, a subi les foudres de bon nombre de spectateurs. Assez amusant, au passage, de constater une fois encore les profondes divergences qui éloignent toujours davantage le grand public de la critique. La seconde est dithyrambique, là où le premier témoigne tant et tant, à l'encontre du long métrage, d'une réaction épidermique. Les griefs ? Le manque de cohérence de l'oeuvre, ses entorses récurrentes au réalisme (l'exploration sans précautions de la planète, sans casque et sans analyse préalable de l'environnement, notamment), son manque de souffle. En arrière-plan, je crois aussi y avoir décelé quelque chose qui tiendrait presque du crime de lèse-majesté: à force de réinterpréter le matériau original du Huitième Passager, Covenant refonde les bases d'un univers que l'on pensait balisé. Et cela, je l'entends bien, peut avoir du mal à passer.

Bref. La vraie question qui m'a taraudé quelques jours durant tenait à comprendre pourquoi le réalisateur s'est scrupuleusement attaché à prendre les fans de la saga à rebrousse-poil. Et c'est cela qui m'a doucement amené à essayer de formuler les raisons qui, a contrario, m'ont fait aimer le spectacle en dépit de ses incohérences. J'ai fini, peu à peu, par construire ma propre théorie sur ce film. J'en suis arrivé à la conclusion que Ridley Scott y offre un nouvel éclairage sur sa filmographie et sa définition du "monstre" de cinéma.

Je m'explique. Revenons un instant à Prometheus. On y avait laissé David et Shaw en route pour la planète des Ingénieurs. La problématique mise en oeuvre dans le film - que j'avais eu du mal à supporter, pour le coup - tenait à poser la question du créateur et de sa création. Scott postulait que la foi et la science se rejoignent dans cette quête, et que nous sommes tous, quelque part, les enfants de cette dialectique. Mais la figure du robot, elle, interpellait: David était face à son créateur, lui, doté d'une conscience mais sans autre but fondamental dans l'existence, donc, que de servir et vénérer. Jusqu'à cette rébellion finale, poussant la création au crime, au péché pour obtenir sa liberté. Une référence évidemment implicite à la théorie de la Singularité, mais également, bien au-delà, à la mythologie égyptienne renvoyant à la rébellion des hommes contre les dieux. Peut-on s'encombrer de ses créateurs une fois qu'ils n'ont plus de véritable rôle à jouer ?

Alien Covenant, sous ses apparences de remake-refondation du Huitième Passager, poursuit  le même questionnement. La scène d'ouverture, qui a interloqué tant de spectateurs, est fortement marquée par cette filiation avec Prometheus. Un édito paru sur le site du magazine Première (http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Alien-Covenant-la-lecon-d-art-de-Ridley-Scott) relève très justement que les oeuvres d'art évoquées ont toutes un sens caché. La sculpture du David de Michel-Ange, ainsi, renvoie à l'inspiration des Ingénieurs dans leur création de la vie. Il est aussi emblématique de ce qui se joue, et va se jouer sous nos yeux: l'oeuvre symbolisait en son temps la révolte face à la tyrannie, renvoyant au personnage du tyran Savonarole mort en 1498 à Florence. La toile de la Nativité de Pierro della Francesca repose sur l'idée de géométrie et donc de maîtrise de l'homme sur la Nativité du Christ - nous serions donc maîtres de notre foi et de notre destinée. L'Or du Rhin, de Wagner, introduit pour sa part la notion de démiurge à travers le personnage de Wotan. Son invocation à l'image peut prendre plusieurs sens, mais à la lumière de la suite du film, il semble pertinent de penser que c'est la chute des dieux qui est ici préfigurée.

Toutes ces thématiques sont la colonne vertébrale du film. Et c'est là que se situe, à mon sens, la grande incompréhension que l'oeuvre de Scott peut susciter. Elles renvoient à l'idée que l'alien n'est guère plus qu'un épiphénomène de ce qui est en train de se jouer sous nos yeux. Au centre des préoccupations de l'oeuvre figure plutôt le nouveau gestateur de la créature, celui qui la pousse à devenir la quintessence d'elle-même. Ce nouveau démiurge, c'est David, l'androïde capable de créer, capable de liberté, le robot conçu par l'homme qui a dépassé son créateur, l'a tué et voue désormais son existence à perpétuer le cycle en donnant à une nouvelle espèce les ressources  pour continuer à évoluer - cette vision cyclique de la création est au coeur de l'oeuvre de Wagner, d'ailleurs. Pour avancer, du passé faisons table rase.

Cette thématique du post-humain irrigue chaque scène du film et perpétue le malentendu jusqu'aux derniers instants du long métrage, avec cette fin que je vais éviter de détailler ici pour ceux qui n'en auraient pas encore pris connaissance. Pourtant, elle est assez fascinante, car à bien y réfléchir, elle est au coeur de Prometheus, de Covenant, mais aussi du Huitième Passager. Ridley Scott introduit l'idée que le véritable "monstre" est celui qui est à notre image, au-delà des apparences. L'idée, déjà présente dans l'épisode inaugral de 1979, se décline sous la forme d'un regard mi-fasciné, mi-horrifié pour la puissance de la technologie, la forme que prend la magie aujourd'hui. Et se superpose d'une conscience aiguë que nous sommes sommes l'instrument de notre propre perdition.

