>
>
Yannick Agnel, Champion Olympique de natation (MCES) : "il faut plus d'implication de la part des sportifs"

Yannick Agnel, Champion Olympique de natation (MCES) : "il faut plus d'implication de la part des sportifs"

Par Alix Dulac - publié le
Image

Double champion olympique de natation, Yannick Agnel est certes un sportif à la retraite. Mais pas un sportif inactif. Depuis plusieurs semaines, il est le directeur sportif de la structure marseillaise MCES (Mon Club Esport), engagé en LFL sur League of Legends et sur des jeux comme FIFA 19 ou Fortnite. Son rôle, sa vision de l'eSport... l'ancien champion s'est confié à Gameblog. Non sans encourager ses confrères à ne pas juste investir dans l'eSport, mais à transmettre leur savoir aux esportifs... et en adressant, au passage, un petit tacle aux détracteurs de la scène.

Yannick, en quoi consiste exactement votre rôle de directeur sportif au sein de la structure MCES ?

Je manage les sportifs de la structure sur le plan purement athlétique et extra-technique à l'intérieur du jeu vidéo, donc en clair, tout ce qui va toucher au physique et au mental. Je vais me servir de mon passé de sportif de haut niveau, de tout ce que j'ai vécu pour mettre les joueurs dans les meilleures conditions, pour performer au plus haut niveau et durer le plus longtemps possible.

Vous êtes champion olympique. Vous venez de la natation, du milieu sportif. Et votre intégration à cette structure est toute récente. Quel recul avez-vous déjà sur vos premières semaines de travail ?

Comme on a une structure jeune, tout est à faire. Et puis je découvre aussi ce milieu-là. J'essaie d'organiser certaines choses en fonction de ce que je ressens, en fonction de mon expertise. On va voir si ça marche au pas. C'est du vrai management. Ce qui me passionne, c'est qu'on est entre êtres humains et on essaie de faire en sorte que les planètes soient alignées le jour de la compétition et que tout se passe bien.

N'est-on pas tenté, quand on vient du milieu du sport traditionnel, de vouloir imposer sa méthodologie, sa vision des choses, sans tenir compte des spécificités de l'eSport ?

J'essaie de ne pas avoir d'a priori, parce que c'est un milieu que je ne connais pas, sur la façon dont les gens se comportent. Je suis toujours très attentif à ne pas arriver avec de gros sabots de sportif de haut niveau et leur proposer quelque chose qui ne soit pas adapté à leur nature esportive. On partage la même passion mais ce sont eux qui sont aux commandes de leur propre performance. 

 

Et les avis extérieurs, sur votre poste, sur votre légitimité à endosser ce rôle ?

Moi, j'essaie de faire attention à ce que tout soit bien pour eux. Ce qui compte aujourd'hui, ce sont les joueurs. Il y a sûrement des appréhensions, des gens médisants, des gens avec des a priori. C'est quelque chose dont je suis habitué. Ce qui m'intéresse, c'est de faire mon petit bonhomme de chemin et d'aider les athlètes de MCES, pour qu'ils soient dans les meilleures conditions, de façon à atteindre leur rêve et leur objectif.

"Si c'est pour construire une équipe professionnelle et aller fracasser la planète entière..."

MCES est une structure marseillaise. On attendait et on attend toujours de voir l'OM se positionner sur la scène, comme d'autres clubs de Ligue 1 (le fils du président de l'OM, Frank McCourt est propriétaire de la structure Paris Eternal, engagée en Overwatch League, ndlr). Un rapprochement peut-il s'opérer entre les deux parties ?

Je ne suis pas habilité à répondre à cette question. L'OM, comme tous les clubs professionnels de Ligue 1, est attentif à ce qui se fait autour de lui et aux structures qui émergent. Je pense que MCES a vocation à garder son identité. Il ne faut pas que la structure abandonne son ADN qui est sport et eSport. Je pense que c'est important.

Ce mélange entre eSport et sport traditionnel au sein de cette structure, c'est ce qui vous a motivé à vous engager ?

C'est ça qui m'a plu. Cette philosophie. Le fait d'avoir des gens à la tête, qui sont à la fois compétents et bienveillants à l'égard d'un milieu qu'une partie d'entre eux apprenait à connaitre. Le fait que les gens du monde de l'eSport qui nous ont rejoint fassent que le quotidien de l'ensemble soit le meilleur possible.

La présence d'une académie pour détecter les jeunes talents a aussi pesé.

C'est important. S'il n'y a pas le premier maillon, c'est compliqué selon moi. Ce qui est important c'est de construire pour l'avenir. Si c'est pour construire une équipe professionnelle et aller fracasser la planète entière... c'est un beau projet aussi mais quel héritage tu laisses ? C'est un sujet qui me tient à coeur. Je suis là pour l'équipe professionnelle mais c'est important que tous les maillons de la chaîne soient présents: l'équipe d'en haut pour faire rêver les petits et les petits qui soient structurés... pour avoir la possibilité d'intégrer cette structure. 

