>
>
Il ne voit pas mais joue grâce au son du jeu : L'incroyable histoire de Sven van de Wege

Il ne voit pas mais joue grâce au son du jeu : L'incroyable histoire de Sven van de Wege

Par Alix Dulac - publié le
Image

En cette période de début d'année, d'épiphanie, de bonnes résolutions - mais aussi pour certains de bilan de la fin d'année précédente - nous, chez Gameblog, on a choisi de vous livrer un conte, un conte des temps modernes, avec dans le rôle du héros un personnage pas comme les autres : un joueur eSport de Street Fighter... aveugle !

Sven van de Wege est âgé de 32 ans. On l'a rencontré lors du Red Bull Kumite, en novembre dernier, pendant le Last Chance Qualifier, qui devait offrir à un joueur tout public et non invité par l'organisation à prendre part à la phase finale de la compétition. Un qualifier qui n'a pas souri au joueur néerlandais, très sympathique et agréable au demeurant.

 

L'histoire aurait pu s'arrêter là. Sauf que notre joueur de versus-fighting n'est pas un eSportif comme les autres. Il est aveugle. Et s'il tient bien la manette entre ses mains, il n'a aucun repère sur ce qui se passe à l'écran. Enfin, presque.

J'utilise les musiques du jeu. Je ne peux pas voir l'écran parce que je suis totalement aveugle. Avec l'aide de la musique, des effets sonores dans le jeu précisément, je suis capable de savoir où se situe mon personnage et où se situe le personnage de mon adversaire, ce qu'il est en train de faire et donc, comment je peux le contrer. Du coup, de cette façon, j'essaie de faire de mon mieux pour remporter mes matches.

Déroutant, au premier abord, pour tout le monde. Pour nous, simple spectateur devant ce joueur totalement épanoui dans son approche inédite du jeu vidéo. Mais aussi pour ceux qui croiseraient sa route. "C'est toujours mieux de pouvoir utiliser ses yeux et ses mains", estime Sven. "Parfois, je pense que les adversaires ne s'attendent pas à ce que je fasse ça et parfois oui. Je peux les surprendre." Mais pas sans conditions toutefois.

Je dois débuter à la gauche de l'écran et mon adversaire être à la droite de l'écran au début du combat.Quand il saute vers moi où à côté de moi, je peux l'entendre, je peux entendre ça. Dès que j'ai entendu, dès que j'ai entendu ce qu'il faisait, je m'adapte avec le coup adéquat, comme le Dragon Punch par exemple. C'est vraiment agréable parce que le son du jeu est en stéréo. Aussi, quand les personnages se déplacent à la gauche ou à la droite de l'écran, les sons vont aussi dans leurs directions.

On n'ose imaginer ce qu'il serait advenu de la nouvelle vie de Sven si la sonorité de Street Fighter V avait été en mono.

Il perd la vue à l'âge de six ans

Cette nouvelle vie, si Sven l'accueille désormais à bras ouverts, tire malheureusement sa force d'un drame. Après tout, quel serait un conte sans sa petite part de sombre ? Le revers douloureux, notre champion de SF le découvre à l'âge de six ans. Après tant d'années de vue normale, un cancer lui est diagnostiqué. Et sa vue finit par le trahir, lors d'un été 1992. Qu'il nous raconte, voix tremblante et larmes sur les joues, comme si c'était encore hier.

J'étais en vacances avec ma famille. J'avais beaucoup de douleurs au crâne. Après plusieurs visites à l'hôpital, les médecins ont trouvé une tumeur dans ma tête et elles étaient en train de détruire mes nerfs optiques. Je me rappelle de ce jour vraiment bien - j'étais à l'hôpital. Ma mère était là. Je dormais et quand je me suis réveillé, c'était noir tout autour de moi. J'entendais les gens parler autour de mon lit. Et j'ai demandé à ma mère : 'Maman, pourquoi tout le monde est là ? C'est la nuit'. Et elle m'a répondu : 'non, il est 11 heures du matin'. 'Non, non, on doit être la nuit, je ne peux rien voir'. Ensuite, j'ai réalisé que j'étais aveugle. Cela a été dur mais j'ai été très vite focalisé sur le fait de guérir du cancer et j'ai toujours l'espoir de voir de nouveau. Mais ça n'a pas marché. Maintenant, je suis aveugle mais je suis toujours en vie.'

En vie et bien décidé à vivre à fond son rêve eSportif. A raison de trois heures par jour, celui qui est joueur semi-professionnel pour la structure néerlandaise Asterion perfectionne ses combos avec le personnage de Ken. "Parce que j'adore sa voix. Il est rapide. Il pourrait être mon ami s'il était réel" confie-t-il, se remémorant au passage quand cette incroyable opportunité sonore d'être compétitif sur SF est venue à lui.

"Quand j'ai perdu la vue, j'avais peur de ne plus pouvoir jouer du tout au jeu vidéo. Et puis je suis allé jouer chez un ami qui avait la Super Nintendo, décrit Sven. Je l'ai écouté jouer et je lui ai dit : je peux entendre ce qui se passe dans le jeu. Je peux comprendre ce qui se passe. Laisse-moi essayer. Et là, étape par étape, j'ai grandi avec le jeu. J'ai pu m'adapter. J'ai joué à beaucoup de jeux de combat pour le fun et puis depuis l'année dernière j'ai commencé à m'aligner sur des gros tournois."

Asterion, une bouffée d'air pour Sven, une aubaine pour la structure

Après un an et demi de recherche, Sven trouve un sponsor - car les tournois auxquels je prenais part, nous précise-t-il, je les payais de ma poche - et une structure, Asterion. Le Red Bull Kumite ? L'occasion de porter en grand les couleurs de sa nouvelle team, plus réputée pour son roster sur StarCraft II que pour compter un joueur aveugle dans ses rangs.

Un choix qui s'est imposé, finalement, aux yeux de la structure, comme nous l'explique son directeur Amon Heavers.

Nous avons beaucoup de joueurs professionnels qui font partie des meilleurs en Europe et dans le monde sur StarCraft II. Mais nous n'avons jamais eu de joueurs avec une telle histoire en dehors du jeu. Nous nous sommes dit que nous devions faire quelque chose avec lui. Que c'était une chance. Nous devions définitivement nous adapter à lui. Nous avons dû travailler et revoir notre façon de faire. L'entraîner était quelque chose de totalement différent pour nous. Venir en tournoi avec lui était aussi quelque chose de totalement différent.

Mais l'idée n'était pas forcément d'y faire un résultat. "Au Red Bull Kumite, nous avions deux objectifs, annonce Amon. Celui de le voir disputer un qualifier de ce calibre et tenter de se qualifier pour un tournoi majeur comme celui-là. L'autre était aussi de lui permettre de servir d'exemple et de source d'inspiration pour les joueurs non-voyants, pour les gens qui souffrent d'un handicap et de montrer qu'ils peuvent continuer à entretenir leur rêve et qu'en s'accrochant, rien n'est impossible."

 

A condition que Capcom joue le jeu. Explications. "Je ne veux pas qu'il change tout le jeu. Street Fighter V est déjà très bon. Mais il faudrait améliorer les sons du jeu, pas seulement pour moi mais aussi pour les autres joueurs non-voyants." Histoire de grossir à l'international et de perfer en LAN. Mais aussi de faire monter encore le son autour de son histoire, aussi incroyable qu'instructive pour chacun d'entre nous finalement.

La rédaction vous recommande

5 commentaires
  • Les plus récents
  • Les plus anciens
Tous les commentaires (5)