Shadow of the Colossus sur PlayStation 2, le test de ippo

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ombre légendaire

Shadow of the Colossus
Ombre légendaire

Une page blanche face à un monument.
Comment écrire, décrire, retranscrire ce que j’ai au fond de moi face à une telle œuvre.
Juchée si haut, si loin à la cime de toute une passion.
Epreuve difficile. Adversaire démesuré. Les mots sont dérisoires et pourtant, ils peuvent être salvateurs. Mais la peur d’être trop faible pour parvenir à gravir cette montagne sacrée me hante. Me bouleverse.
Non, je n’y arriverai pas. Je le sais. C’est une évidence.
Je dois me faire une raison. Un des sommets de l’Art Vidéoludique, cela ne s’escalade pas.
Cela se contemple. Cela s’admire.
Il est inaccessible, au loin. Et tout près, en moi.
Je vais me contenter de dire, d’écrire pourquoi, en quoi je le trouve si Beau.
En me gardant bien de l’arpenter, ce sommet.
Cette ombre colossale qui me submerge tout entier, corps et âme.

Sans hésiter Je me prénomme Wanda. Mon aimée n’est plus. Emportée, sacrifiée à cause d’une malédiction qui se cache insidieusement en elle.
Comme toujours, l’injustice ne prévient pas. Elle frappe, et laisse, là, impuissant.
Je le refuse.
Cette mort, inévitable, sa mort à elle, je la refuse.
L’épée que je porte a un pouvoir. Elle peut me servir à rendre son âme à Mono, sans qui je deviens vide de sens. Sans qui je n’existe pas.
Alors, si une alternative divine existe, je dois en avoir le cœur net.
Après des jours et des nuits de périple, nous parvenons enfin aux portes des Terres Oubliées.
Mon fidèle Agro a chevauché sans geindre ni faillir. Portant sur son dos un fardeau qui n’est pourtant pas le sien. Nous continuons et avançons, pas après pas, vers cette citadelle qui se dessine au loin.
Et ce pont immense m’éloigne petit à petit d’un passé que je veux oublier. Me rapprochant d’un futur que je veux lui offrir, à elle. Mono.
L’intérieur de la citadelle est froid. Froid comme les imposantes idoles alignées de part et d’autre de l’allée. Froid comme la pierre de l’autel sur lequel je dépose mon amour. Froid, comme sa peau.
Par quel miracle vais-je pouvoir revoir un jour son sourire ?
Des ombres s’approchent. Formes humaines noires et belliqueuses. Je sors mon épée, et à sa vue, ils disparaissent en un souvenir évanescent.
Descend alors des cieux cette voix inhumaine, fruit d’une entité complexe, mi-homme mi-femme, mi-dieu mi-démon : Dormin.
Bien que je ne sois qu’un simple mortel, cette épée me vaut une « faveur ». Il/Elle me propose un pacte. En ces lieux interdits vivent seize colosses. Si je veux rendre son âme à Mono, il me faudra les occire et ainsi détruire les statues dont ils sont l’incarnation.
Mais il me met en garde : cela ne se fera pas sans risque, et le prix à payer pour ressusciter ma douce pourrait être lourd, très lourd. Suis-je prêt à le payer, ce prix ?
Ma vie contre la sienne.
Ou ma vie sans elle ?
Ma réponse fut immédiate.
« Ce n’est pas grave ».

Je viens avec toi
Après une introduction poignante, Shadow of the Colossus nous confronte rapidement avec notre premier ennemi. La solitude.
Cette solitude de Wanda, qui ne nous touchait pas intimement lorsque l’on assistait impuissant à son arrivée sur ces Terres Oubliées, elle nous foudroie sitôt le pouvoir rendu au joueur.
Nous sommes seuls, effroyablement seuls.
Pas un son, pas un mouvement. Une vaste plaine à perte de vue. Prise de conscience suffocante de la démesure de notre quête.

Le poids du silence est brisé par notre monture dont l’écho des pas résonne contre les murs : Agro. Un allié, un ami même. A l’image de cette intimité, de cette tendresse réciproque entre Ashitaka et Yakkuru dans Princesse Mononoke, l’amitié entre un homme et un animal dépeinte par Hayao Miyazaki se retrouve aussi dans l’œuvre de Fumito Ueda. Et là encore, la dévotion d’Agro envers son maitre est totale.
Une simple touche de la manette et Wanda appelle son cheval, ou le siffle suivant la distance qui les sépare. Un autre bouton, lorsque l’épée magique ou l’arc sont rangés, permet de caresser l’animal.
Enfin, et il s’agit là d’une vision inédite de gameplay : nous ne nous substituons jamais directement au contrôle d’Agro avec la manette. Ce dernier conserve ses propres reflexes, et ses propres réactions face à nos sollicitations.
Nous ne ferons que lui intimer des ordres par l’intermédiaire de Wanda, qui reste notre seul avatar dans le jeu. C’est à travers lui que l’on tire sur la bride pour lui donner une direction ou pour le faire ralentir, ou qu’on fouette ses flancs pour l’inciter au galop. Mais Agro ralentira tout seul lorsqu’il faudra s’aventurer sur des passages escarpés. Il décidera si oui ou non il est capable de sauter en contrebas en évaluant la hauteur, et prendra même l’initiative d’éviter ou carrément de s’arrêter net devant un obstacle lui barrant la route.
Tous ces mécanismes, déroutants de prime abord, s’avèrent diablement immersifs : notre cheval n’est pas qu’un moyen de locomotion, mais un personnage à part entière. Vivant.