Et c'est là que la cohérence de l'oeuvre de Scott m'interpelle: ce sont les mêmes questionnements qui sont à l'oeuvre dans Blade Runner, à travers la figure de ces réplicants qui réclament le droit de vivre libres... tandis que l'humanité a bien compris que l'existence de ces créatures annonçait son déclin - pourquoi donc les chasser avec autant de véhémence si ce n'est par besoin de leur survivre ? A force de retourner le concept dans tous les sens, j'en viens à la conclusion que les films partagent une symbolique commune, difficile à occulter. Ce ne peut être un hasard, Covenant comme Blade Runner s'ouvrent d'ailleurs tous deux sur le gros plan d'un regard, comme pour annoncer, via cette thématique commune du post-humain, une nouvelle vision du monde, qui porte forcément en elle les germes de notre évolution... ou de notre destruction. Mêmes peurs, mêmes interrogations: Ridley Scott nous confirme ici que le robot, plus que le xénomorphe, est bien au coeur de ses préoccupations.

Se pourrait-il d'ailleurs que la saga Alien et Blade Runner soient, dans la tête de Scott, les deux faces d'une même médaille ? La chronologie ne correspond certes pas en apparence (Blade Runner pose ses réplicants en 2019, Alien introduit la création de David 50 ans plus tard, mais rien ne dit qu'il n'y ait pas eu de robot pensant au préalable), mais faire se côtoyer ces oeuvres dans le même espace-temps serait diablement séduisant. La thèse semble d'ailleurs étayée par quelques easter eggs glissés dans la version blu ray collector de Prometheus (http://www.neozone.org/cinema/prometheus-alien-blade-runner-univers-identique/). Ce serait, a minima, la promesse d'une phénoménale réinterprétation pour ces deux franchises cultes de la science-fiction...

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Jeux vidéo (Littérature)

 

 

Yop tous,

Je vous mets ici l'essentiel de ma chronique pro sur What remains of Edith Finch, sorti assez discrètement sure PC et PS4 fin avril et qui mériterait davantage de visibilité. Certains seront sans doute destabilisés face à cette expérience qui s'afranchit des codes usuels du jeu vidéo, mais l'expérience est fascinante. Je vous encourage à l'essayer, c'est une pure pépite qui m'a fait craquer.

 

A livre ouvert

 

La notion de challenge est-elle indissociable de la définition d’un jeu vidéo? A la croisée des genres, What remains of Edith Finch postule qu’une histoire peut se suffire à elle-même, pad en main, lorsqu’elle invite le joueur à expérimenter, ressentir le monde dans lequel elle s’insère. Giant Sparrow construit sur ces principes une épopée familiale à l’ambition formelle et narrative remarquable, d’une folle délicatesse et bourrée d’inventivité. La magie opère, le plaisir est complet.

 

 
 

L’idée d’hybrider le monde de l’écrit et celui du loisir numérique n’est évidemment pas une nouveauté. En 2012 déjà, l’OVNI Dear Esther tentait ce pari en invitant le joueur à arpenter les terres abandonnées d’un ilot écossais au rythme d’un récit épistolaire qui dévoilait ses enjeux à mesure que l’on progressait. Mission en partie réussie : le concept de The Chinese Room, résolument contemplatif, avait marqué les esprits par son sens de la poésie et son exigence littéraire, posant judicieusement des images sur les mots ; mais la fusion de ces deux mondes péchait par sa nature même, trop éthérée et incapable, finalement, de faire ressentir au joueur la réalité et la cohérence du monde dans lequel cette belle histoire prenait place. Restait alors cette question, implacable : comment donc traduire les mécaniques d’une œuvre littéraire dans une forme d’expression construite sur la notion d’interactivité ?

 

Lever le voile sur ses origines

Cinq ans plus tard, c’est au tour du studio de Santa Monica Giant Sparrow, que l’on connaît pour ses envies de sortir des sentiers battus depuis l’étonnant Unfinished Swan, de s’aventurer sur ces terres périlleuses. La proposition de l’équipe américaine n’est pas, de prime abord, sans rappeler celle de The Chinese Room : l’on y incarne un personnage qui ne peut guère que se mouvoir dans les décors traversés, au rythme d’une voix off invitant à s’intéresser à la destinée funeste d’une famille marquée par la fatalité. Car la famille Finch a été décimée, génération après génération, année après année.  Malédiction ? Terribles hasards d’un monde qui n’a pas épargné cette dynastie depuis le jour où elle a ici même accosté ? Sa dernière représentante, la jeune Edith Finch, s’en va tenter de résoudre le mystère en levant le voile sur celui de ses origines.

