Les Collectors de la honte

Par Thomas Pillon - publié le
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Il est une pratique désormais ancrée dans la tête des joueurs : qui dit grosse sortie, dit édition collector. Autrefois rarissimes et constituant de véritables trophées, les collectors sont aujourd'hui en passe de devenir aussi banals que l'absence de notice sans réduction de coût. Reconnaissons-le : pour une addition souvent salée, on manque parfois de s'étouffer devant le contenu rachitique du plat qui nous est servi. Alors pour ne pas avoir l'impression d'être traits comme de vulgaires vaches à lait, interrogeons-nous aujourd'hui sur cette tendance peut-être un peu trop systématique...

J'imagine que vous aussi y êtes désormais habitués : l'édition collector est devenue partie prenante de la savante communication organisée autour de la sortie d'un « grand » jeu. Qu'elle embarque une peluche cheap au possible où la figurine en marbre grandeur nature du personnage principal, nos amis du marketing rivalisent d'idées pour déterrer les meilleures carottes qui nous feront courir à la caisse comme des ânes bâtés.

L'Or sinon rien

Entrée dans nos moeurs comme le langage SMS dans le Petit Larousse, la belle se dissimule souvent sous de fumeux sobriquets parfois si alambiqués qu'on se demanderait presque s'ils n'ont pas pour seul but de nous enfumer. Parmi les plus courantes "Special Edition" ou "Limited Edition", on trouve les plus exotiques "Twisted Edition", "Cybertron Edition" ou "Limitied Climax Edition". Quel que soit leur patronyme, leur but est souvent le même : vous faire cracher quelques eurodollars de plus que prévu pour votre petit chouchou. Paradoxalement, l'un des premiers collectors de l'histoire du jeu vidéo n'était pas à vendre, mais à gagner. Ceux qui ont téléchargé les deux sympathiques volets de NES Remix sur WiiU ont pu y jouer pour la première fois : il s'agit de Nintendo World Championships. Cette bonne vieille cartouche NES faite de plastique bon marché, de circuits imprimés et existant en deux versions fut distribuée à quelques dizaines d'exemplaires en 1990, lors d'un immense championnat se déroulant aux États-Unis. Seuls les vainqueurs les plus skillés avaient pu repartir avec celle qui cote facilement à 100.000 dollars sur eBay.

Cette première tentative, qui ne savait même pas en être une, témoigne néanmoins d'une volonté de rareté à travers l'événement plus que par le prix comme ticket d'entrée. Passé ce one shot expérimental, il faudra attendre la sortie événementielle de quelques gros bonnets capables sur leur seul nom de faire entrer les foules dans une transe acheteuse compulsive pour que le collector tel que nous l'envisageons aujourd'hui se généralise. Peu de jeux correspondent autant à cette définition que l'immensément attendu (et ô combien teasé) Ocarina of Time : ça tombe bien, il va ouvrir un bal qui ne s'est jamais terminé avec sa cartouche dorée disponible pour les premières pré-commandes ouvertes Outre-Atlantique. Cette fois, il « suffit » donc d'être au taquet pour décrocher le précieux sésame, la boîte de Pandore est ouverte !

Entrouverte plutôt : s'il ne s'est presque rien passé entre le tournoi mondial de Nintendo et la sortie de l'un de ses chefs d'oeuvres les plus renommés, la déferlante ne va pas non plus souffler avec ardeur  après la parution de cet épisode. Mis à part avec sa génialissime suite sur 64 bits, Nintendo se gardera bien de tirer sur la corde - et le portefeuille. Le concurrent historique Sega aura à peine le temps de s'essayer à l'exercice qu'il abandonnera aussitôt sa position de constructeur : seuls Shenmue et Sonic Adventure 2 auront droit à leur tirage spécial, avec pour le second un coffret commémoratif des dix ans où le hérisson anthropomorphe pesait encore un peu dans le game... Résultat ? Ledit coffret est disponible pour l'équivalent de dix euros dans les boutiques rétro d'Akihabara.

Reason is where the heart is not

Toujours en avance sur son temps, la PlayStation 2 va sentir l'attrait naissant du marché pour les versions prestiges et les signes extérieurs de richesse intérieure ; c'est ainsi que Final Fantasy XII, Metal Gear Solid 2 ou Resident Evil 4 proposeront chacun un DVD bonus sous la forme d'un Making Of toujours bienvenu pour les fans. D'autres opteront pour une tentative de séduction des plus mélomanes d'entre nous en offrant l'OST complète du jeu, à l'image de Phantom Brave ou de Persona 3 et 4. Sans vouloir entrer dans un débat utilitariste - car là n'est pas la question - force est de constater que pour ces quelques exemples choisis parmi tant d'autres, le principe de la « double-galette » fait pour le moment référence : tout comme l'industrie cinématographique (je sais que vous allez gueuler, je commence à vous connaître), la solution la plus facile pour pondre rapidement une version collector consiste à produire un boîtier double où un second DVD (ou CD, donc) gavé de bonus viendra satisfaire quelque appétit fanatique. Ne vous méprenez pas, je ne rabaisse pas pour autant cette démarche : économe en volume et intéressante sur le fond, elle a le mérite de répondre à une véritable demande ! J'en sais à titre personnel quelque chose : lorsque le coeur parle, il n'en a jamais assez...

