To the Moon sur PC, le test de Zinzolin

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Zinzolin
6
Zinzolin PC

Memento Mori

Spoilers mineurs sur l'histoire

 Est-ce qu'une ½uvre comme To the Moon gagne à être un récit interactif plutôt qu'un film, une pièce de théâtre, une bande dessinée ou un roman ? Est-ce bien pertinent d'attaquer ce titre sur sa technique faiblarde et son absence de gameplay ? Doit-on considérer To the Moon comme un récit, essentiellement un texte, une succession d'images accompagnées par une magnifique musique, ou comme un mauvais jeu au scénario émouvant ? Critiquer un jeu pour ce qu'il est ou uniquement par rapport à notre vision du médium, notre grille d'évaluation ? Nous allons choisir la seconde option. Je ne peux pas saluer tous les jeux qui passent pour ce qu'ils sont et ce qu'ils font même si cela va à l'encontre de ma vision du jeu vidéo. Sinon, j'aurais de la considération pour WiiSport, Call of Duty et Uncharted, et je n'aurais aucun intérêt à mettre des notes ou à critiquer des jeux. To the Moon a pris la peine d'être intéractif, je vais critiquer la pertinence de cet aspect – comme j'aurais critiqué la pertinence d'un scénario d'un jeu aussi mauvais soit-il – puis je m'évertuerai à rendre justice à sa magnifique histoire.

 

To the Moon est un jeu d'aventure réalisé sous RPG-Maker par Kan Gao et son équipe FreeBird Games. On y incarne deux scientifiques de Sigmund Corps, Dr Rosalene et Dr Watts, qui doivent parcourir la mémoire d'un vieil homme mourant pour exaucer son souhait. Un travail de routine pour nos deux compères hors norme, il suffit de remonter les souvenirs du patient, strate par strate, jusqu'à son enfance pour lui injecter son désir présent et restructurer toute sa mémoire. Le souhait de notre homme ? Se rendre sur la lune. La raison ? Même lui l'ignore. Finalement, les choses ne s'annoncent pas si faciles et leur travail risque de prendre toute la nuit, alors que Johny, le patient, est inconscient.

 

Le jeu m'a surpris dès les premières, j'ignore si c'est grâce à la traduction française, mais si l'ambiance visuelle et musicale du jeu sont mélancoliques, l'écriture elle se permet d'être plus « souple » et de jouer sur plusieurs registres. Le jeu commence avec la dispute des deux collègues suite à un accident de voiture et un écureuil écrasé, alors qu'un vieil homme mourant les attend plus loin. Les dialogues ne se veulent pas toujours sérieux ou mélodramatique, certains personnages jurent beaucoup, les plaisanteries abondent, etc. Dans l'ensemble le ton n'est jamais pompeux ou très grave, ce qui est une grande qualité selon moi, puisque l'atmosphère musicle et visuelle et l'idée de départ de l'intrigue cristallisent déjà toute l'intensité émotionnelle du titre. Ainsi, To the Moon donne l'impression de vraiment vouloir raconter l'histoire, celle de Johny à travers les yeux de nos deux scientifiques, et de proposer une réflexion sur ce qu'ils vivent, plutôt que de nous émouvoir à tout prix à coup de scènes cultes sur-jouées. Cependant, l'auteur ne semble jamais croire totalement au potentiel de sa propre histoire et du format choisi.

 

Cette remarque est plutôt mesquine, mais à trop chercher à se distancier de son récit par l'humour, le jeu donne l'impression de ne pas croire en son propre travail. Les personnages d'abord qui ne cessent de commenter la vie de Johny et qui répètent plusieurs fois que tout ceci n'est qu'une histoire à l'eau de rose, peut-être pour se protéger personnellement de la situation dramatique et injuste, mais qui ressemble à un aveu sortant de la bouche de l'auteur. La magnifique bande-son du jeu, la plupart du temps diégétique et qui accompagne à merveille les scènes présentées, sera commentée par les personnages qui mettront en avant la simplicité de sa composition. Il y a cette scène de RPG parodique et hilarante ensuite, un affrontement face à un écureuil où les enfants demanderont aux joueurs d'arrêter de faire de la maltraitance envers les animaux ou une remarque mal avisés sur les FPS. Sans parler d'une autre scène. Des évènements de quelques minutes dans notre longue histoire mais inadéquats, où on se demande si l'auteur est assez mature pour considérer son jeu avec modestie ou s'il a juste honte de proposer un récit interactif fait avec de faibles moyens et sans gameplay digne de ce nom. À la longue, ce genre de commentaires peuvent agacer, comme s'il fallait avoir honte de ce qu'on jouait et de ce qu'on regardait.

