Bréviaire des vaincus - Expérimentations littéraires

Bréviaire des vaincus - Expérimentations littéraires

Par maitrenanar Blog créé le 30/04/10 Mis à jour le 26/07/14 à 13h50

Le Bréviaire des vaincus vous proposent une plongée originale dans la littérature : science-fiction, romans noirs, fantastique ou oeuvres inclassables. Nous sommes ouverts à toutes les propositions, ceci est un terrain propice aux expérimentations littéraires !

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Extrait

La question du naturalisme me semblait difficile à appréhender. En effet, Zola fonde le naturalisme mais personne, à part lui, ne veut s'en réclamer. C'est en lisant Le Roman expérimental, recueil d'article de Zola cherchant à expliquer sa théorie de la littérature, que je compris mieux ce qu'était cette école littéraire.

Au fond, le naturalisme n'est qu'une vision de l'Histoire. Et plus spécifiquement de l'Histoire littéraire. Zola retrace dans l'article "Lettre à la jeunesse" une histoire littéraire sous un angle naturaliste. Pour lui, le naturalisme a existé depuis le début, a évolué mais on en trouve des traces au fil des siècles jusqu'au XIXème siècle qu'il étudie plus spécifiquement. Zola prend Balzac pour modèle mais n'arrête pas au romancier de la Comédie humaine sa définition du naturalisme.

 
Malgré ce que Zola veut nous faire croire, autrement dit que la littérature peut s'appliquer à elle-même des théories scientifiques émanant de Claude Bernard (et de son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale), ce qui semble assez délicat car Zola ne se fonde que sur des observations branlantes et non sur un matériau tangible (au mieux il est un sociologue mais pas un scientifique, donc du côté des sciences molles plus que des sciences dures, malgré l'application de sa théorie de l'observation et de l'expérimentation), on trouve quelques remarques brillantes dans cette anthologie.
 
Je voulais en rapporter une pour ce billet. Elle concerne Victor Hugo. Zola apprécie le poète mais est très critique envers le penseur. Je rejoins pour ma part entièrement Zola, Hugo est lyrique mais grossier dans sa réflexion. C'est probablement cette grossièreté, Les Misérables est une vision caricaturale de l'opposition riches/pauvres (avec un Jean Valjean quasi christique et des innocents plus blancs que blancs), qui conduit Victor Hugo à être encore et toujours adapté au cinéma (sous peu, on relève l'apparition d'une comédie musicale américaine sur le roman d'Hugo). 
 
Il est plus délicat de faire du spectaculaire avec La Comédie humaine de Balzac, ou plus proche de nous avec Voyage au bout de la nuit de Céline. Hugo, par son utilisation de types, sa vision caricaturale des oppositions internes à une société, ne bouscule pas vraiment le lecteur. Il est un joyeux critique, lyrique, mais la portée de son tir est très faible. Je me faisais donc ce constat en lisant Hugo, et je m'aperçus que déjà à son époque Zola critiquait de la sorte son collègue romancier, poète et dramaturge. 
 
Même si on peut reprocher à Zola de prendre ses visions pour la réalité, un bourgeois de Zola reste un bourgeois de Zola et non le bourgeois (d'ailleurs lequel ?), on ne peut pas nier que l'auteur naturaliste amassait une foule de documents pour décrire au plus juste l'univers traité. Le problème est plus du côté de l'objectif/subjectif que de la qualité de la critique. Car, la critique existe, est souvent solide, et documentée. Ce qui n'est clairement pas le cas chez Hugo qui se contente de peindre grossièrement, à la manière d'un Eugène Sue, la pauvreté et les riches.

 

"Si j'applaudis Victor Hugo comme poète, je le discute comme penseur, comme éducateur. Non seulement sa philosophie me paraît obscure, contradictoire, faite de sentiments et non de vérités; mais encore je la trouve dangereuse, d'une détestable influence sur la génération, conduisant la jeunesse à tous les mensonges du lyrisme, aux détraquements cérébraux de l'exaltation romantique. 
 