Il faudra bien attendre l'arrivée du wannabe Microsoft sur le marché pour venir ajouter une pincée de sel et d'herbes aromatiques sous vide à cette timide recette : c'est véritablement avec la septième génération de consoles que va démarrer la folie des collectors tous azimuts. L'époque est visiblement aux « cadeaux », et les éditeurs vont se lancer dans une véritable course à l'armement digne de cette bonne vieille Guerre Froide. Avec la Xbox 360 et la PlayStation troisième du nom, toutes les folies sont permises : lithographie dédicacée (Dead Space), statuettes à tout va (Gears of War 3, Street Fighter IV), j'en passe et des meilleures...

Party like it's $70

Mais tout ceci reste finalement bien timoré en comparaison des hallucinants pétages de plomb cosmiques qui arrivent ensuite... Si l'amateur peut saliver à la vue d'un bel objet aux finitions soignées et surtout raccord avec l'esprit du jeu auquel il tente de s'accrocher, que faire par exemple du frigo « Juggernaug » de Black Ops III ?! Pour la bagatelle de 200 misérables dollars, vous pouvez stocker jusqu'à 12 mini-canettes ! Woohoo. A ce prix-là, Activision fournit les sous-bocks... Quid également du casier « anniversaire » de NBA 2K10 ? Grâce à son cadenas à bas coût, protégez modérément 20 jeux de votre choix ! Amazing. Les exemples ne manquent pas, et nous pourrions continuer à rire de bon coeur devant les incroyables trouvailles des équipes chargés du marketing de nos chers éditeurs, mais je ne peux résister à l'envie de vous toucher quelques mots du cas d'école que fut Halo 3. Entendons-nous bien : je ne parle pas de la "Legendary Edition" qui proposait un casque vissé sur son support (et par conséquent immettable sans un peu d'astuce...) et qui coûtait la modique somme de 130 dollars. Non, la plus belle blague que nous ai pondu Microsoft se raconte avec le "Collector abordable", plus accessible (70 dollars), pensé pour être désirable par des millions d'américains piaillant d'impatience de reprendre le contrôle du Master Chief... Présenté dans un joli boîtier métallique se dépliant en trois parties, la Limited Edition se permet le luxe de proposer un artbook, un minuscule poster, quelques éléments du story board, un DVD Making Of et, bien entendu, le jeu. "Où est le problème ?!" allez-vous sans doute rétorquer. Le problème - et cessez de m'interrompre à tout bout de champ je vous prie - c'est que ce fabuleux triple boîtier a été pensé pour remplir diverses missions, mais pas celle de contenir correctement des disques : mal enclenchés au moment de sa production, les DVD du jeu et du Making Of se sont d'un coup retrouvés libres comme l'air... Cette émancipation soudaine les ayant rendus fous de joie, lesdits disques ont fait la fête comme jamais dans les quelques centimètres carrés qui s'offraient à eux. Résultat : on estime que plus d'un tiers des exemplaires produits sont parvenus rayés et inutilisables à leurs heureux acquéreurs... On imagine aisément leur tête au moment de déballer le précieux Graal !

Si l'on analyse les sorties de ces dernières années, il n'y a finalement aucune règle concernant l'optionnelle montée en gamme d'un titre : si les mastodontes installés ne se privent bien évidemment pas de flatter leur parterre de fans en faisant largement appel à leur générosité, certains newcomers prennent également le pari de susciter l'intérêt des plus curieux. Le très ancré dans la crise de la trentaine Catherine fait partie de cette seconde catégorie : livré dans sa véritable boîte à pizza (!) cette "Love Is Over Edition" propose en sus des classiques artbooks et OST un T-shirt ainsi qu'un magnifique caleçon à pois (taille unique...) pour se glisser dans la belle la peau du pauvre Vincent. Citons également parmi tant d'autres le surprenant Collector d'un jeu dématérialisé : il s'agit de Child of Light. Embarquant un porte-clés lumineux, un artbook, un poster de l'orgasmique Yoshitaka Amano et un personnage bonus complètement craqué (mais vraiment hein), il ne manquerait finalement plus que la galette du jeu pour parfaire ce coffret ! Malheureusement, Ubisoft n'est pas allé au bout de sa démarche et ne propose qu'un code de téléchargement, tout comme Nintendo qui propulse de plus en plus souvent des titres eShop en version boîte, dommage...