 

Sincèrement, le jeu donne l'impression de se dessiner une cible sur le front alors qu'un grand nombre de joueur se chargeront de tirer sur l'ambulance. Comme moi. Parce qu'en matière de tâches ingrates et insignifiantes à jouer, on en a plein dans le premier acte. Fouiller le décor à la recherche de memento, des objets qui ravivent des souvenirs, pour remplir un compteur. Puis s'approcher d'un lien mémoriel et résoudre un puzzle – toujours le même, toujours facile – pour partir. Le genre d'activité qui se répète une dizaine de fois sans gagner en intérêt. On se contente de passer la souris sur tous les éléments du décor pour voir lesquels sont interactifs pour cliquer dessus et laisser les personnages s'y approchaient seuls. To the Moon échoue à nous impliquer son aventure à travers son core-gameplay qui est pourtant juste de déplacer son personnage et interagir avec les objets. Il oublie même qu'il est réalisé sous RPG-Maker parfois pour nous pondre une scène avec un gros plan sur le visage pixelisé d'un personnage pour nous plonger dans sa réflexion. Et on retourne au sempiternel débat, est-ce qu'un jeu peut proposer un gameplay irréprochable avec une histoire profonde dans un ensemble cohérent ? Ou est-ce qu'on devra sans cesse jongler entre plusieurs types de titre pour avoir des expériences convaincantes dans un domaine mais faiblarde dans un autre ?

 

Le jeu de Kan Gao est convaincant dans son domaine, on a une histoire poignante. Oui, parce que malgré tous ce que j'ai énoncé plus haut, je le répète l'histoire de To The Moon est intelligente et émouvante de par ses personnages et ses thèmes abordés. L'amour, les regrets, les traumatismes infantiles, vivre avec des proches ayant des troubles mentaux ou tout simplement le fait de ne pas réussir à s'approprier sa vie et de vivre comme un autre pour un autre. On est face à un ensemble de brides, une sorte de psychanalyse virtuelle où on poursuit une enquête au fond de l'esprit d'un autre. Une ½uvre qui a compris que pour transmettre une émotion, il ne fallait pas forcément enchaînés les scènes mélodramatiques, proposer des embranchements narratifs ou étirer inutilement son histoire. Quatre heures, c'est tout ce qu'il faut au jeu pour nous raconter son récit et aucune scène n'est à jeter tellement le tout est nécessaire et cohérent. Quatre personnages bien écrits, une ligne directrice claire, des retournements de situation préparés en amont et qui servent le propos du jeu et des situations conflictuelles entre les personnages. Peut-être qu'on pointera le fait que certains protagonistes comprennent la situation plus vite que nous et refusent de nous l'expliquer pour entretenir le suspense. Mais dans l'ensemble c'est suffisamment solide pour ne pas avoir à rougir face une autre ½uvre d'un autre média.

 

En jouant à ce titre j'ai repensé à Final Fantasy Tactics Advance car il est son exact contraire. Le titre de Square Enix présentait un enfant désirant sortir d'un rêve éveillé et affronter la réalité, To the Moon raconte l'histoire d'un vieil homme qui préfère se réfugier dans un fantasme dans ses derniers instants. Alors, on assiste scène par scène à tous ces petits choix dans sa vie qui l'ont conduit à ce sentiment de gâchis. Des malentendus qui pèsent lourds, des sentiments ambivalents et ambigus, des erreurs de jugement et de vie, etc. On voit sa vie d'un autre ½il, avec le recul de nos protagonistes et on comprend que ce n'est pas évident, parce qu'il ne se rend peut-être pas compte de ce qui est bon pour lui et de ce qu'il devrait changer dans son passé pour arranger les choses, mais tout ce que le joueur et les personnages peuvent faire c'est de se conformer à sa première demande déontologiquement.

 

La réussite du joueur et des personnages seront de toute façon virtuelle, le premier n'aura rien accompli dans sa vie, les seconds n'auront réussi qu'à restructurer la mémoire d'un homme pour l'aider à partir en paix, mais dans les faits cette vie manquée existera toujours. C'est ce constat amer et terriblement vrai, qui fait de l'histoire de To The Moon une histoire injuste et triste, parce qu'on s'émeut d'une (double) réussite fictive. Tout ceci n'est pas vrai, tout ceci est sans doute vain, mais les émotions ressenties par le joueur et – dans le cadre de la fiction – par Johny sont réelles. Finalement, dans ce sens, To the Moon y gagne un peu à être un récit intéractif. Une belle histoire.

 

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