What remains of Edith Finch aurait pu se contenter d’enchaîner ses histoires en s’appuyant sur les lieux et pièces traversés. Mais la force du concept tient à ce qu’il parvient à dépasser cet attentisme de lecteur pour impliquer réellement le joueur – un terme qui en vaut un autre, à défaut d’avoir plus adapté – dans les événements dont il est le témoin. L’arbre généalogique de la jeune femme se déploie ainsi progressivement, à mesure que chacun de ses représentants devient l’occasion d’une histoire, qui inquiétante, qui douce-amère, ici vissée au réel dans toute son absurdité, là joliment métaphorisée pour atténuer l’horreur de ce qui s’est déroulé. Toujours s’y manifeste l’envie de donner de la consistance à ces personnages tirés de l’oubli en leur conférant la force d’une expérience à la première personne. Et ceci en allant bien au-delà d’un simple temps de narration, puisque le spectateur-acteur de cette tragédie à répétition est invité à faire réagir le décor de la demeure familiale autant qu’à en saisir les subtilités, les mille et un petits détails qui donnent une puissante densité à ce qui est raconté. La cohérence de l’univers, cette impression que tout est resté en l’état malgré le poids des années est une invitation à observer, à ressentir, et finalement à éprouver une véritable empathie pour ces destins brisés par cette force implacable qui semble les dépasser.

 

Du passé faire table rase ?

Un peu plus de trois heures durant, What remains of Edith Finch enchaîne ainsi les allers-retours dans l’Histoire, préférant la petite à la grande, s’attachant à dépeindre, par petites touches, une saga faite d’hommes, de femmes, d’enfants terriblement attachants. Sans manichéisme aucun, la narration s’attarde sur les qualités et les défauts de chacun, témoignant d’une tendresse infinie pour chacun d’eux, et donnant à comprendre, de façon presque empirique, la trajectoire de la jeune Edith, qui porte leur nom. L’on partage, à ses côtés, l’angoisse, l’incompréhension, la tristesse d’avoir perdu tous ces êtres aimés, ressenti sans doute bien servi par une écriture remarquable et un jeu d’acteur (voix en anglais) très conscient des enjeux de cette intime épopée. Jusqu’à un dénouement forcément ouvert, qui pose les bases d’une nouvelle mythologie familiale à inventer. Il y a de l’espoir et de la beauté, une fois libéré du passé.

Lorsque survient le point final de cette expérience, c’est éreinté, heureux et les yeux embués que l’on prend conscience de l’étendue de la réussite de ce titre qui emprunte au jeu vidéo ses codes pour proposer une autre façon d’écrire une histoire à la lumière de la modernité. What remains of Edith Finch a tout d’un jalon dans la grande histoire de l’évolution des modes d’expression, au point qu’il gagnerait sans doute à être considéré comme une alternative pertinente à un bon bouquin que l’on lirait le soir au coin du feu…

 

(Le reste de la chronique, comme d'hab, sur http://c.dna.fr/actualite/2017/05/05/test-what-remains-of-edith-finch-a-livre-ouvert)

 

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Yop tous !

Vous avez peut-être suivi le fil de discussion, voici quelques jours : je lançais un appel à l'aide à la communauté dans le cadre d'une recherche que je mène depuis des années et visant à compléter une collection de BD coréenne que j'ai entamée à l'orée des années 2000. Un site coréen proposait en effet l'intégrale de Yongbi Bulpae Oejeon, ce qui est rarissime, mais il fallait être domicilié dans le pays pour pouvoir passer commande.

La bonne nouvelle, la superbe nouvelle, c'est que l'un des membres de la communauté s'est rapidement mobilisé, d'abord pour m'apporter quelques éléments de compréhension relatifs à cette vente, et ensuite pour acquérir le lot à ma place, se le faire livrer en Corée du sud et le transférer jusque dans mon home, en Alsace. Et ce matin, la Poste a sonné à ma porte avec une petite surprise: le colis en question est arrivé !

Voilà, il est donc temps de parler de mon bienfaiteur, l'ami Antoinesk8 qui a fait le relais avec beaucoup de gentillesse et d'attention. Il s'est même fait d'un petit message anticipant sur ce qui m'attend: pour profiter de ce petit trésor de manhwa, il va effectivement falloir que je me familiarise avec quelques rudiments de coréen. Heureusement que ça défourraille sec au lieu de bavasser au fil des pages, néanmoins ^^.

 

Antoine, je ne t'ai pas envoyé de message privé parce que je voulais te le dire ici: merci pour tout, tu viens d'achever pour moi une quête que je poursuivais depuis bien trop longtemps. Evidemment, si t'as besoin de quoi que ce soit, tu n'hésites pas à demander, je serai là !

 

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Hello tous !

Le calme absolu d'une mer huileuse, au coeur de la nuit. Une douce brise, quelques accords de guitare, des rires et de la bière qui passe de main en main. Nous sommes au coeur des années 1970, sur une plage non loin de la cité balnéaire endormie d'Amityville. Une idylle naît dans le sable, mûrie par l'ambiance d'une époque et les perspectives brûlantes d'un bain de minuit. Tout est suggéré, mais rien n'est laissé au hasard. Jusqu'à la rupture de la scène, tranchante comme un rasoir. La jeune femme, qui s'est précipitée dans l'eau, est subitement attirée vers le fond tandis que son compagnon s'endort, vaincu par les vapeurs de l'alcool. La scène touche à sa fin, et déjà la tension est à son comble. Le spectateur sait, à défaut de l'avoir vu, à qui il a affaire: ces fameuses "mâchoires" que lui vendent le titre sur son billet d'entrée pour le ciné. On les appelle Jaws, en anglais. Elles ont failli dévorer Steven Spielberg, tant le tournage fut compliqué.

