À Contre-Courant

Par Fersen Blog créé le 17/01/11 Mis à jour le 31/12/13 à 13h38

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Réflexions

Note : Cet article n'est pas de moi mais de Jonah Lehrer pour Wired et date un peu. De plus, il parle surtout de littérature. Mais je crois que le c½ur du problème abordé ici concerne également les jeux vidéo et qu'il a donc toute sa place sur Gameblog.

J'ai un faible pour les pulps, surtout quand ils contiennent des retournements de situations improbables. J'aime les thrillers premiers degré et les imitations médiocres d'Agatha Christie. En gros, j'aime n'importe-quel genre de fiction qui me fait oublier le passage du temps quand je suis assis dans un terminal d'aéroport.

Je lis ces livres d'une façon peu commune : je commence par les cinq dernières pages, cherchant le coup de théâtre final. Ce coup de théâtre n'a, à ce moment, aucun sens mais ça ne fait rien. J'aime lire une histoire en ayant en tête le « grand final ». (Merde, j'ai même triché avec Harry Potter)

J'ai toujours pensé que cette façon de lire était une habitude perverse, le symptôme d'une intelligence littéraire défectueuse. Il s'avère cependant que les révélations de gâchent rien. En réalité, une étude récente (NDT : publié en septembre 2011 dans le journal Psychological Science) suggère que les révélations peuvent augmenter notre plaisir de lecture. Bien qu'on soit longtemps parti du principe que le suspens faisait l'histoire (nous continuons à lire parce que nous voulons savoir la suite), cette étude montre que la tension détourne le lecteur du plaisir de la lecture.

L'étude en elle-même est plutôt simple : Nicholas Christenfeld et Jonathan Leavitt de l'université de San Diego ont donné à des étudiants de premier cycle douze histoires courtes à lire. Ces histoires sont classées en trois catégories : celles avec un retournement ironique (comme Le Pari d'Anton Chekhov), les policiers purs (comme Un problème d'échecs d'Agatha Christie) et de la soi-disant « littérature blanche » d'auteurs comme John Updike et Raymond Carver. Certains sujets lurent leurs nouvelles tel quel, sans révélation. D'autres la lurent avec des révélations soigneusement intégrées dans le texte d'origine, comme si Chekhov lui-même révélait la fin de son histoire. Et enfin, d'autres la lurent avec un avertissement dans la préface.

Voici les résultats :

La première chose qu'on remarque, c'est que ces gens n'aiment pas trop la littérature classique (et c'est dommage parce que Plumbing, d'Updike est un chef d'½uvre de prose). Mais vous avez également remarqué que pratiquement toutes les nouvelles, sans distinction de genre, ont été plus appréciées quand les révélations étaient dans la préface. Ca signifie que je lis mes fictions de la bonne façon, commençant par la fin et continuant par le début. J'aime bien plus ces histoires car le suspens y est sous contrôle.

 

Quelques réflexions sur ces données :

1- A l'âge de l'information, nous sommes devenu (modérément) obsédés par les révélations. En restant éloigné de tout réseau social nous avons moins de chance d'en apprendre sur le final d'une série comme Lost ou le coup de théâtre finale du dernier blockbuster. Mais c'est une habitude récente. Après tout, la culture populaire est composée d'un millier d'années d'histoires incroyablement prévisibles, des tragédies grecques antiques au « happy end » hollywoodien en passant par les mariages shakespearien (est-ce que ce désir de fin surprenante date d'Usual Suspect ? Ce n'est pas comme si Twitter pouvait ruiner la fin d'un film de John Wayne). Ce que la recherche montre, c'est que le manque de surprise fait parti du plaisir. On aime bien plus une ½uvre quand le suspens est contenu par le conventionnel, quand on n'a pas à vraiment s'inquiéter de la mort du héros. Je soutiens que, dans bien des cas, le fait même qu'on aille voir un genre particulier de film (ou que nous lisions un genre particulier de livre) est en soit un indice, un rappel du fait que nous savons que ça ce finira comme prévu. Tout genre est une espèce de « spoiler » en lui-même. 

