Persona 3 sur PlayStation 2, le test de Le Gamer aux Mains Carrees

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Le Gamer aux Mains Carrees
8
Le Gamer aux Mains Carrees PS2

Un jeu à se tirer des balles.

Le fond : 

 

"Cher docteur. Je vous écris aujourd’hui pour vous exposer ma situation, cocasse mais pour le moins étrange : en effet, je viens juste de m’apercevoir que mes journées à moi font une heure de plus que les vôtres - ce qui est d’ailleurs assez galère au niveau des calculs, au moment du passage à l’heure d’hiver, mais passons. Je profiterais bien de cette occasion pour travailler plus et gagner plus, mais malheureusement, il me faut consacrer l’intégralité de cette vingt-cinquième heure à courir vite, voire très vite, voire très très vite (et des fois en hurlant, même) pour échapper à des ombres mouvantes et masquées qui veulent me sucer mon énergie vitale jusqu’à la moelle (épargnez-moi vos interprétations freudiennes, je vous prie, c’est assez perturbant comme ça). Et comme un fait exprès, personne ne peut m’aider, sous prétexte que pendant ce laps de temps, tout le monde est changé en cercueils. En suspension dans l’air. Dans un ciel verdâtre. Comme je vous le dis, docteur ! Je n’ai jamais entendu d’excuse aussi vaseuse de ma vie ! Mais heureusement, en me tirant une balle dans la tête, j’arrive à faire apparaître un double métaphorique de ma personne, une sorte de bonhomme de neige coiffé d’un chapeau de bouffon qui peut les repousser en les congelant à mort. Ensuite, je les roule dans de la panure et je les mange avec mon copain le capitaine Igloo. Oh oui, je sais bien ce que vous pensez, docteur : vous croyez que je suis fou, tout ça parce qu’il y a trois semaines, j’ai été envoyé vers vous pour avoir essayé de brûler la maison de mes voisins et ce, à la demande expresse de mon ours en peluche (qui, lui, s’en est sorti sans être inquiété, au passage, je tenais à le souligner. Elle est belle, la justice française). Mais enfin, s’il vous faut des preuves, relisez les frères Bogdanov : il est scientifiquement avéré qu’il existe un espace-temps parallèle intercalé entre minuit et minuit une, au sein duquel nos névroses se personnifient, boivent des coups ensemble et jouent à « action ou vérité » - aussi vrai qu’il suffit de rajouter des oreilles de chat à un personnage manga pour le rendre irrésistibleeement kawaiiiiii (Ken le Survivant mis à part)".

 

Vous l’aurez compris à la lecture du pitch, ce troisième-volet-du-spin-off-de-la-saga-de-Role-Playing-Game-culte-Shin-Megami-Tensei  (ça y est, çaaa y est. C’est fini. Vous pouvez reprendre votre respiration) vous invite à vivre la vie d’un vrai lycéen japonais parmi des milliers d’autres, partagée entre cours, activités extrascolaires, recherche de l’âme sœur, chasse aux boutons d’acné et combat contre les forces du mal (c’est redondant, je sais), tout ça sur fond de japan pop et de couleurs flashy (la routine, là-bas, il paraît). Ce qui s’impose donc comme un GTA à la nippone (c’est-à-dire qu’au lieu de voler des voitures, on révise dur pour pouvoir s’en payer plus tard - quelle drôle d’idée !) vous glisse dans la peau grasse d’un ado à mèche bleue, avec passé trouble, amnésie et mutisme de série (monsieur tout-le-monde, là-bas, il paraît aussi).

 

Grâce à lui, les nolife de tous poils découvriront les grandes joies et les petits déchirements de la vie en collectivité, le bonheur normatif des liens sociaux et du conformisme consumériste, les mille et unes couleurs du visage avenant d'une sociabilité qui aurait forcé sur le maquillage, la douce torpeur qu'on gagne à se fondre dans la masse, j’en passe et des plus politiquement propre sur soi.... Joie.

