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Chroniques de l'abîme

Chroniques de l'abîme

Par Samizo Kouhei Blog créé le 31/12/09 Mis à jour le 14/08/13 à 10h35

Mon blog sur lequel je parlerai de mes coups de coeur (et de gueule) en matière de jeux vidéos, BD, cinéma, musique, lecture.

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Réflexions de joueur

Je vais finalement clôre ma série d'articles sur Bioshock Infinite par une remise à jour de mon article sur la déconstruction de l'utopie, plutôt que par un article sur la fin du jeu et ses interprétations, pour éviter de faire doublon avec d'autres blogs de la communauté, notamment l'article de Cronos à ce sujet. Cette mise à jour prend en compte ma partie de Bioshock Infinite et ma lecture du livre Bioshock : de Rapture à Columbia (éditions Pix'n'Love) sur lequel je ferai un prochain article.

 

CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS SUR LA SERIE

Si Bioshock a autant plu, c'est notamment grâce à son background très intéressant, s'appuyant sur des courants de pensée du XXème siècle, que les 3 jeux sortis à ce jour s'évertuent à déconstruire.

L'Utopie est le titre d'un livre d'un humaniste anglais, Thomas More. C'est un mot qu'il a créé pour désigner la représentation d'une réalité idéale et sans défaut. Il peut s'agir un régime politique qui gouvernerait parfaitement les hommes), d'une société parfaite ou encore d'une communauté d'individus vivant en harmonie.Ce terme est composé de la préposition négative grecque ou et du mot topos qui signifie lieu. Le sens d'utopie est donc, approximativement, « sans lieu », « qui ne se trouve nulle part ». Dans une autre édition, Thomas More donne un autre titre à son ouvrage : Eutopia. Ce second néologisme ne repose plus sur la négation ou mais sur le préfixe eu, que l'on retrouve dans euphorie et qui signifie bonEutopie signifie donc « le lieu du Bon ».

 Dans son Utopie (1516), More raconte, sous la forme du récit d'un voyageur, comment un certain Utopus s'est emparé d' une terre qui tenait au continent et lui a donné son nom. Il y implanta une civilisation qui dépassa rapidement ses voisines. Ensuite, il a fait couper un isthme et "la terre d'Abraxa devint ainsi l'île d'Utopie". Utopus a voulu rendre le territoire difficile d'accès pour en faire un lieu réservé, ce qui rappelle la construction de Rapture sous l'Océan atlantique, afin d'échapper aux 2 superpuissances que sont les Etats-Unis et l'URSS. Columbia se distingue un peu, car c'était au départ une vitrine technologique et idéologique des Etats-Unis de la fin du XIXème siècle, avant que l'intervention musclée dans la répression de la Révolte des Boxers ne dévoile les intentions bellicistes de la cité volante, derrière la façade riante et colorée. Dès lors, Columbia s'isole complètement des Etats-Unis. L'Utopie est régie par les principes mathématiques, seuls capables d'assurer l'harmonie et l'égalité parfaites entre les habitants.

Le genre de l'utopie s'est développé au cours des 2 siècles suivants, de l'Eldorado de Voltaire (dans Candide) à la Cité du Soleil de Tommaso Campanella. Pour échapper à la censure, ces écrits présentent des pays imaginaires, et prennent la forme de récits de voyage (comme T. More) ou de contes philosophiques (Candide).

Dans la deuxième moitié du XVIIIème s., en plein mouvement des Lumières, la critique politique et sociale sort du giron de la fantaisie pour intégrer le champ philosophique. Dans son Contrat Social, Rousseau développe l'idée que le peuple est souverain, et que l'intérêt général doit l'emporter. Les idées de Rousseau ont été une des bases de la Révolution française, en réaction à l'absolutisme de droit divin qui avait cours dans la majorité des Etats de l'époque. Pour autant, Rousseau reconnaît que "S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes." La démocratie aujourd'hui plus largement répandue, est en quelque sorte un compromis (« le moins pire des régimes » selon W. Churchill), car l'égalité parfaite ne peut exister, sinon en coupant (littéralement) les têtes qui dépassent.