La Nature et ses protecteurs
Et c’est donc avec l’aide d’Agro que nous partons à la recherche du premier colosse, foulant ainsi le sol de ce monde inconnu. Brandissant l’épée magique qui reflète un rayon lumineux (réf.1) pour nous indiquer une direction… mais certainement pas un chemin tout tracé.
Et pour parcourir ces Terres Oubliées, il faut se sentir l’âme d’un aventurier. Landes, déserts, forêts et clairières, rivières, oasis, plateaux, vallées, lacs, chutes d’eau, falaises et plages. Des petits mondes dans le monde. Paradoxalement, l’angoisse d’être écrasé par le sentiment de solitude s’estompe un peu devant la diversité et l’immensité de ce monde. La Nature, en emprise totale sur les quelques constructions humaines et autres temples à l’abandon, n’est jamais hostile. Les quelques lézards, rapaces, chauves-souris ou rarissimes tortues que constituent la faune locale ne viendront pas non plus entraver notre quête. Jamais. Et après quelques heures au sein de cette terre étrangère, on aime s’y perdre et en admirer les perspectives, en contempler les paysages, témoins vivants de la beauté intrigante de ce monde isolé et libre.
Ces quelques moments de répit, ces silences à l’écoute des sens ne nous retiendrons pas longtemps à l’écart de notre objectif. Les colosses.
Gardiens de cette terre. A forme humaine ou animale. Montagne mouvante, serpent aquatique ou volant, chien, taureau, tortue géante ou phœnix démesuré. Ils sont une représentation organique et bien réelle des kamis (réf.2). Veillant sur un havre naturel et garant de leur conservation, les colosses de Shadow of the Colossus se superposent à l’image du Dieu-Cerf(réf.3) à tête humaine imaginé par Hayao Miyazaki – encore lui.
Souvent endormis, sereins ou cachés, ils ne sont pas habités instinctivement par la colère ou la haine.
Mais tout change lorsque leurs yeux azurs virent à l’écarlate…

Arrivé près du lac, baigné par un épais brouillard, je vois cet oiseau au loin. Il vole bas dans ce ciel. Un ciel gris. La lenteur de ces mouvements me donne une idée de l’envergure de ses ailes. Il se pose sur un pic rocheux qui transperce le lac. Immobile. Je plonge dans cette eau glacée et m’avance péniblement jusqu’à un de ces trois ilots qui affleurent tout juste cette surface sans vague. Je me hisse. Transi. Lui n’a pas bougé, mais regarde dans ma direction. J’ai pénétré son domaine. Il me surveille. Je me saisi de mon arc, le bande et décoche une flèche en direction du colosse. Elle fait mouche. D’insignifiant insecte, je passe au rang d’agresseur.
Lentement, il déploie ses ailes et s’envole dans ma direction. Il est grand. Quelques mètres de plus. Il est énorme. Encore quelques mètres, les griffes acérées en avant. Un cri strident… il… il va me tuer ! Je saute in extremis et m’accroche à ses ailes. [L’extraordinaire musique de Kow Otani démarre]. Le vent souffle, je m’agrippe [et mon cercle d’endurance baisse à vue d’œil], il virevolte, j’avance péniblement vers son point faible. Un sceau de lumière. Je me concentre et plante mon épée. Il hurle. Se débat. Un geyser de sang noir s’échappe de sa plaie. Je m’accroche, tant bien que mal. Me concentre et frappe, encore. Et encore. Et encore. Jusqu’à ce qu’il n’hurle plus, qu’il ne lutte plus, et se laisse tomber dans les eaux ténébreuses de son lac. Moi avec.
« Il ne méritait pas son sort, mais je n’avais pas le choix ». Son corps se mue en ombre et disparaît progressivement. Des volutes de fumée maléfique s’en échappent et me transpercement alors de toutes parts. Je m’évanouis, encore une fois.