 

A eux, donc, sorties en boîte jusqu’à pas d’heure et murges au Champomy, petits meurtres auditifs entre amis au karaoké, coups de fils nocturnes forfait boulets illimité, confidences à trahir et petites amies à couvrir de cadeaux hors de prix - en échange de que dalle (haaaa, vraiment, le lycée, quelle belle époque) ! Moi-même, aurai-je eu ce jeu dix années plus tôt que ma vie en aurait été qualitativement bouleversée ! Aujourd'hui, je serais un adulte épanoui, marié, puis divorcé, puis remarié (trois fois), aussi à l'aise dans mon boulot que dans mes chaussures en croco, avec un compte Facebook en suisse et une trottinette Harley Davidson, au lieu de quoi je passe mon temps à jouer à des RPGs chelous et à écrire pour ce blog affligeant où personne ne viendra jamais (si ce n'est par erreur, croyant y trouver des machins tout nus).

 

Afin que mon sacrifice sociétal n’ait pas été vain, j’ai profité de mes 70 heures de jeu pour établir un petit précis de vie pratique à l’usage des Noobs, dont je vous livre ici les principales entrées. Ça marche dans le jeu comme dans la vraie vie, ça fait donc double soluce, c'est dire si c'est incontournable :

 

A comme Amitié : se faire des amis, en premier lieu, ça passe par écouter sans discrimination les gens qui viennent pour nous parler alors qu'on ne les connaît pas et qu’on ne leur a rien demandé. Ceci, même s’ils sont moches ou s’ils dégagent une odeur corporelle « fruitée ».

Ensuite, il faut entretenir l’amitié, c’est-à-dire faire grossièrement semblant de s'intéresser à ce que ces gens nous racontent, même si on n'en a rien à cirer. Ce qui signifie, à moyen terme : faire mine de s'intéresser à tout ce qui les intéresse, si inintéréssant que cela soit (TOUJOURS). Ça s'appelle être sociable, et ça peut conduire (comme ici) à faire de la couture après les cours avec un français efféminé qui ne jure que par l’empire du soleil levant, dans un japonais approximatif. C'est dire si c'est humainement enrichissant.

 

A comme Activité extra-scolaire : s'inscrire dans un club, c'est un bon moyen de tisser des liens avec d'autres jeunes du même âge et souffrant des mêmes titillements hormonaux, ce qui représente un gros plus pour qui pratique l'adaptation mimétique. Un club sportif, par exemple. Moi, j'ai choisi la natation, avec de grandes espérances plein mon slip de bain, mais j'ai vite déchanté : au japon, ces clubs-là ne sont pas mixtes. Damned ! Je m’a fais eu.

 

T comme Travail scolaire : Répondre correctement en classe fait grimper la cote de popularité. Ceci étant, je subodore que ce point-là ne soit valable qu'au Japon. Dans n'importe quel autre pays du monde, c’est la volée de cailloux assurés. Ce qui, en contrepartie, fait grimper les caractéristiques de constitution, d’endurance et de résistance aux hémorragies... c’est toujours ça de pris (dans la gueule).

 

Q comme Question Piège : Quand en lycée, le prof de maths demande combien font 2 + 2, ne surtout pas imaginer qu'il y a un piège et répondre, par exemple, "ça pourrait faire 3, ou 5", sans quoi on risque de renouer avec ses premières amours en matière de moments de solitude. Surtout quand la console reste insensible à des sophismes justificatoires de type "oui-mais-euh-ça-dépend-de-la-base". Sur Playstation 2, ça ne prend pas !

 

E comme Expérience : Aller au chant… brail… beugler au karaoké ou goût… mach… vomir le nouveau Big Mac à la mode permet de gagner des points de courage.

 

 L comme Loisirs : Se tirer une balle dans la tête permet d'invoquer des créatures d'outre-dimension d’une puissance occulte incommensurable, seules à pouvoir lutter efficacement contre les ténèbres cachées entre les lignes d'une nuit finissante. Mais là encore, ce n'est sans doute valable qu'au Japon (ainsi que dans les pavillons haute sécurité de certains asiles psychiatriques). A vérifier. A l’occasion.

