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Par levelfive.fr Blog créé le 21/12/10 Mis à jour le 22/08/13 à 10h31

A travers des chroniques, articles de fond ou reportages, nous nous efforçons d'aborder le jeu vidéo de façon intelligente. Sans pédanterie, avec humour ou le plus grand des sérieux.

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Réflexions

I)La parole reprise

Poussant la fidélité à son paroxysme, certains jeux réutilisent jusqu'au texte, mot à mot, des romans de Jules Verne. On pourrait presque parler de copie d'un média à l'autre plus que d'une adaptation tant la transposition est nette

A) Du texte du roman au texte du jeu

Voici un exemple comparatif pour illustrer cette manière de faire. Dans le roman Vingt mille lieues sous les mers, on peut lire comme réponse du capitaine Nemo à une question du professeur Aronnax sur le fonctionnement du Nautilus : "Il est un agent puissant, obéissant, rapide, facile, qui se plie à tous les usages et qui règne en maître à mon bord. Tout se fait par lui. Il m'éclaire, il me chauffe, il est l'âme de mes appareils mécaniques. Cet agent, c'est l'électricité"[1].

Nemo et sa machinerie

 

Le jeu 20 000 lieues sous les mers d'Anuman Interactive propose lui aussi un dialogue entre Pierre Aronnax et le capitaine Nemo à ce sujet.  On peut lire : "Pierre : Mais quelle énergie peut propulser une telle invention ? / Nemo : Il est un agent puissant qui se plie à tous les usages et qui règne en maître à mon bord. / Pierre : Quel est-il ? Je vous en prie ! / Nemo : L'électricité ! ». Même si les phrases comportent quelques différences, les similitudes sont grandes. Le jeu réutilise certains bouts de phrase comme « il est un agent puissant ». Ces emprunts permettent de tisser d'importantes filiations textuelles entre le jeu et le roman.


Citer le texte de Jules Verne, mot à mot, est une manière très simple de tisser des liens entre l'œuvre originelle et son adaptation. Seulement, les romans de Jules Verne ne sont pas résumables qu'au texte. L'image a également sa place.

II)Les gravures, une partie du récit

Les romans de Jules Verne ont cette particularité d'être des romans illustrés. Du premier au dernier des Voyages extraordinaires, ces grands récits d'aventure allient le texte de Verne et des illustrations anticipant certaines séquences[2]. Petit à petit, ces illustrations occupent une place importante et interviennent à un rythme régulier[3].

A) L'importance des illustrations pour Jules Verne

On pourrait penser que les illustrations des romans de Jules Verne ne sont pas parties intégrantes des récits. Ce serait là une erreur d'interprétation. Les illustrations permettent dans certains romans de pallier l'absence de descriptions. Par exemple, Axel dans Voyage au centre de la Terre[4] n'est pas décrit. Pourtant, les illustrateurs lui donnent un physique en le dessinant. Les dessinateurs jouent parfois avec ces absences comme pour le professeur Aronnax dans Vingt mille lieues sous les mers. Alors que le scientifique n'est pas décrit par Jules Verne, les illustrateurs lui attribuent les traits du romancier.

Pierre Aronnax

De plus, dans plusieurs lettres de la correspondance de Jules Verne avec son éditeur Pierre Hetzel[5], ou avec les illustrateurs eux-mêmes[6], le romancier émet certaines critiques par rapport aux illustrations. Il donne des pistes ou réfute certaines visions. Voilà des preuves de la réelle implication et considération qu'avait Jules Verne pour cette partie de ses récits[7].

B) Des illustrations comme des arrière-plans

Certains jeux vidéo réutilisent ces illustrations de manière purement graphique. Les jeux d'Anuman Interactive, 20 000 lieues sous les mers et Le Tour du monde en 80 jours, reprennent à plusieurs reprises des images issues des romans. Ces illustrations peuvent servir d'arrière-plan au texte[8] ou permettent d'effectuer une transition entre deux moments du récit.