On viole leur domaine. On les réveille. On les agresse. Puis on les tue. Pourquoi ?
Pour nous. Pour elle. Pour moi.
Une quête égoïste, combattre une injustice personnelle et en provoquer seize autres. Cruel dilemme. Chaque rencontre est belle, unique, incroyable. Chaque géant a sa personnalité. Sa vie propre, aux animations crédibles. Chaque mort est triste, désolante, écœurante. Emouvante.
C’est un sentiment unique. Une réflexion unique.
Une réponse à la question « jusqu’où serions-nous prêt à aller pour sauver l’être aimé ? ».
Jusqu’au bout, même quitte à donner la mort à nos ennemis ?
Mais ces colosses ne sont pas nos ennemis, l’agresseur : c’est nous.
Jusqu’au bout, même quitte à risquer sa propre mort ?
Car chaque colosse déchu nous maudit un peu plus. La peau de Wanda devient translucide, et ses cheveux perdent petit à petit leur teinte orangée.
…Faisons-nous fausse route ?
Pour chaque colosse terrassé, sa statue réduite en miette témoigne à tout jamais de notre acte.
…Faisons-nous fausse route ?
Pour chaque kami détruit, une nouvelle colombe, symbole universel de paix, vient se poser au pied de l’autel, encore une signe fort qui nous culpabilise.
Nous n’avons pas le choix.
La détermination dont fait preuve Wanda n’est jamais remise en doute dans l’histoire que veut nous conter Fumito Ueda. Ses pensées ne sont pas explicitement exprimées par le fil narratif… mais le joueur n’est pas Wanda, et ces questionnements, cette peine, aucun doute possible : nous les vivons à sa place.

Epique, mon cœur
Pour en terminer avec l’immersion dans ce monument du Jeu Vidéo, il est impossible de ne pas évoquer la bande originale orchestrée par Kow Otani. Au sortir des sons diffus de l’environnement sauvage, une douce et mélancolique mélodie nous accompagne, nous invite calmement dans l’antre du colosse. Dans son univers. On est alors pénétré par la sérénité d’un lieu sacré. Le calme avant la tempête.
Mais dès qu’on parvient par divers subterfuges à s’agripper au titan, la musique s’emballe, hymne à l’effort et au dépassement de soi.
Cordes déchainées, colosse qui se débat, percussions assommantes, Wanda qui ne se retient que d’une main, cuivres étourdissants, yeux rouges de colère et vents de fureurs pour une lutte symphonique. C’est lors de cette parfaite symbiose entre la formidable bande son et notre ascension que l’on découvre alors la vraie signification du mot épique. La tension monte, l’adrénaline afflue, jusqu’au summum de la volonté, la montée crescendo du courage, et note après note on gravit les quelques marches du pur héroïsme jusqu’à l’estocade ultime, et définitive. Grandiose.

Second jeu de Fumito Ueda, Shadow of the Colossus confirme l’immense génie créatif d’un homme qui a su imposer son univers, sa vision du Jeu Vidéo [et des valeurs de la vie, tout court]. Epuré, onirique, magique, inoubliable, ce chef d’œuvre nous offre en prime une filiation narrative avec son prédécesseur Ico – qui ne sera découverte qu’à la toute fin, et sujette à plusieurs interprétations. Démesuré, avec ses colossales ambitions d’un vaste monde ouvert protégé par de surdimensionnés autochtones, on ne peut que regretter qu’il fasse tant souffrir une PS2 poussée dans ses dernières limites, parfois même à l’agonie, pour rendre grâce à l’imaginaire d’Ueda. Mais qu’importe, l’expérience est tellement inédite et mémorable que l’on ne retient que l’essentiel : Shadow of the Colossus est mythique. Et chaque année, depuis 2006, la légende (re)devient réalité lorsque je prends les commandes de Wanda, chevauchant ce cher Agro, pour de nouveau partir à la conquête des colosses.

(réf.1) rayon lumineux : pour qui, comme moi, aime l’œuvre de Miyazaki, on peut y trouver ici une référence à la pierre volante portée par Shiita, qui indique le chemin vers Laputa dans « Le Château dans le Ciel » (1986). Ou encore la bague donnée par Hauru à Sophie qui pointe au loin le Château dans « Le Château Ambulant » (2004).
(réf.2) kamis : Divinités ou esprits shintoïstes que l’on peut retrouver notamment dans des éléments naturels considérés comme sacrés. Arbres, rivières, animaux, montagnes, rochers, etc. Pour les japonais, le mont Fuji est un kami.
(réf.3) Dieu-Cerf : Dieu suprême de la forêt dans « Princesse Mononoke » (1997). Il est l’objet d’une chasse effrénée pour que l’espace naturel qu’il protège soit abandonné à l’Homme et sa soif de pouvoir… qui passe par une « inévitable » déforestation.

Ce même article est publié ici : http://www.gameblog.fr/article-lecteur_341_shadow-of-the-colossus

Et sur mon recueil personnel ici : http://gamersfeeling.wordpress.com/

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