Et nous venons bien de le voir, à cette représentation de Ruy Blas, qui a soulevé un si grand enthousiasme. C'était le poète, le rhétoricien superbe qu'on applaudissait. Il a renouvelé la langue, il a écrit des vers qui ont l'éclat de l'or et la sonorité du bronze. Dans aucune littérature, je ne connais une poésie plus large ni plus savante, d'un souffle plus lyrique, d'une vie plus intense. Mais personne,  à coup sûr, n'acclamait la philosophie, la vérité de l'oeuvre. Si l'on met à part le clan des admirateurs farouches, de ceux qui veulent faire de Victor Hugo un homme universel, aussi grand penseur qu'il est grand poète, tout le monde haussent les épaules aujourd'hui devant les invraisemblances de Ruy Blas. On est obligé de pendre ce drame comme un conte de fées sur lequel l'auteur a brodé une merveilleuse poésie. Dès qu'on l'examine, au point de vue de l'histoire et de la logique humaine, dès qu'on tâche d'en tirer des vérités pratiques, des faits, des documents, on entre dans un chaos stupéfiant d'erreurs et de mensonges, on tombe dans le vide de la démence lyrique."

 
 
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Commentaires

maitrenanar
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maitrenanar
Houla, je constate que la discussion fait encore débat de nos jours. Ce qui est rassurant, la littérature n'est pas une vieille chose rance.

Je lis des choses très intéressantes. Je pense en effet que Zola et Hugo ne sont pas comparables sur le plan des idées, du réalisme des écrits. Zola est obsédé par la science, Le Roman expérimental est bourré de références à Claude Bernard, alors que Hugo ne s'inscrit dans aucune démarche rigoureuse. Il est "auto-suffisant" d'une certaine manière. Chacun a ses qualités et chacun critiquera l'autre sur son terrain. Hugo peut dire que Zola n'est pas assez lyrique, style plat; et Zola qu'Hugo développe des idées caricaturales. C'est aussi, et toujours, une question d'angle d'approche. Cherche-t-on une acuité de regard sur la société ou un style élevé ?

Si on doit regarder Hugo et Zola sur le plan des idées, et du réalisme des descriptions (de la société, de groupes sociaux, etc...), il est clair que Hugo est battu. Les Misérables n'a pas la justesse descriptive de l’Assommoir. Rien que sur le registre de la langue, Zola s'efforce de "faire parler peuple" ses personnages. Hugo s'en moque. Bref, il vaut savoir ce que l'on veut et comment on regarde.

Je pense que Zola n'est pas parfait, je le critique d'ailleurs, mais je pense qu'il vise juste en disant qu'Hugo se fourvoie sur un terrain qu'il ne maîtrise pas (la critique sociale crédible). Après, Zola est obsédé par la science, il fonde le naturalisme. C'est une bonne chose. Non pas parce que la littérature doit être ainsi mais parce qu'elle est une grille de lecture possible, qui entraînera fatalement des réactions et d'autres écoles (symbolisme, surréalisme, etc.). C'est en affirmant une identité qu'on amène les autres à s'identifier clairement (en littérature).
Waldotarie
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Waldotarie
Je me doute que tu avais compris. Mais comme tu ne peux pas t'empêcher de troller... :whistling:
Après on peut certes trouver Zola caricatural, mais on peut aussi juger avec une certaine objectivité (relative certainement, mais tout de même applicable quand les déséquilibres sont trop grands) que Hugo l'est encore plus. Comme de comparer le scénario de Ghost in the Shell à celui de Matrix si tu veux !! :evil:
Après en ce qui concerne la vision de la littérature de Zola, elle est aussi représentative d'une époque qui n'encourageait pas forcément à créer du merveilleux (les oeuvres de Jules Verne étant empreintes de tout un tas de justification scientifiques - erronées- pour justifier toute tentative d'imagination, Maupassant baignant dans une froide et banale réalité pour mieux tomber dans le fantastique.. et j'en passe !).
Globalement, tous les concepts du XIXè siècle paraissent datés voir même ridicule maintenant, mais il faut tout de même leur reconnaître leurs qualités propres, tout en ne s'arrêtant pas à eux pour définir la grand littérature, je te rejoins sur ce point. Zola a également participé à la reconnaissance de problème sociaux, et c'est déjà un point important en soi, et c'est une chose qui fait généralement de manière assez fine...
Rockolarea
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Rockolarea
Tout à fait d'accord avec ta dernière réponse. In fine, ce qui antagonise les deux auteurs est aussi ce qui fait leur point commun : l'un et l'autre on cherché à aller le plus loin possible dans leur voie : le lyrisme pour Hugo, le réalisme pour Zola. Qu'ils s'opposent sur la fin de la littérature n'est donc pas étonnant. Qu'ils aient eu la même opiniatreté en poursuivant la leur non plus !
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Non mais j'avais bien compris ce que voulait exprimer Zola, hein. ;) Je voulais juste souligner que c'était l'hosto qui se moquait de la charité. Zola TROUVE Hugo caricatural. Mais rien n'empêche de trouver Zola caricatural, et ainsi de suite ad libitum. La littérature EST distanciée de la réalité par nature, qu'elle en ait l'air ou non. Le but d'un auteur peut être de s'en rapprocher le plus possible, de cette "réalité" (qui n'est jamais que "ce que l'auteur en question perçoit imparfaitement comme tel"), mais ce n'est qu'une voie parmi des milliers d'autres. L'autre erreur de Zola est de réduire la chose littéraire à la seule "tentative de représentation du réel" didactique. Heureusement que chaque époque a compté dans ses rangs des auteurs qui partaient radicalement à l'opposé, sans quoi elle serait bien pauvre, notre Littérature avec un grand L.
Waldotarie
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Waldotarie
Certes mon cher Liehd, personne ne pourra nier que n'importe quel écrit est empreint de subjectivité, du simple fait qu'il est l'oeuvre d'un humain. (Les oeuvres divines seules pourraient être considérées comme vérités absolues à mon sens, mais c'est un autre débat - qui ne m'intéresse que modérément, en bon athée tendance agnostique ! :P).
Mais il me semble que le terme de "conte de fées" employé à dessein par Zola pour qualifier les oeuvres d'Hugo ne convient pas à toute oeuvre littéraire, mais sous entend bien que le travail est particulièrement distancié de la réalité (dont il tenta la majeure partie de sa vie de retransmettre sa vision, tout de même !), et qu'en étant trop caricatural il perd son sens didactique.