Entre 1848 et 1930, parallèlement à l'avènement en Occident de régimes démocratiques et capitalistes, on assiste à l'émergence d'idéologies contestataires, telles le communisme ou le fascisme. Il s'agit dans les 2 cas de l'avènement d'une nouvelle société, d'un homme nouveau. Le "contrat social" repose sur l'élimination (physique s'il le faut) de l'ennemi, « supérieur » (le bourgeois) ou « inférieur » (le Juif). L'utopie, entre temps, s'est mué en projet de société, pas forcément généreux. Si le communisme se voulait le paradis des travailleurs (en théorie du moins), on ne peut évidemment pas en dire autant du nazisme, qui fut aussi criminel en théorie qu'en pratique.

Andrew Ryan a basé son utopie sur l'objectivisme, une philosophie développée par Ayn Rand, et qui fait la promotion de l'individualisme, le progrès et la libre entreprise, libérés de toute contrainte étatique ou morale. Sofia Lamb prend le contrepied total du premier maître de Rapture en mettant en avant le collectivisme, soit la négation de l'individualisme au profit du groupe. Sofia Lamb met en avant la "Famille". Pour autant, rien ne dit qu'elle soit communiste, contrairement aux accusations de Ryan qui la traite de "bolchévique".

Ryan a choisi de créer son utopie, complètement coupée du monde, dans le but d'accueillir les scientifiques et artistes bridés par les Etats, l'Eglise et les « parasites », les "faibles" qui tirent les "génies" vers le bas. En dehors de la fabuleuse descente en bathysphère qui précède l'entrée dans Rapture, la visite de l'exposition « Voyage vers la Surface » dans le 2ème épisode résume clairement sa pensée. Sofia Lamb, dans Bioshock 2, profite de la mort de Ryan (et de Fontaine) pour devenir la chef incontestée de Rapture. En réaction à l'individualisme promu par Ryan, elle oppose la collectivité. Mais ce faisant, elle développe autour d'elle un culte de la personnalité, prenant la forme d'un culte religieux.

 L'effondrement du Rapture de Ryan repose sur plusieurs facteurs :

  • L'enivrement du pouvoir : Afin de garder son pouvoir, Ryan s'est mué en un de ces tyrans qu'il a fui (il vient d'URSS), faisant éliminer ses opposants, ou en les jetant en prison, se créant ainsi des ennemis jurés (Fontaine pour la contrebande, puis Lamb pour ses opinions politiques, qui n'aurait pas réussi à prendre le pouvoir si Ryan n'en avait pas fait une martyre). Il s'est complètement aliéné ses quelques soutiens restants (qui ont tenté de l'éliminer). Ryan. Dans une utopie, toute velléité doit être étouffée au nom de l'intérêt général. Pour éviter toute contradiction avec sa promotion de l'individualisme, Ryan a conceptualisé « la Grande Chaîne » en guise de contrat social : une addition des intérêts individuels pour un intérêt commun : Rapture. L'idéologie de Ryan rejette tout assistanat, même si évidemment tout le monde ne peut pas faire fortune (Fontaine fait remarquer avec malice dans un de ses mémos qu'il faut bien quelqu'un pour nettoyer les toilettes ...). Mais l'appât du gain, quand il se mêle d'ambition personnelle, est un danger pour Ryan, ce qui l'a obligé à renier ses principes et à torturer / éliminer les dissidents. On peut considérer qu'il n'a pas su prendre la mesure des contestations (au nom de la liberté individuelle totale), au risque de réagir trop tardivement et de manière disproportionnée : Fontaine a réussi à monter sa propre armée de Chrosomes, Lamb a constitué son culte en prison.