Illustration originelle en arrière-plan

C) Des illustrations devenant des puzzles

La réutilisation des gravures originelles se traduit parfois en concepts ludiques. Par exemple, dans 20 000 lieues sous les mers d'Anuman Interactive, très souvent une illustration prend la forme d'un puzzle. L'image est fragmentée et le joueur doit remettre tous les morceaux à leur place afin de reconstituer le dessin et ainsi passer à la suite de l'aventure.


Les illustrations des romans de Jules Verne sont propices à une réutilisation graphique ou ludique dans le cadre d'un jeu vidéo. Réutiliser des éléments de l'œuvre de Verne, c'est également reprendre la pédagogie qui traverse les Voyages extraordinaires.

III)Le didactisme vernien

Les romans de Jules Verne ne sont pas que des histoires riches en moments spectaculaires. Ce qui fait la singularité de ces récits, c'est également la pédagogie du romancier[9]. Par le biais de grandes aventures, chaque roman diffuse des éléments de  vulgarisation portant sur des notions scientifiques, historiques, géographiques et culturelles[10].

A) Un didactisme non interactif

Plusieurs jeux reprennent et traduisent à leur manière cet esprit didactique. Ce didactisme peut tout d'abord se restituer de manière non interactive. Par l'intermédiaire du texte, les développeurs se permettent quelques pas de côté pédagogiques.

Le Tour du monde en 80 jours de Micro Application

C'est le cas dans des titres comme Le tour du monde en 80 jours 1 et 2 de Micro Application. Dans ces jeux, le texte servant habituellement à développer l'histoire prend à plusieurs reprises une teinte pédagogique. Par exemple, dans Le Tour du monde en 80 jours1 lorsque l'on découvre une carte du monde prenant tout l'écran, et le tracé de Suez à Bombay symbolisant le trajet de Phileas Fogg, le texte évoque le canal de Suez et précise : « Canal qui fait 190 km de long. Ouverture inaugurée en 1869 ». Ces quelques détails apportent une dimension informative qui permet au texte de glisser vers une certaine forme de didactisme.

B) Un inventaire encyclopédique

Les jeux de Kheops Studio, Voyage au cœur de la Lune et Retour sur l'île mystérieuse 1 et 2, rendent compte de cette pédagogie chère à Jules Verne par l'intermédiaire d'un système de collecte et de combinaisons d'objets.


Tout d'abord, chaque objet ramassé est stocké dans l'inventaire du personnage jouable. En cliquant sur n'importe quel élément conservé, le joueur découvre une description qui s'apparente à une définition encyclopédique. Par exemple, dans Retour sur l'île mystérieuse, on peut lire pour la « fibre d'hibiscus » : « Cette corde végétale, courte mais de très bonne qualité, a la même élasticité que des tendons d'animaux ».

Inventaire dans Retour sur l'île mystérieuse

Selon les objets, les informations sont plus ou moins poussées. Ces dernières vont de la simple définition de dictionnaire aux détails historiques ou scientifiques. En plus d'informations concernant l'objet lui-même, ces descriptions guident le joueur dans sa découverte du monde fictif. Par exemple, la description de la plante narcotique dans Retour sur l'île mystérieuse apporte au joueur une solution par rapport aux singes qui bloquent certains passages sur l'île.

C) L'enseignement par l'exemple

Cet aspect informatif peut prendre une autre voie que celle du texte s'affichant dans l'inventaire. En effet, la parole des protagonistes est une autre manière de délivrer des informations. Cette parole peut prendre la forme de dialogues entre plusieurs personnages ou s'incarner dans des monologues si le personnage jouable est seul.


L'inventaire offre également la possibilité au joueur de combiner des objets afin d'en créer d'autres. Ce principe permet, dans un jeu comme Retour sur l'île mystérieuse, de traduire de manière pratique une leçon. Il s'agit d'un apprentissage par l'exemple[11]. Au lieu de simplement lire des passages de vulgarisation, le joueur expérimente lui-même certaines inventions.