 

I. Un roman choc et critiqué

A l'origine de Jaws, il y a un roman de Peter Benchley, paru en 1974. Particularité de ces pages, elles sont les premières (romancées) de l'auteur, jusqu'alors versé dans le journalisme, à avoir été éditées  (si l'on met de côté son mémoire de voyage autour du monde paru chez Houghton Mifflin en 1964, "Time and a ticket"). Peter Benchley fut un bref collaborateur du Washington Post mais occupa surtout ses jeunes années, de 1967 à 1969, à rédiger les discours du président des USA Lyndon Johnson. Après l'avènement de Richard Nixon, il se tourna vers la collaboration, en tant que journaliste indépendant. Parmi les magazines où on a retrouvé ses articles, Travel et le National Geographic. Benchley, mort en 2006, était un passionné de nature... et notamment des fonds marins. Un amour né de ses vacances passées, alors qu'il était enfant, sur l'île de Nantucket, au large de Cape Cod.

Etonnant, donc, que ce soit sous sa plume que le requin ait gagné sa réputation de menace aquatique en puissance. Car il faut bien saisir le sens de l'époque: dans les années 1970, l'animal n'a guère mauvaise réputation, et c'est sans arrière-pensée que l'on se baigne sur les plages du monde entier. Une insouciance qui ne va guère durer... Benchley, en effet, nourrit le rêve d'écrire un livre centré sur la figure d'un requin mangeur d'hommes, une image qui lui trotte dans la tête depuis qu'un pêcheur, Franck Mundus, a réussi à capturer un grand blanc de deux tonnes, en 1964, au large de Long Island. Et l'auteur va finalement convaincre une maison d'édition de le suivre: la légende raconte que son livre a été dealé sous la forme d'une page de synopsis pour 1000 dollars, et que l'éditeur aurait demandé la réécriture des 100 premières pages après avoir pris connaissance du contenu, trouvant que Benchley maniait un peu trop... l'humour et pas assez la tension dans sa prose.

A sa sortie en 1974, l'ouvrage est en tout cas un succès: Jaws se maintient sur la liste des best-sellers, aux USA, pendant 44 semaines d'affilée. Un paradoxe à la clé: très apprécié des lecteurs, le livre accumule à l'inverse les critiques assassines, qui lui reprochent notamment une écriture médiocre et un manque d'empathie pour les personnages. Pas de quoi faire reculer, cependant, les producteurs Richard D. Zanuck et David Brown: ils achètent les droits du livre pour 175000 dollars. Jaws s'est à ce moment-là déjà écoulé à plus de 5,5 millions d'exemplaires sur le sol US.

Autres conséquences à plus long terme: l'image du requin s'en trouvera sérieusement écornée, on l'a dit, et  Benchley, qui ira jusqu'à subir les foudres du commandant Cousteau, passera une bonne partie du reste de sa vie à tenter de réhabiliter l'animal auprès du grand public. Petite satisfaction, il se plaisait tout de même à penser, durant ses dernières années, que son livre avait certes lancé une psychose, mais également aidé à créer une vraie curiosité pour le prédateur qui a mené, finalement, à la volonté de le préserver autant que possible de la disparition. Il n'avait sans doute pas tout-à-fait tort. La nature d'un tel héritage ne se mesure qu'à l'aune d'un certain nombre d'années.

 

II. Une histoire vraie : les attaques de 1916

L'histoire de Jaws se résume à peu de choses. Une petite cité balnéaire, un requin mangeur d'hommes qui élit domicile dans les eaux voisines et un principe biologique discuté: la territorialité. Si les spécialistes du Carcharodon carcharias ne s'accordent pas sur cette théorie qui veut qu'un squale puisse se sédentariser, elle est le fondement du roman, qui fait se multiplier les attaques du même prédateur dans un espace géographique restreint. Mais Jaws parle aussi de l'humain, beaucoup. De son étroitesse de vue, et des conséquences potentielles qu'il y a à vouloir primer des intérêts personnels sur l'urgence d'une situation de danger. Le requin tue parce qu'on laisse accès libre à son buffet.

Ce n'est pas exactement un travail d'imagination... Car une situation semblable s'est présentée dans l'histoire des Etats-Unis, au début du XXe siècle. Nous sommes le 1er juillet 1916, à Beach Haven, sur la côte Est, dans le New Jersey. A cette époque, le tourisme balnéaire est en plein essor, et avec lui la nouvelle mode de se baigner dans l'océan. Charles Van Sant,  25 ans, a pris l'habitude de piquer une tête en promenant son chienn. Le courtier, fils d'un médecin de Philadelphie, est attaqué ce jour-là par un animal. Sa blessure, béante, est fatale. La première attaque de requin documentée de l'histoire des Etats-Unis vient de se produire.

Requin blanc, tigre, bouledogue ? Les premières investigations ne tranchent pas. D'ailleurs, elles ne tranchent même pas sur le fait que ce soit bien un requin qui a attaqué. En 1916, le grand public comme les spécialistes sont persuadés que les squales ne présentent aucun danger pour l'homme. Résultat: les autorités ne réagissent pas selon le principe de précaution et les plages restent ouvertes. Le 6 juillet, à Spring Lake - à 70km de la première attaque -, c'est Charles Bruder qui est attaqué. L'homme de 27 ans, groom dans un hôtel chic voisin, a les deux jambes arrachées lorsque les surveillants de plage le sortent de l'eau. Il décédera d'une hémorragie massive peu après. Dans les rangs des vacanciers, c'est la panique.