Nintendo, ou l'anti-collector

Parlons-en de Nintendo, tiens (vous aurez remarqué la subtile transition) ! Celui que l'on surnomme encore "l'artisan du jeu vidéo" a viré sa cuti sur le tard : dealer de joyeusetés depuis le début des années 1980, ce n'est donc  qu'avec la sortie du rouleau compresseur Ocarina of Time que le premier tirage limité vit le jour : les fanatiques américains ayant fait le pied de grue repartiront avec une cartouche dorée qui rappelle les beaux jours de la NES. Y'a pas à dire, on sait faire la fête à Kyoto ! A l'extrême inverse, la sortie de Majora's Mask enverra du pâté en croûte : l'OST, une montre, deux pin's et un T-shirt (toujours taille unique) composeront l'ultra-limité coffret Collector. Et il faut croire que Link a bien rempli son rôle de porte-étendard : The Wind Waker embarquera les épisodes N64 sur une galette add-on ad hoc (ainsi qu'un vilain autocollant Europe 2), et surtout une formidable compilation rétro uniquement disponible via le club du constructeur, un régal que les fans considèrent encore comme le plus beau fait d'armes de feu ce service.

Mais ça, c'était avant

Car depuis lors, Nintendo a essayé. L'histoire ne dit pas si c'est Iwata lui-même qui est tombé dessus en allant acheter dix exemplaires de Wii Sports pour booster les ventes, ou si l'un de leurs contacts de Shinjuku a vendu la mèche... Toujours est-il qu'un beau matin, la terre tremble : Nintendo aussi allait s'y mettre ! Mais (car il y a un mais), là où ses concurrents soignent le packaging et le contenu (souvent), le constructeur va opter pour une version artisanale et quelque peu discutable du collector : celui en carton. En carton, oui oui. En même temps ne faites pas cette tête d'étonné : vous les avez déjà vus en rayon ces fameux collectors. Présentés comme de vulgaires boîtes de mise en rayon, ils ne font visuellement pas honneur au reste de votre collection... De là à dire qu'ils jurent, il n'y a qu'un pas... que je n'hésiterai pas à franchir. Qu'ils contiennent les désormais canoniques artbooks, OST, ou une manette dorée pour vous la raconter en soirée, ces horribles emballages peinent à s'afficher avec grâce parmi leurs congénères. Et visiblement, l'inertie de cette initiative était telle que l'arrivée de la WiiU n'y a rien changé, à ceci près que les emballages biodégradables contiennent désormais des Amiibos, la vie est ainsi faite...

Finalement, ce qui me chagrine dans tout ça, c'est que je me demande surtout si l'extra pécule que l'on cherche à nous faire débourser pour s'emparer de l'objet de nos fantasmes fétichistes n'est pas qu'un honteux foutage de gueule destiné à rendre un peu plus rentable un titre qui le sera sûrement déjà. Pour être tout à fait franc avec vous - non pas que je vous raconte des salades le reste du temps - c'est l'annonce de "l'Ultimate Collector's Edition" de l'arlésianesque Final Fantasy XV qui m'a inspiré cette chronique : à 280€ le bousin (et au diable le centime psychologique !), on peut décemment commencer à se poser des questions... D'autant plus que s'il y a un éditeur qui prend un malin plaisir à tirer dès qu'il le peut sur la corde du fanatisme, c'est bien Square Enix ! Et je parle en connaissance de cause, puisque le sombre individu qui rédige ces quelques paragraphes doit être le seul en France à avoir chopé la trilogie Final Fantasy XIII en édition limitée. Vous avez bien lu : la trilogie. Complète. Si vous n'êtes pas familiers de la chose, sachez pour faire bref que, non content de coller sur tout ce qui bouge le nom de l'illustre saga de Sakaguchi, la fusion des frères autrefois ennemis propose bien souvent de douteux bonus payés au prix fort. Entre le CD 5 titres (!) de Theatrhythm (un jeu qui propose plus de 200 morceaux...) et le chiffon Final Fantasy IV (!!) à l'effigie de Cecil pour bichonner avec style sa PSP, dire que cette vénérable maison nous prend pour des jambonneaux salés et dégraissés ne serait pas exagéré...   

Qu'il est donc facile de faire craquer les joueurs pour une montée en gamme pas toujours justifiée ! Si j'éviterai la citation des Inconnus sur le bon et le mauvais chasseur, on peut quand même se dire qu'il y a collector et Collector : entre la volonté de refourguer de la figurine moyennement peinte au prix fort et l'envie de proposer aux fans un bonus appréciable, il y a un monde, sinon deux. On retrouve bien évidemment cette différence d'approche chez les joueurs, puisqu'entre les wannabe traders qui espèrent revendre à prix d'or leurs acquisitions précieusement conservées, et les collectionneurs adeptes du mint sous scellé, le spectre est une fois de plus sacrément large... Une chose est certaine : devant l'explosion de contenu proposé digne de la course à l'armement nucléaire opéré en pleine Guerre Froide (toujours elle), difficile de prévoir où s'arrêtera la folie des marketeux à l'affût des bourses à détrousser. Quand on sait que le premier réassort de 10.000 exemplaires de la fameuse "Ultimate Collector's Edition" à 280€ a connu un nouveau succès immédiat, tout est possible...  


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