 

De plus en plus de sportifs comme vous se lancent, de différentes manières, dans l'univers de l'eSport désormais.

C'est bien que les gens s'intéressent à l'eSport. Si demain Messi ou Cristiano Ronaldo lancent leur académie d'eSport ou leur équipe professionnelle, évidemment que cela aura un impact et permettra d'évangéliser cette scène auprès du grand public ou d'un public moins averti et plus large. Maintenant, beaucoup d'équipes ont été échaudées je pense, par le fait que des sportifs soient venus en mode "c'est du marketing. On vous file des ronds, on veut notre image sur la photo et derrière, on ne s'occupe de rien". 

"(le débat sur l'eSport) Il dure parce que les gens ont la tête dure, surtout les médias traditionnels"

Vous n'êtes pas investisseur de MCES ?

Non, non. Moi, je ne viens pas pour poser un nom sous une image. L'intérêt, c'est que je sois là le plus souvent possible, être opérationnel pour aider les gamins, communiquer avec eux, avoir un lien avec eux, connaitre leurs besoins, trouver des solutions... Plus d'implication de leur part ? C'est ce que j'aimerai. Cela va aider à rendre ces deux domaines un peu plus poreux. Je pense qu'il y a beaucoup de choses à apprendre dans les deux sens, notamment de gens du domaine eSportif, ne serait-ce qu'en matière d'entertainment. Et cela, on ne pourra le faire que si les gens sont partie intégrante du projet et ne se contentent pas juste d'avoir seulement un nom, une image et un contrat marketing. C'est ma vision des choses, je pense que ça se fera. J'encourage en tous cas les eSportifs et les sportifs à travailler de concert. 

L'eSport aux JO, c'est un débat qui divise les sportifs. Logique selon vous ?

Il y a beaucoup de sujets en un. Ce n'est pas "est-ce que l'eSport doit être aux JO" mais "est-ce que l'eSport est assez mature pour aller aux JO ?" C'est un milieu avec une stabilité relative : est-ce que Fortnite sera là encore dans quelques années, est-ce que ce n'est pas un nouveau jeu que le public voudra voir aux JO ? Quel est l'éditeur ou le développeur qui va être en charge du jeu ou des jeux vidéo pressentis aux JO et quel type de jeux vidéo ce sera ? FPS ? Plate-forme ? Une simulation sportive ? Je ne pense pas que dans ce cas-là, ce soit l'intérêt des JO. Autant les voir en vrai. Il faut que tous ces sujets-là soient posés sur la table. Cela peut bénéficier au CIO et à l'image des JO en général, autant qu'à celle de l'eSport. Il faut que cela soit fait sans hâte et présenté de la meilleure des façons pour que les gens comprennent que l'eSport a sa place auprès des sports traditionnels.

L'eSport continue à faire débat sur sa nature. Sport ou pas sport ? C'est un débat qui dure et qui use, aussi à la longue, comme si cette étape n'arrivait pas à être franchie aux yeux du public, alors qu'elle l'est auprès d'autres (reconnaissance du CIO notamment).

Je comprends qu'il dure parce que les gens ont la tête dure, surtout les médias traditionnels. Mais c'est important de continuer, pour le monde du jeu vidéo et de l'eSport, à produire de la qualité, à se structurer petit à petit, parce qu'à un moment donné, tous ces médias-là ne pourront plus l'éviter. Ils ont l'avantage, ces médias, de soulever les questions que pourrait se poser le grand public. Il y a encore un peu de travail à faire.

"Même si c'est fatiguant, cela permet à l'eSport de se remettre en question"

Alors, c'est juste une question de temps ?

Quand on parle à ces générations, ils l'ont entendu de la part de leurs enfants, de leurs petits-enfants. Ils n'ont jamais touché une console de leur vie, jamais touché une manette. J'ai entendu des gens dans le monde de l'eSport me dire "moi mon père pense que je ne fous rien, que je suis un chômeur". C'est compliqué pour cette génération-là de se raccrocher à un phénomène qui évolue si vite. Quand toute cette génération-là ne sera plus aux commandes et qu'on aura une génération qui sera la nôtre ou celle d'un peu avant qui est tout aussi alerte, on pourra discuter un peu plus librement.

Ce débat perpétuel, est-ce que ce n'est pas un frein finalement à la discipline ?

Ces débats sont bien. Même si c'est fatiguant de devoir se répéter, cela permet à l'univers de l'eSport de se remettre en question, plus que ce qu'il n'aurait fait si tout le monde l'avait accueilli à bras ouverts. C'est une occasion de se structurer, de réfléchir à son modèle économique. Si tout le monde en parle, c'est parce que c'est quelque chose qui parait passionné comme du sport et qui est ultra rentable.  En France, on n'aime pas parler d'argent mais il faut mettre les pieds dans le plat. Il faut que cela soit fait dans les règles de l'art.

Merci Yannick et bon vent !

La rédaction vous recommande

1 commentaire
  • Les plus récents
  • Les plus anciens
Tous les commentaires (1)