Feu réussi dans Retour sur l'île mystérieuse


Pour illustrer cette manière de faire, on peut évoquer le cas du feu dans Retour sur l'île mystérieuse. Mina, à peine échouée sur la plage de l'île Lincoln, doit réussir à faire du feu pour consommer certains aliments récupérés comme des œufs de tortue. Pour réaliser un feu, Mina va créer un briquet en combinant un morceau de silex et un bout de métal issu d'un bateau qui n'est plus qu'une carcasse. L'objet formé, le joueur peut lire dans l'inventaire : « Frappés ensemble métal et silex produisent une belle gerbe d'étincelles. Toutefois, cela ne suffit pas pour faire du feu : il vous faut encore rassembler du petit et du gros combustible et combiner ces objets avec votre briquet ». Ainsi guidé, le joueur n'aura qu'à ramasser de l'amadou (un petit combustible pour le départ du feu), du bois ou des feuillages secs (gros combustible) et à associer ces deux éléments avec le briquet pour créer du feu.


Au lieu de lire un passage relatant la méthode permettant de faire un feu, le joueur expérimente directement un procédé en combinant des objets. Il est à noter que les informations de l'inventaire sont données, dans Retour sur l'île mystérieuse, grâce au téléphone que Mina a au bras. Il s'agit d'une montre-téléphone connectée à une sorte d'internet lui permettant, une fois chargée, d'obtenir des renseignements précis sur les objets ramassés.


D'une certaine manière, cette encyclopédie remplit le rôle du narrateur omniscient ou des personnages scientifiques des romans de Jules Verne. Mina, dans Retour sur l'île mystérieuse, n'est qu'une sportive. Ses connaissances scientifiques et pratiques sont limitées mais ses carences sont palliées grâce à ce système d'encyclopédie intégré à sa montre. Il s'agit là d'une sorte de savoir universel.



[1] VERNE, Jules, Vingt mille lieues sous les mers, tome 1, Genève, Editions de l'Agora, 1981, p.105-106

[2] « La gravure intervient toujours un peu avant le texte qu'elle illustre, le précède légèrement. Elle déclenche la curiosité, crée cette demande que remplira le texte », Buisne A., 1980, « Machines et énergétiques », Dives-sur-mer, Minard, La Revue des Lettres modernes, série « Jules Verne », n°3

[3] « 4200 illustrations pour l'ensemble des Voyages extraordinaires, soit environ 60 par roman, une toutes les six à huit pages, une cadence tout à fait insolite pour le livre illustré, qui préfigure le photo-roman et le cinématographe », L'odyssée Jules Verne, publié par Jean Demerliac, Paris, Albin Michel, coll., 2005, 251 p.

[4] Super.Panda, Voyage au centre de la Terre, jeuxvideo.com [en ligne], 2003, [06/04/2012], URL : http://www.jeuxvideo.com/articles/0000/00003549_test.htm

[5] « Je pense qu'il faut faire les personnages beaucoup plus petits et montrer les salons beaucoup plus grands. Ce ne sont que des coins de salon qui ne donnent pas l'idée des merveilles du Nautilus. Il devra dessiner tous les détails avec une extrême finesse », lettre de Jules Verne à Hetzel au sujet du travail de Riou pour Vingt mille lieues sous les mers

[6] « Vous ne feriez pas mal non plus de mettre par un mot Verne en demeure de vous donner l'idée de ce qu'il veut de l'Aéronef de Robur et les autres points...Quant aux bons-hommes, il va falloir aussi détacher chacune de leurs physionomies, soit par le costume, soit par les têtes, soit par la variété de l'allure de chacun. Pensez à ce que Doré ferait de cela », Lettre de Hetzel à Benett au sujet de Robur le conquérant, 1885

[7] « Jules Verne ne dédaignait pas d'effectuer des croquis. Ces collaborations étroites incitent d'autant plus à considérer les gravures des Voyages extraordinaires comme des parties intégrantes des récits. Comme le dit Dominique Choffel, "L'œuvre de Jules Verne est indissociable des illustrations qui l'accompagnent (...). Il n'y a pas assujettissement des illustrations au texte, les images travaillent silencieusement le récit par une sémantique, elles donnent à l'œuvre littéraire un élargissement qui excède dès lors sa vocation narrative" », CHOFFEL, Dominique, « Les illustrateurs des Voyages extraordinaires de Jules Verne », Gazette des beaux-arts, avril 1983, p.159

