Alice : Retour au Pays de la Folie sur PlayStation 3, le test de X-K

Publiez votre test
Signaler
X-K
10
X-K PS3

Douce folie

Retour au pays de la folie. Étrange sentiment face à la vision foudroyante de la déformation du conte d'un Lewis Caroll baigné d'un imaginaire démesuré, la jeune Alice Liddell d'un regard transperçant et suintant la vengeance, envoûte son admirateur immergé de curiosité. Lame de boucher à la main, et tâches de sang égarées, la vision de la jeune demoiselle aux traits fins et au visage pur mariée à ces sombres évocations écrasent ledit admirateur sous un oxymore inquiétant. Surprenante jaquette. L'admirateur dans un mélange de surprise, de morbide indiscrétion, et de soumission aux irrésistibles appels de cette jeune fille au regard d'émeraude, s'interroge, s'avance, puis dans un élan pusillanime remarqué, sombre dans le pays de la folie. Il achète, il est faible.

 

L'esprit à la dérive, le cœur en perdition, Alice souffre encore des poignards acérés insufflés par la terrible tragédie que sa famille vécut. Triste nuit teintée de pâles lueurs d'une lune trop laiteuse, la demoiselle s'éveille, une sombre apparition aux allures vivaces traverse le couloir de la résidence ; terrifiée, elle n'ose sortir de ses draps, mais une odeur brûlante inexplicable s'élance dans la pièce. Les flammes s'élèvent telles des nornes enragées, caressant de leurs meurtrières courbes le cocon d'existence d'Alice. La jeune fille s'évade par la fenêtre, mais une fois éloignée, contemple le triste théâtre de l'agonie de ses proches, hurlants à la mort dans leur prison de feu. Alice s'effondre. Le monde s'effondre. La raison n'est plus.

 

Le temps a passé, Alice s'est aventurée dans les cellules exiguës d'un asile aux pratiques douteuses. Elle en est sortie, suivant néanmoins régulièrement quelques consultations auprès du Docteur Bumpy, quarantenaire passé à la stature rassurante et au visage reposant bien que mystérieux, assistant la demoiselle perdue dans une neurasthénie violente. Les Merveilles dit-elle, un monde imaginaire où le cohérent ne tient pas, où la démence règne, résurgence symptomatique d'une profonde blessure, la jeune fille s'enferme dans un univers onirique créé de ses soins, une échappatoire aux écueils de la réalité. Alice vit au sein d'une époque singulière, la Londres du milieu du XIXème siècle, ancrée dans sa prolifique époque victorienne, vit ses heures de prospérité économique grâce à son industrialisation galopante. Mais cette Londres contemporaine se pare de ses meurtrissures de société aux accents nécrosés. Poisseuse et sombre, la cité met en scène un spectacle social indicatif d'une marche à deux vitesses, où les couches populaires s'entassent dans un mélange de prostitution, de misère, et de violence excessive où la compassion se réduit au simple apparat d'idéal. Des Merveilles ou de Londres, quel univers sombre-t-il dans la folie la plus inconvenante ? Au travers du prisme de cette schizophrénie métaphorique, l'œuvre verse dans la satire sociale d'une époque particulière.

 

La fin d'après-midi s'enlace tendrement autour de la monstrueuse cité londonienne suffoquant dans les vapeurs charbonneuses de ses asphyxiantes cheminées. Un chat au poil saillant s'élance d'un pas élégant dans une ruelle graisseuse. Le félin rappelle à Alice Dinah, le chat familial. Elle le suit d'un pas ferme, mais alors qu'elle pénètre au plus profond de ce sombre couloir urbain, son esprit fébrile s'enfonce dans un état de plus en plus langoureux, les formes se désarticulent, la vue se trouble, les sons se brouillent. La jeune fille implose alors dans une irascible catharsis. Impétueuse aliénation, Alice replonge dans l'irréel. Les Merveilles, pays de la folie, pléonasme patent où le non-sens impose sa grandiloquente souveraineté. Éloge de l'incohérent, panégyrique de l'asymétrie, apologie de l'extravagance, le monde des Merveilles articule une irrésistible fable de la déraison, entremêlant les souvenirs de la jeune fille dans un assortiment de visuels embrouillés, et offrant une vision freudienne et délectable du rêve.