 

P comme Priorités : Se faire plein d'amis qui ne nous intéressent pas mais qui s'intéressent à nous, c'est bien joli, mais ce n'est pas pratique parce qu'après, ils veulent tous nous voir en même temps, ce qui nous oblige à en éconduire certains et à briser leurs petits cœurs de losers-qui-n’ont-que-nous-dans-leur-vie-minable (HA ! HA ! Chacun son tour !). Difficile de ne pas culpabiliser ensuite, quand ils nous regardent avec leurs gros yeux d’Hamtaro plein de larmes et de déception. Mais rassurez-vous : cette arnaque aux sentiments ne marche qu’au début, le temps pour le joueur de devenir un authentique être humain™ comme les autres. En ce qui me concerne, maintenant, je les envoie tous bouler et je vois qui je veux, quand je veux, dans l'ordre que je veux, en me fichant pas mal de leurs petits problèmes minables, comme vouloir sortir avec une prof ou d’avoir de graves ennuis de santé (pour ne citer que ces deux là).


C comme Copulat… Couple, je veux dire : Tenez-vous le pour dit : une loi cosmique valable dans tous les lycées de l’univers veut que la fille qui vous intéresse ne s’intéresse pas à vous, et que celle qui ne vous intéresse pas vous court désespérément après. Il faudra en prendre votre parti. Aussi, au lieu d’être raisonnable et de vous rendre compte que c’est l’inaccessible qui vous attire, et non l’individu qui le personnifie, insistez. Avec des efforts, des dépenses conséquentes et beaucoup d’humiliations formatrices, vous pourrez conquérir l’élue de votre cœur, tout ça pour vous rendre compte qu’elle est certes bien gironde, mais beaucoup moins intéressante que celle dont vous piétinez chaque jour un peu plus l’amour pur et sincère (oui, c’est une autre loi lycéenne universelle).  Vous persisterez donc à sortir avec elle parce qu’elle est aussi belle à regarder qu'un poster Call of Duty, tout en tenant l’autre gentiment à distance (au cas où ça ne marcherait pas avec elle, ça fait une porte de sortie comme une autre. Un point de sauvegarde, on appelle ça). D'ailleurs, de mon côté, c'est sans doute un détail mais je n'ai encore retenu le prénom ni de l'une, ni de l'autre.

 

Du coup, je passe tout mon temps libre avec cette fille (ou au club de couture, ça va sans dire), je n'écoute pas ce qu'elle me dit parce que ça m'ennuie prodigieusement (mais ce n'est pas grave, puisqu'elle est belle à regarder) et j'envoie balader tous mes anciens amis qui, de toute façon, ne m'intéressaient que parce qu'ils s'intéressaient à moi - et faisaient grimper les caractéristiques de mes créatures d'outre-dimension. Comme dans la vraie vie, quoi !

 

A comme Agenda : Enfin, toujours prévoir à l’avance ce qu’on fera dans les prochains jours, afin d’éviter d’être pris au dépourvu par les boss quand ils débaroulent à l’improviste chaque nuit de pleine lune. Ainsi, de mon côté, j’ai prévu (véridique) :

 

- D'encourager une fillette de six ans à fuguer et à vivre dans la rue.

- D'enjoindre un ami à se bousiller le genou dans une compèt' de natation inter-établissements.

- De soutenir un autre ami dans la progression de sa relation malsaine avec une prof du lycée.

- De planter tous mes rencards avec ma petite copine en ne lui offrant jamais le bon machin.

- De coacher la nouvelle recrue de mon équipe de warriors nocturnes pour lui apprendre à se tirer une balle convenablement (il a 9 ans, il ne peut pas tout savoir, non plus).

 

Et j’envisage aussi de recruter un chien, tellement on est en manque de personnel. Mais pour lui apprendre à se tirer des balles, ça risque d’être plus coton.


Bon et puis ça a beau être la fin du monde, il faut que je potasse mes examens. Pour après.