2- Simplement parce que nous connaissons la fin ne signifie pas qu'il n'y aura pas de surprise. Même quand je triche et lis les dernières pages en premiers, un bon thriller me surprendra toujours sur la façon d'arriver à la fin. Peut-être surévaluons-nous le plaisir d'une fin surprenante au détriment de ces plus petits étonnements qui émaillent le récit. Ce n'est pas la destination qui compte mais le voyage narratif. Christenfeld et Leavitt supposent même que le fait de connaître la fin augmente la tension narrative : « Connaître la fin d'¼dipe peut rehausser l'agréable tension de la disparité de connaissance entre le lecteur omniscient et le personnage marchant droit vers sa perte »

3- Les surprises sont plus amusantes à planifier qu'à vivre. L'esprit humain est une machine à prédiction, ce qui signifie que nous considérons les surprises comme des échecs cognitifs, des erreurs mentales. Notre première réaction n'est presque jamais « C'est cool ! Je ne l'avais pas vu venir ». A la place, nous nous sentons embarrassé par notre propre crédulité, par la consternation d'une erreur de prédiction. Alors que les auteurs et les scénaristes peuvent apprécier créer ces ingénieux rebondissements, ils devraient savoir que le public les appréciera bien moins. Les psychologues terminent leur article en se demandant si le plaisir d'une surprise gâché peut s'étendre au delà de la fiction.

 

L'intuition fausse sur la nature des « spoilers » peut persister car les lecteurs sont incapables de comparer entre une expérience de lecture gâchée et une expérience non-gâchée. D'autres intuitions sur le suspens peuvent se révéler également fausse, et peut-être un cadeau d'anniversaire devrait-il être enveloppé dans de la cellophane transparente, et une alliance ne devrait pas être cachée dans la mousse au chocolat.

Article original : http://www.wired.com/wiredscience/2011/08/spoilers-dont-spoil-anything/

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Commentaires

Celimbrimbor
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Celimbrimbor
Je ne suis pas d'accord. Si la révélation est bien faite, bien amenée et bien construite, tu as beau la savoir à l'avance, tu te la prends dans la tronche avec toute la surprise du monde. Justement parce que l'auteur a réussi à te manipuler pour te faire oublier qu'elle allait venir, ou bien il l'a tellement bien mené que, finalement, tu es tout autant surpris. Enfin, je trouve.
Mais encore une fois. Je préfère la chasse à la capture.

Celim.
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Ouaips mais en même temps, si l'auteur a voulu la surprise, priver d'autres de celle-ci, c'est aller contre sa volonté, contre la logique de l'oeuvre et leur manquer de respect à tous deux (sans même parler des "autres" en questions). C'est d'une grossièreté sans borne.

La mort d'Aerith, elle a quand même vachement plus d'impact quand on ne s'y attend pas. Je le sais, j'ai testé pour vous. A sa sortie. En japonais. Je m'y attendais même d'autant moins que je ne pigeais pas un traître mot de ce qui était écrit à l'écran.

Fort de ces considérations qui relèvent de l'enfonçage de portes ouvertes, cet article me paraît relever plus du sophisme qu'autre chose. "Ce qui ne gâche pas le film n'est pas un problème", or "le spoil ne gâche pas les bons films", donc "le spoil n'est pas un problème". Et l'Internet d'applaudir, oublieux de mes trois premières lignes ici, qui ne vont pourtant pas chercher bien loin.
Celimbrimbor
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Celimbrimbor
Je trouve aussi qu'il s'agit d'un faux problème. Surtout parce que quand on juge une oeuvre à la valeur d'un retournement incidentel, on mérite le pal.

Celim.
Fersen
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Fersen
Je serais plutôt en accord avec le texte (forcement, c'est moi qui l'ai traduit et publié sur mon blog…) même si j'aime âtre surpris de temps en temps et me dire "C’est cool ! Je ne l’avais pas vu venir".

Si c'est assez agaçant de se faire spoiler une oeuvre (surtout une oeuvre qu'on attend avec impatience), je pense que ce n'est pas non plus la fin du monde… Après tout, c'est le voyage qui compte, pas la destination. La mort d'Aerith, tout le monde ou presque se l'est faite spoiler à un moment ou à un autre (un ami, la pub télé, un article et même l'arrière de la jaquette du jeu) et pourtant, ça ne nous a pas vraiment enlevé le plaisir de jouer à FF7.