On sait aujourd'hui que le requin blanc aime les eaux plus fraîches, et qu'il croise régulièrement au large du New Jersey. Mais à l'époque, on a du mal à imaginer qu'un prédateur pouvant mesurer 6m pour un poids de 1800 kilos puisse rencontrer l'homme à quelques mètres des plages. C'est pourtant ce qui se reproduit, encore, le 12 juillet, à 25km en aval du New Jersey et 45km au nord de Spring Lake. Mais cette fois, le schéma diffère en ce sens que l'on est à plus de 10 kilomètres à l'intérieur des terres. Alors qu'il se baigne avec deux autres bambins, Lester Stillwell est attaqué dans les eaux plutôt douces de Matawan Creek. L'enfant de onze ans est attiré vers le fond, ses amis partent donner l'alerte. Une foule s'amase rapidement, et un tailleur de la ville, Stanley Fischer, décide de plonger pour retrouver le corps de l'enfant. Pendant ses recherches, il est attaqué lui aussi, sa jambe droite en grande partie arrachée. Il décède peu après de cette blessure, tandis que la journée d'horreur se poursuit: à un kilomètre en aval, une demi-heure après les faits, un adolescent est à son tour attaqué par un requin. Joseph Dunn, 14 ans, est sauvé in extremis par ses amis qui parviennnent à l'arracher à la gueule du squale. Vivant, mais une jambe en moins.

Une page du Philadelphia Inquirer
relatant les attaques de Matawan

Que s'est-il passé pendant ces quelques jours de terreur ?  Aujourd'hui encore, le débat fait rage entre spécialistes. D'aucuns arguent que c'est un requin bouledogue qui se cacherait derrière les attaques, le grand blanc n'ayant guère les moyens d'aller si loin dans les terres, les eaux ne s'y faisant pas assez salées pour qu'il puisse survivre. D'autres, plus récemment, ont démontré que les eaux de Matawan Creek pouvaient monter rapidement en salinité à la faveur des marées, et postulent que c'est un prédateur égaré, sans doute venu du Gulf Stream, qui se cacherait derrière les attaques. La théorie d'un "rogue" n'a d'ailleurs jamais été totalement invalidée: celle-ci postule qu'un squale ayant goûté à la chair humaine se comporte comme un tigre en axant son régime alimentaire sur cette nouvelle "offre". Mais ils sont quelques-uns à croire qu'un requin, comme bon nombre d'espèces, puisse tout simplement devenir fou et attaquer. Enfin, certains postulent que les attaques seraient le fait de plusieurs prédateurs, le modus operandi variant considérablement d'un événement à l'autre. Il faudrait alors croire qu'un phénomène climatique ou marin (variation du Gulf Stream?) ait favorisé une présence importante, dans le secteur et durant ces quelques journées, de requins.

La paranoïa née de cette multiplication d'attaques - au point de faire réagir le président Woodrow Wilson ! - a en tout cas eu des conséquences à l'époque. Et là encore, les parallèles avec le livre de Benchley sont assez aisés: une chasse au requin a été lancée, à laquelle ils furent nombreux à participer, jusqu'à ce que Michael Schleisser, taxidermiste de métier, capture le 14 juillet, dans la crique, un requin blanc de 2,30m pour 180 kilos. L'animal avait des restes humains dans l'estomac, et les attaques cessèrent suite à la prise. Tenait-on le coupable? L'animal a-t-il juste grignoté un cadavre noyé dans la baie ? La discussion n'a jamais été tranchée. Reste ce constat: les victimes portaient toutes des maillots sombres lorsqu'elles sont été attaquées. La thèse de la confusion avec un phoque ou une otarie ne peut pas être écartée.

 

 III. Et soudain, un blockbuster

Tous ces éléments se retrouvent, à un niveau ou à un autre, dans le roman de Peter Benchley. Et ce sont eux qui tapent dans l'oeil de David Brown et Richard Zanuck. Les deux producteurs hollywoodiens lisent le roman en avant-première, en une nuit, et parviennent à la conclusion, au petit matin, qu'il faut absolument raconter cette aventure sur grand écran. Avec l'aide de Carl Gottlieb, Benchley lui-même se charge d'adapter son ouvrage en scénario. Les retouches sont de Gottlieb, qui muscle la dimension scarejumps du film et restructure la construction des personnages.

Initialement, ce n'est pas Spielberg qui est annoncé à la réalisation. Mais le réalisateur, tout juste sorti de Sugarland Express, pique le script sur le bureau de Brown et le lit le temps d'un week-end. Le projet lui rappelle, évidemment, Duel, son premier long métrage. Avec un requin à la place du camion, mais toujours cette sensation de grand vide, d'immensité dans laquelle aucune aide n'est à attendre. Spielberg va se battre pour obtenir le job, et gagner. Pendant ce temps, le script passe entre les mains de John Millius (Conan) et Howard Sackler (prix Pulitzer en 1969). Les deux hommes se chargent de réécrire certaines scènes, et notamment  celle du monologue de Quint dans l'Orca, quand il raconte son passage sur l'Indianapolis. On y reviendra. Au total, le scénario aura droit à cinq moutures avant d'être validé, mettant la production en danger.