 

Le pays de la folie aime prendre à contrepied le joueur et ses poncifs rationnels. Un monde où les théières cristallisent la véhémence industrielle d'un chapelier trop névrosé, où se meurt un château-fort décadent d'une reine de cœur synonyme d'une enfance en passe d'être oubliée, où billes et dominos de taille démesurée parsèment un univers manifestement empreint d'innocence et de rêverie, avatars d'une enfance dérobée par les tragiques lames de la maladie et du remord. Antithèse prononcée de toute notion d'ordre, Alice est une formulation critique de nos codes de société incarnée par une certaine représentation du chaos. Alice : Retour au pays de la folie est intense, profond, pousse les penchants poétiques avec une incroyable aisance, tisse avec une indescriptible grâce diverses métaphores et allégories aux saveurs exquises, multiplie les élégants gestes de symbolisme, transcende l'expérience par sa narration volontairement décousue, hommage étincelant à « Memento » de Christopher Nolan.

 

La jeune Alice atterrit dans une atmosphère torturée, les lieux y sont oppressants, mais ravissants, repoussants et attirants à la fois, elle s'aventure avec prudence dans cette amas boisé aux champignons hypertrophiés et aux escargots gargantuesques. Toutefois, de ténébreuses et absurdes esquisses à l'attitude brutale viennent jeter l'offensive sur la demoiselle rêveuse à l'apparence frêle. Elle s'y jette néanmoins, car elle sait que son monde imaginaire se révolte contre sa créatrice, transcription d'une bataille qu'elle mène contre elle et ses propres démons, l'offensive est introspective. Elle tranche, coupe, taille et dépèce le fruit de sa culpabilité et de sa déliquescence, le couteau Vorpal, instrument de son inflexible volonté, poignarde la frénésie de sa folie et s'exécute en catalyseur de sa délivrance. Paradoxe évident, elle est secondée par ses pointes d'illogisme dans son combat psychologique, rien n'égale la surpuissance d'un moulin à poivre ou l'écrasante déflagration suscitée par une théière de combat pour efflanquer quelques pensées nocives à une distance raisonnable de la raison. Le pays des Merveilles est parfois aride, abrupte, escarpé, mais Alice n'est pas sans détermination, elle gravit énergiquement les parois vertigineuses de la démence, en sautant, planant, détruisant toute forme d'obstacle à sa guérison. Malheureusement, l'étreinte colossale et incontrôlable du flot de la folie prend parfois un ascendant détestable poussant l'être au naufrage le plus fatal. Alice, au bord du trépas, s'égare dans une triste mélancolie, contemplant les contours disgracieux d'un monde qu'elle même n'est pas sûre de comprendre. Mais elle ne s'éteint pas, elle ne le veut pas, elle ne le peut pas, son corps et son âme s'enveloppent d'une exacerbation psychotique poussée à un paroxysme disproportionné. L'hystérie la gagne, le temps n'est plus, l'espace n'est plus, seule survit l'indécence. Dans une chorégraphie sanglante effroyable, elle s'adonne à un impulsif besoin d'annihilation. Puis Alice se réveille, les membres tremblants, la démarche hasardeuse, le regard déconcerté, la chevelure d'encre glissant et dansant harmonieusement avec les humeurs du vent. Le Chat du Cheshire s'approche d'un pas indolent et s'aventure à murmurer quelques mots à l'oreille de l'adolescente à la robe bleue. Affichant un sourire narquois, il lui formule, dans un geste de raillerie, qu'elle est folle à lier.

 

Alice : Retour au pays de la folie est un joyau d'originalité, une perle ludique caractérisée par une direction artistique phénoménale garantissant un dépaysement total et une expérience unique. Assisté qui plus est d'une OST grandiose, le jeu se démarque clairement de toutes les productions actuelles. Le gameplay aurait certes mérité un peu plus de variété autant dans les combats que dans les phases de plate-forme et d'énigmes, mais cela ne masque en aucun cas les qualités indéniables du jeu. Un des meilleurs titres next-gen, assurément.

 

Ajouter à mes favoris Commenter (27)

Vos tests de Alice : Retour au Pays de la Folie

tous les tests