Après, je ne suis pas le littéraire de la famille hein... :P
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Bien sûr. Il n'y a pas que l'intention qui compte, dans ce domaine. La réalité, c'est ce qui est objectif, c'est ce qui est perçu (et, en premier lieu, ce qui préexiste à la perception). Or un auteur ne peut appréhender cette réalité qu'à travers le filtre de ses perceptions, ainsi que ceux de son éducation, de ses a-prioris, de ses opinions personnelles, etc, etc... Par conséquent, quand bien même voudrait-il se montrer objectif qu'il ne le pourra pas. Il pourra, avec de la rigueur, se rapprocher de cet idéal d'objectivité, mais il ne pourra pas l'atteindre et tant qu'il ne le pourra pas, ce qu'il écrira comportera, nécessairement, une part de subjectivité. Qui représentera, elle-même, une part de fiction (de "conte", pour prolonger la métaphore)... et cette part fictionnelle fera que le réalisme annoncé ne sera jamais qu'une apparence, si fidèle puisse-t-il être (ou paraître) à ce dont il entend rendre compte. En substance, l'être humain ne peut proposer que des interprétations de la réalité, qu'il en soit conscient ou non.
Donner un livre à lire (historique compris) et dire "voilà ce qui s'est réellement passé", c'est mentir avec plus d'effronterie que tous les auteurs romantiques. Même si le livre historique en question ne propose qu'un recensement mécanique de faits réduits à leur plus simple expression, la subjectivité se reportera ailleurs (dans le choix, notamment, des faits retenus/convoqués. Car pour une situation donnée, seule l'intégralité des faits permet de proposer une vision objective de celle-ci. Or cette intégralité, à nouveau, est un idéal impossible à atteindre pour l'homme, qui est contraint par nature - il n'est pas omniscient - à opérer un tri).
Rockolarea
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Rockolarea
Je pense qu'aucun de nous ne peut affirmer si c'est réaliste ou pas étant donné que nous n'avons pas vécu cette époque. Je parlais ici de l'intention de l'auteur. Et que dire des livres historiques par exemple, sont-ils des contes de fées ?
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Ils représentaient la réalité telle que l'envisageait Zola. Ce qui relève, déjà, du conte de fée, si réaliste que cela puisse SEMBLER. :D
Rockolarea
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Rockolarea
Je me dois de m'inscrire en faux (ouverture pompeuse) ! Zola par son oeuvre s'est justement attaché à décrire la réalité de son époque au plus proche. Même si les personnages qu'il utilisait n'étaient pas réels ils étaient réalistes et non pas romantiques ou lyriques...féériques ;)
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
En même temps, tout livre est un conte de fée. Il y a les auteurs qui en sont conscients. Et les autres.
Epic Fail, Zola. ;)

Édito

Oeuvrant sous le pseudonyme d'Alfoux, je vous propose ici de découvrir les talents d'hier (oubliés) et les talents d'aujourd'hui et de demain. Des personnes intelligentes et proposant des écrits sortant des sentiers battus.

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