Pour le casting, c'est un peu le parcours du combattant. Dans le rôle-titre du sherif Brody, Spielberg ne parvient pas à trouver l'acteur idéal. Il faudra un coup de chance, une soirée mondaine et une discussion informelle avec Roy Scheider pour que tout se débloque: l'acteur, alors au firmament, se montre intéressé par le projet, et Spielberg lui répond qu'il ferait un bon Brody. Scheider sort à l'époque d'un rôle marquant dans le sublime French Connection de William Friedkin, son arrivée sur Jaws est une opportunité que Spielberg ne laisse pas passer. Il ne manque pas non plus d'embaucher Richard Dreyfuss pour incarner Matt Hooper, le précieux biologiste qui sera le partenaire de Brody dans l'aventure. Dreyfuss a tapé dans l'oeil du réalisateur avec American Graffiti, de l'ami Georges Lucas. Les pièces du puzzle commencent à s'assembler.

Pour incarner Quint, en revanche, la chose est plus compliquée. Spielberg voudrait bien Lee Marvin, mais celui-ci refuse la proposition. C'est au final Robert Shaw qui décroche le rôle du marin bourru qui se rêve Achab à ses heures perdues - une scène du film non conservée devait d'ailleurs le montrer, au début, regardant le Moby Dick de Gregory Peck en riant; faute de droits sur l'oeuvre (et d'autorisation), cette scène n'a pu être tournée et a donc été abandonnée, ce qui est regrettable tant elle éclaire la psychologie du personnage et certains de ses actes dans le film. Shaw est un coup de maître: non seulement l'acteur est une célébrité au théâtre, mais il a de longue date imposé la qualité de son jeu à travers des seconds rôles marquants, notamment dans L'Arnaque, quelques années auparavant. C'est grâce à lui que le monologue de l'Indianapolis prend vie, lorsqu'il raconte, comme s'il l'avait vécu, l'attente au milieu des requins après que le porte-avion eut été coulé par les Japonais. C'est l'une des scènes les plus puissantes du film.

 

IV. Silence, action !

Photo Louis Goldman

Le tournage démarre le 2 mai 1974. Pour les scènes de requins "réelles", l'équipe fait appel à Ron et Valerie Taylor, en Australie, après avoir essuyé le refus du "boss" de la discipline, Peter Gimbel. Les deux photographes animaliers sont chargés  de capturer un maximum d'images de grand blanc pour nourrir le film. Ils devront, aussi,  réaliser les plans larges de la scène de plongée finale de Richard Dreyfuss, dans la cage anti-requin. Pour donner l'illusion de la réalité, ils feront appel à une personne de petite taille, Carl Rizzo, choisi par la production. Rizzo avait pour particularité, racontent Zanuck et Brown, d'être motivé. Lors du tournage de la scène en question,  il était surtout terrifié.

Pour les scènes tournées par l'équpe de Spielberg, la Jamaïque est un temps envisagée, présentant l'avantage d'avoir des eaux limpides. Mais le réalisme du film l'emporte, et c'est l'île ultra-huppée de Martha's Vineyard, au large du Massachussets, qui emporte la mise. L'île n'est d'ailleurs pas très enthousiaste à l'idée d'abriter un tel projet. Les autorités finissent par donner leur aval, mais à une condition: tout devra rester dans l'état d'avant le tournage, une fois les équipes retournées en Californie. Spielberg a notamment raconté, à plusieurs reprises, combien il fut difficile d'implanter le panneau détourné (Shark City) ne serait-ce que le temps d'une journée. L'île redoutait une mauvaise publicité.

Les scènes à terre sont vite mises en boîte, même si le scénario peine encore à être bouclé. Petite anecdote amusante, pas mal de locaux sont embauchés pour faire de la figuration, voire un peu plus. Parmi ceux-là, il y a Craigh Kingsburry, alias Ben Gardner. Non content d'être l'une des victimes du requin, ce vieux loup de mer a beaucoup inspiré Shaw pour sa composition, ce dernier allant jusqu'à lui emprunter certaines expressions.

En revanche, le tournage en mer est une autre affaire. Spielberg doit très vite affronter des problèmes considérables. Changements constants de luminosité, vagues et instabilité chronique des caméras, passage de régates dans le champ - et cela pouvait durer des heures ! - sont autant d'épines dans le pied du réalisateur, qui doit de plus composer avec les difficultés de certains membres de son équipe à  supporter le roulis. Car le mal de mer fait des ravages, jusqu'à  laisser Robert Shaw sur le carreau, certains jours. Richard Dreyfuss se souvient avoir vu son compère presque incapable de bouger, si ce n'est pour livrer la seule phrase qu'il devait assurer durant la journée. Un vrai miracle, puisque la première prise fut la bonne ce jour-là.