Je pense qu'on accorde trop d'importance au spoiler. Usual Suspect, L'Empire contre-attaque, Psychose, Citizen Kane, etc… Ces films fonctionnent sur un rebondissement et pourtant, une fois la surprise éventé, ils restent de grands films, ils ne perdent pas leur attrait pour autant.
ladanettedu94
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ladanettedu94
J'ai la mauvaise habitude de me plaindre dès qu'on me spoile un truc alors que je suis d'accord à 1000% avec cet article, rondement bien écrit d'ailleurs. Du coup je me sens con.

Faut dire aussi qu'il y a des films qui fonctionnent sur l'attente du spectateur, mais d'autres qui fonctionnent parce que le spectateur ne sait justement pas à quoi s'attendre. Genre pour Psychose, Hitchcock aurait acheté la quasi totalité des bouquins duquel était adapté son film parce que selon lui la surprise était un élément très important de son film, même si elle n'existe plus au delà du premier visionnage.

Mais bon, se faire spoiler la fin d'une oeuvre modifie quand même sacrément la perception d'une oeuvre la première fois qu'on la voit, et comme on ne regarde la plupart des films qu'une seule fois, ça reste un élément important.
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Surtout qu'il y a quand même des films ou œuvres articulés autour de ce grand inconnu qu'est le dénouement.
C'est sûr qu'on peut lire un bouquin policier en connaissant le coupable pour voir comment le protagoniste arrive à le confondre (ou pas), mais c'est quand même vachement plus sympathique de chercher en même temps que lui.
Rhazya
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Rhazya
Quand je me fais spoiler quelque chose, quand je le lis je ne fais qu'attendre le moment où ça va arriver.
Du coup, même si ça ne "gache" pas, pour moi c'est pas génial parce que ça change la façon dont l'auteur aurait voulu que nous vivions la chose.

Du coup je suis fortement en désaccord avec l'idée.
felicius
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felicius
Article intéressant, mais je me demande si cette étude ne passe pas à côté d'un truc : Il est clair qu'on prend du plaisir en faisant le "voyage" dans l'histoire, et un twist n'y change rien. Par contre je pense que ça a un effet fort sur la conservation en mémoire d'une œuvre. Le fait de se faire duper ou choquer fait qu'on repense ultérieurement à cette œuvre, ça laisse une emprunte. Parlerait-on encore d'usual suspect, du sixième sens, etc si on ne s'était pas senti choqué/dupé par la révélation ?
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Ma première réaction est toujours "c'est cool, je ne l'avais pas vu venir".
C'est quand je vois les choses venir que je me fait suer.
J'aurais tellement voulu que l'adaptation ciné de Shutter Island fasse plus dans la finesse...
Zinzolin
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Zinzolin
Non, mais faut les comprendre les scénarios de jeu n'ont pas beaucoup d'intérêt intrinsèque (dialogue, thématique, symbolique, personnage) parfois même les gameplay ne valent rien alors il faut bien qu'il se trouve une excuse/raison pour faire un jeu : mériter la fin.
Pedrof
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Pedrof

Et comme il dit l'esprit humain a sa part à jouer. Dans les Évadés, je crois toujours que Tim Robbins va se suicider. Je sais que c'est pas le cas, et pourtant j'ai le coeur serré à chaque fois.


Je suis bien d'accord.
BlackLabel
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BlackLabel
Je pense que lorsqu'une histoire est bien racontée, les révélations sont prévisibles car logiques, donc pas de souci. Si c'est n'importe quoi, les révélations sont idiotes et donc imprévisibles, pas de souci non plus de les connaître à l'avance :D

Et comme il dit l'esprit humain a sa part à jouer. Dans les Évadés, je crois toujours que Tim Robbins va se suicider. Je sais que c'est pas le cas, et pourtant j'ai le coeur serré à chaque fois.

Perso je suis du genre à revoir beaucoup un film quand je l'apprécie, la première fois je suis plus dans l'appréhension "Est-ce que ça va être bon jusqu'au bout ?", alors que la deuxième fois je sais à quoi m'attendre et mes appréhensions sont endormies.

L'obsession du spoiler je trouve ça un peu puéril, surtout aujourd'hui où les gens veulent absolument rien savoir et se plaignent à la moindre info.
Pedrof
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Pedrof
Tout à fait, on peut créer du suspens en révélant la fin dès le début. J'ai été spoilé plusieurs fois sur des séries et ça ne m'a rien gâché.

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