 

La forme :

 

Etalée sur près d’une année scolaire, l’aventure Persona se décline au jour le jour (le jour) et à la nuit la nuit (la nuit), soit plus explicitement : simulation de wwaaa-il-est-trop-beau-Justin-Bieber tant que le soleil brille (oui, j’ai une vision stéréotypée de la vie du lycéen moderne, mais je le vis très bien), et Dungeon Crawling On Demand  la nuit (car vous pouvez choisir de rester sous votre couette ou mieux, de réviser vos examens, plutôt que d’aller défoncer du spectre à coup de parapluie). A vous d’équilibrer. Ou pas.

 

Niveau réalisation, rien à redire, c’est lisse mais beau, ça dégouline le manga branché par tous les pixels, un vrai feu d’artifice de grozyeux et de mèchafranges, de quoi ravir les amateurs et faire exploser les rétines des réfractaires. Pour le reste : un seul donjon à explorer (dont le plan des étages se génère aléatoirement à chaque nouvelle visite), un seul personnage à contrôler (qui peut par chance donner des ordres sommaires à ses potes de baston), mais des dizaines de possibilités de fusions pour les personas que vous invoquez. Bref, de quoi réveiller le maître Pokemon qui sommeille en vous !

 

Point de vue scénario, c’est le grand festival de la salade de stéréotypes de Saint-Tokyo-en-Vivarais, pour le meilleur et pour le pire : il y a des jolies filles en jupettes, des héros ténébreux, des méchants pas vraiment méchants, des gentils pas vraiment gentils, des filles-cyborgs canons (ou qui, en tout cas, en ont plein partout, des canons), des voyages scolaires, des fêtes de fin d’année, des cinématiques torturées (très réussies sur le début, complètement ratées sur la fin), etc, etc. Le tout, emballé dans du Jung et du psychanalytique adapté aux grandes questions du quotidien. Et si retourner au lycée ne sera enthousiasmant ni pour ceux qui le fréquentent encore, ni pour ceux qui ont réussi à s’en échapper, la découverte « en immersion » de la culture nippone ajoute de l’exotisme à cette peu réjouissante perspective.

                                                 Et au-delà, alors ?

Au-delà, et c’est là que c’est fort, Persona 3 fleure bon le lavage de cerveau assumé ou, pour arrondir les scrollings, l’outil de conditionnement de luxe. Car c’est bien de conditionnement qu’il s’agit. Ou d’éducation, ce qui revient grosso modo au même (ha ha). Véritable mode d’emploi du bien vivre en société, le jeu enseigne au jeune joueur la conduite à tenir pour chaque situation à laquelle il est susceptible d’être confronté : par la répétition et le renforcement (puisqu’on parle psychanalyse), il encourage les réactions positives, et proscrit les contreparties négatives. Et ça marche.  Pour commencer, on se plaît à faire nos choix en irresponsable, pour rigoler, juste pour mettre notre liberté à l’épreuve et voir si le jeu le prend bien (on n’est pas sérieux quand on joue des ados de 14 ans). Puis on s’assagit à mesure qu’on intègre ses règles et qu’on prend conscience des conséquences de nos choix, si bien qu’on entre volontairement dans le moule du consensuel, par lequel le bien du groupe prime sur la liberté de l’individu. Faut-il huer, ou applaudir ?

 

C’est que Persona 3 ne fait pas qu’imposer une ligne de conduite : il l’explique, lui donne du sens et la légitime par l’exemple, en montrant notamment la nécessité du consensus et la fatuité de la rébellion vis-à-vis de l’ordre social établi. Ça glace, c’est sûr, mais le plus glaçant, c’est qu’on comprend et qu’on approuve. D’un grand potentiel didactique, l’ensemble effleure en parallèle un nombre conséquent de thématiques d’actualité, plus ou moins délicates (drogues, divorce, scarification, isolement, harcèlement etc), et invite l’ado auquel il s’adresse à s’interroger sur celles-ci et à prendre position personnellement, tout en le renvoyant à ses contradictions, qu’il entend l’aider à dépasser lors du combat final.

 

Pertinent, mais perturbant.

 

Alors, Persona 3, UFO ou Intox ?

 

C'est comme pour tout : ça dépend de quel côté du flingue on se place.

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