Photo Edith Blake

Et puis il y a le pire. Tous les membres de l'équipe se souviennent aujourd'hui encore du même message, lancinant, qui occupait les canaux de la radio du tournage: "Le requin ne fonctionne pas". Bruce, le robot baptisé du nom de l'avocat de Spielberg et qui existe en trois versions, a été conçu par Bob Mattey et Roy Arbogast. Problème: ces belles mécaniques, réalisées à raison de 150000 dollars pièce - pour un budget initial de 2,5 millions de dollars pour tout le film ! - détestent l'eau salée. La première scène faisant appel au robot est épique: le prédateur sort de l'eau comme prévu... puis pique du nez, brisé en deux, pour finir par couler corps et biens. Le premier raté d'un animatronic qui en connaîtra bien d'autres. mais qui aura un mérite malgré tout : le grand blanc version robot est pour l'époque d'une criante réalité. Le film en bénéficie indubitablement lors de ses scènes choc.

Tourner sur l'eau, ça n'a rien d'évident. Pour Spielberg, qui découvre cette réalité assez naïvement, il faut donc tout inventer. Et le réalisateur utilise le système D. Un exemple parmi beaucoup d'autres: pour filmer la première attaque du requin, il fait appel à Susan Backlinie, cascadeuse et nageuse de haut niveau. Pour simuler l'attaque, la jeune femme est attachée au fond par une corde, qui la ceint via un harnais. Lorsque Spielberg veut la voir couler, il n'a qu'à tirer sur la corde, pendant que l'actrice simule la panique. Ce n'est pas toujours aussi simple, mais les semaines passent au rythme des problèmes résolus un par un, et le film avance, doucement. Il finit par être bouclé au bout de sept mois de labeur acharné contre trois annoncés. Le budget du long métrage est passé à 12,5 millions de dollars, Spielberg a failli à plusieurs reprises être viré, mais le réalisateur a tenu bon jusqu'au bout. Enfin presque: tandis que la dernière scène est mise en boite, il file dans un avion à destination de la Californie, inaugurant une tradition qui ne le quittera plus: Spielberg ne tourne jamais lui-même la dernière scène de ses films. Richard Dreyfuss a donné l'explication de ce choix: il craignait, à force d'avoir épuisé ses troupes, de finir par être leur victime à son tour à l'occaison du bouclage. Il paraît, toujours selon Dreyfuss, que Spielberg aurait eu un rire sardonique en expliquant sa bonne blague à l'acteur...

Le montage sec et très inspiré de Verna Fields fera le reste, tandis que John Williams se chargera de la musique - avec le succès que l'on sait. Et si les premières projections test sont mitigées - il manque alors encore pas mal d'éléments au film -, l'oeuvre complétée est vite perçue pour ce qu'elle est: une poule aux oeufs d'or annoncée. Bonne pioche. Jaws rapportera plus de 470 000 000 de dollars à travers le monde, devenant, à ce moment-là, le film le plus rentable de l'histoire du cinéma.

 

V. "We're gonna need a bigger boat"

Il existe bien assez de mauvais films de requins pour que tout un chacun comprenne que l'art de la chose n'est pas aisé. Qu'est-ce donc alors qui fait la force de Jaws ?  Sans doute son absolu premier degré. Spielberg construit d'emblée son film comme une lutte contre un monstre mythologique, une force inarrêtable, incompréhensible, chaotique et injuste. C'est l'imprévisibilité de la bête qui la rend terrifiante, le reste n'est qu'artifices. Mais quels artifices ! L'art de Spielberg se dévoile ici scène après scène, dans des choix - et des non choix - qui vont conditionner rapidement tout son cinéma.

Une des leçons principales que Spielberg a retenues de ce film, ainsi, c'est la nécessaire honnêteté qu'il faut conserver à l'attention du spectateur, au moins jusqu'à un certain point. Quand il s'agit de créer la tension, chaque scène d'attaque du film se construit dans Jaws selon un schéma totalement transparent: la musique symbolisant le prédateur (le fameux ba-dam) va doucement crescendo pour faire monter la pression. Le spectateur est donc préparé, mais il ne peut rien faire d'autre qu'anticiper l'attaque, l'appréhender. La peur se mêle au malaise, et la scène fonctionne parce qu'elle libère soudain une violence telle qu'elle emporte tout sur son passage en une fraction de seconde.

En suivant ce schéma, Spelberg se gagne la confiance du spectateur, qui pense voir venir les choses. Mais, c'est cette confianca accumulée qui lui permet bientôt, dans un souci de diversification des scare-jumps, de tricher. Lorsque Dreyfuss plonge à côté du bateau abandonné, il n'y a aucun signe annonçant le danger. Pourtant, la tête de Ben Gardner surgit d'un trou dans la coque, sans crier gare. Le moment est terrifiant parce que personne ne peut s'y attendre. C'est la même logique, ensuite, qui est à l'oeuvre lorsque Scheider appâte le requin au sang, dans l'Orca - c'est à cet instant qu'il a cette improvisation de génie, le fameux "We're gonna need a bigger boat", depuis lors passé dans le langage courant en anglais. Le grand blanc surgit sans crier gare, en l'absence là encore des quelques notes imaginées par John Williams. La petite histoire veut d'ailleurs que Spielberg ait dû trouver un équilibre entre ces deux scènes. La première ne fonctionnait pas vraiment, à cause d'un souci de rythme, mais la seconde, lors des projections test,  faisait monter le trouillomètre au maximum dans les salles de projection-test. En optimisant la découverte de la tête de Gardner, rendant cette fois la scène très efficace, Spielberg a découvert que la première grand apparition du requin devant Brody perdait de sa force. A cet instant-là, les spectateurs avaient dans cette configuration déjà perdu confiance dans le réalisateur, et commencé à se blinder pour ne plus être terrorisés. Leçon de cinéma à la clé: la peur est un art d'équilibriste, et il vaut mieux miser sur la qualité des effets que sur leur quantité. Certains cinéastes modernes pourraient s'en inspirer.