[8] Annexe 6, p.85

[9] « Le voyage extraordinaire est un genre de roman hybride, réaliste par son ambition descriptive de la Terre et des savoirs, et fantaisiste par les moyens de transport imaginés, les personnages mis en scène et les situations où ils sont placés », COMPERE, Daniel, Les Voyages extraordinaires de Jules Verne, Paris, Pocket, « Les guides Pocket classiques », 2003, p.10

[10] « Son but est, en effet, de résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques, amassées par la science moderne, et de refaire, sous la forme attrayante et pittoresque qui lui est propre, l'histoire de l'univers », HETZEL, Jules, « Avertissement de l'éditeur », Voyage et aventures du capitaine Hatteras, Paris, Hetzel, 1866, p.2

[11] Cette démarche correspond finalement à l'esprit même de Jules Verne : « L'art de Jules Verne est de glisser l'éducation dans l'action romanesque. On remarquera que souvent s'établit entre les personnages une relation d'enseignant à élève. Le "maître" est un géographe comme Paganel (Les Enfants du capitaine Grant), un ingénieur comme Cyrus Smith (L'île mystérieuse) ou un médecin comme Clawbonny (Voyages et aventures du capitaine Hatteras). Parfois, il exerce le métier de professeur comme Otto Lidenbrock (Voyage au centre de la Terre) ou Palmyrin Rosette (Hector Servadac). Mais ce savant qui est prêt à partager son savoir est aussi en position de recevoir des leçons : ses connaissances lui permettent de tirer les leçons des événements auxquels il est confronté. En effet, la leçon est souvent provoquée par le contexte : on n'apprend pas en restant assis sur un banc d'écolier, mais en voyageant dans des pays lointains ou dans des lieux inexplorés. On n'aborde jamais un pays sans avoir une idée de sa géographie ni quelques lumières sur son histoire. Dans la plupart des cas, ces explications ne sont pas plaquées dans le texte romanesque : l'auteur cherche autant que possible à les fondre dans l'intrigue. Bien sur, Verne a lui-même appris ce savoir de quelqu'un d'autre : il le tire de nombreuses lectures documentaires auxquelles il se livre et qu'il conserve sous la forme de notes, ou bien de la rencontre avec des spécialistes qui lui apportent des renseignements techniques. », COMPERE, Daniel, Les Voyages extraordinaires de Jules Verne, Paris, Pocket, « Les guides Pocket classiques », 2003, p.173-174

 

Première partie du I), seconde partie.

Pour lire l'introduction : partie 1, partie 2

Pour le développement préliminaire : partie 1, partie 2

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Commentaires

levelfive.fr
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levelfive.fr
Très intéressant, merci pour ces renseignements.
Celimbrimbor
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Celimbrimbor
J'ai raté l'agrégation d'anglais cette année, je la retente l'an prochain. Voilà pour le niveau.
Pour le sujet : "From words to images and from images to words: comparing Neil Gaiman’s Neverwhere and its comic book adaptation, Neil Gaiman’s Neverwhere, by Mike Carey and Glenn Fabry."
Un titre à rallonge. En gros : analyse comparative du roman Neverwhere de Neil Gaiman et de son adaptation en comic book par Mike Carey et Glenn Fabry.

Celim.
levelfive.fr
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levelfive.fr
Petite question, sur quoi porte ton mémoire ? Tu es en quoi (niveau études) ?
Celimbrimbor
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Celimbrimbor
Une dernière sous-partie plus intéressante que les deux autres. Sans doute mon côté littéraire forcené qui s'exprime.
Toujours du bon et du clair. Cela me donne envie de me replonger dans mon mémoire pour le coup.

Celim, qui attend la suite.

Édito

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