Les aléas d'un tournage peuvent d'ailleurs avoir un impact positif sur ce genre d'approche. Si Spielberg joue tant sur l'absence et la suggestion, c'est parce que son requin ne veut pas fonctionner. A l'image de Ridley Scott contraint de restreindre l'apparition de son Alien à l'écran, Spielberg  expérimente les mêmes contraintes de tournage, et en tire une conclusion identique. Pour le même résultat: à défaut d'être spectaculaire de bout en bout (il l'est tout de même, soyons clairs), son film sera d'une rare efficacité (en plus de proposer un sous-texte particulièrement cynique sur le quotidien d'une cité balnéaire et sur la médiocrité humaine, ce qui rend l'oeuvre délicieusement perverse par certains aspects, puisque l'on se prend à apprécier l'occurrence de certaines attaques du squale).

Cette efficacité, évidemment, se construit sur la bande originale de John Williams. Williams était convaincu qu'il fallait, pour ce film, figurer quelque chose de grave, de simple, pour symboliser une force implacable. Sa conclusion tient à déppouiller son art au maximum, pour en arriver à deux notes jouées au piano. "Ca avait l'air trop simple", raconte Spielberg, qui se souvient du jour où Williams est venu lui proposer ce choix. Mais à force de l'écouter, la mélodie s'est imposée, dans tout son potentiel; elle pouvait être modulée à l'envi, enrichie, variée à l'infini en fonction de la vitesse et de la puissance de l'interprétation. La force brute du prédateur résumée en deux petites notes, avec en prime la capacité de faire coller parfaitement cette partition aux attendus de l'image - ce qui n'est pas si fréquent. Rarement un Oscar fut plus mérité que celui de John Williams pour Jaws. Il signait là sa première bande originale dont il était pleinement le compositeur.

 

VI. La postérité

470 millions de dollars plus tard, que reste-t-il des Dents de la mer, selon son titre français ? Le film a été distribué - et vu - dans le monde entier. L'oeuvre a engendré une génération entière de fans angoissés à l'idée d'aller se baigner dans quelques centimètres d'eau au bord de l'océan, mais a aussi contribué à populariser la figure du squale, auquel bon nombre de passionnés se sont depuis lors intéressés. le monde du cinéma a largement salué, également, ce film d'un genre nouveau, puisqu'inaugurant l'ère des blockbusters outre-Atlantique. Jaws a remporté trois Oscars - meilleur montage, meilleure musique de film et meilleur son - et  a été nominé au meilleur film... alors que Spielberg n'était pas sélectionné pour le meilleur réalisateur. Mais ce dernier y a gagné autre chose, il le raconte lui-même dans le livre de Richard Schickel qui lui est consacré: "Ce succès m'a donné ce dont je rêvais - devenir un réalisateur reconnu et accéder à l'indépendance. Il m'a donné la liberté, et je n'ai jamais perdu cette liberté".

Jaws a eu droit à pas moins de trois suites, de qualité décroissante. Le second volet, réalisé par le Français Jeannot Szwarc, reste le plus convaincu après l'opus inaugural.Quand aux multiples films qui sont nés dans la foulée, rares sont ceux qui méritent d'être visionnés. Open Water, The Reef et Instinct de survie sont sans doute les meilleurs représentants du genre ces derniers temps, ce qui ne veut pas dire qu'ils soient exempts de tout reproche. On notera par ailleurs que John Turteltaub réalise en ce moment même un nouveau film de requin inspiré par un roman: le très efficace MEG, tiré de l'oeuvre de Steve Alten, est annoncé pour 2018. Jason Statham (on peut avoir peur) y prendra le rôle titre, incarnant un spécialiste des requins confronté à la réapparition du plus grand squale ayant vécu dans les océans. Le livre s'inspire de théories scientifiques postulant que les abysses pourraient bien abriter aujourd'hui encore certains de ces monstres géants.

En France, Jaws a eu droit à pas moins de deux doublages, le premier en 1976, excellent, et le second en 2004, qui est une catastrophe. Mais alors, une catastrophe d'envergure biblique. On peut s'en rendre compte soi-même en regardant le blu-ray qui propose les deux versions.

Spielberg, lui,  n'est quasiment jamais retourné sur l'eau pour tourner.

 

Sources:

http://www.nytimes.com/2006/02/13/books/peter-benchley-author-of-jaws-dies-at-65.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Attaques_de_requins_dans_le_New_Jersey_en_1916

https://en.wikipedia.org/wiki/Peter_Benchley

Richard Schickel, Steven Spielberg, une rétrospective, aux éditions de la Martinière

The making of Jaws, https://www.youtube.com/watch?v=IPL-AhXUtas

http://www.tested.com/art/movies/456576-robot-shark-technology-jaws/

http://www.citizenpoulpe.com/les-dents-de-la-mer-steven-spielberg/

 

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