  • L'amoralité : Délivrés de toutes contraintes, les hôtes de Rapture ont basculé dans la folie furieuse, du docteur Steinman (le chirurgien fou) à Sander Cohen (dont l'art témoigne d'un goût pour le macabre et la folie). Le docteur Suchong représente la science dans toute sa froideur (si bien que sa mort lors d'une expérience est applaudie par les joueurs), tandis que Tenenbaum et Alexandre s'amendent, mais après des expériences violant toute éthique. Le joueur est le témoin éberlué du basculement de Rapture dans le chaos, tandis que Ryan, même aux portes de la mort, n'exprime aucun regret sur la faillite de son projet et sur les dérapages. D'après un mémo audio, il a d'abord désapprouvé le projet « Petites Soeurs », jusqu'à ce qu'il voit la manne financière que cela pouvait lui rapporter.

  • L'ADAM : l'élément pertubateur surnaturel qui a embrasé les tensions économiques (faillite des banques) et sociales (il y a des quartiers pauvres de Rapture). Les effets secondaires de cette drogue et les revenus que génère son trafic ont été l'étincelle qui a définitivement plongé Rapture dans le chaos.

 

Si ses intentions de départ ne sont pas claires, on se rend compte au fil de Bioshock 2 que Sofia Lamb est une sociopathe, qui cache derrière son discours collectiviste son intention de briser tout désir personnel, une sorte d'expérience psychologique à l'échelle d'une ville (voire du monde extérieur). Sa formation en psychologie n'est sans doute pas innocente dans sa réussite à manipuler les foules. Là où ils pourchassaient le héros pour une récompense dans le premier épisode, les Chrosomes obéissent aveuglément à Lamb dans le 2ème épisode, sincèrement convaincus qu'elle va sauver Rapture. On assiste ainsi à des scènes de dévotion, des autels devant les bouches d'où sortent les Petites Soeurs. Un des affrontements-clés de Bioshock 2 a lieu contre le "Père" Wales, dans son église. Inutile de chercher toute trace d'ordination, sa conversion au ministère de la foi repose sur une substitution des figures chrétiennes par Sofia Lamb et Eléanor, érigée en Messie de Rapture.

Le discours de Lamb s'écroule de lui-même au fil du jeu, surtout si on choisit d'épargner les Petites Soeurs et les différents personnages normaux croisés : son ressentiment envers le joueur, désigné comme une malfaisance, paraît infondé. Vers la fin du jeu, elle semble abandonner toute morale, puisqu'elle n'hésite pas à étouffer sa propre fille quand elle voit qu'elle s'écarte de son conditionnement idéologique. Une des fins du jeu permet de lui démontrer toute la vacuité de son utopie, en la faisant spectatrice de l'effondrement de Rapture et de son dessein.

Bioshock Infinite change la donne puisqu'on débarque en pleine gloire de cette utopie bâtie au nom de l'exceptionnalisme américain. Cette idée a été théorisée par le français Alexis de Tocqueville, un penseur politique français du XIXème siècle, qui est le premier à avoir réfléchi et écrit sur la toute jeune démocratie américaine. Il considère que les Etats-Unis sont un pays "exceptionnel" (dans le sens d' "unique") car c'est la première colonie à s'être émancipée, le premier pays à être devenu directement une république, un pays construit uniquement par ses immigrés (au détriment de plus en plus grand des habitants historiques, les Amérindiens). Encore une fois, l'utopie de Columbia repose sur l'exclusion d'un groupe (les non WASP), voire l'élimination physique des ennemis (la "Sodome inférieure"). L'élément pertubateur repose sur un élément surnaturel : l'utilisation des failles par Booker deWitt et Elizabeth permet à la Vox Populi de renverser l'ordre établi. La Vox Populi ne vise pas vraiment à l'utopie, car très rapidement ses intentions anarchistes apparaissent. La mort de leur chef Daisy Fitzroy (qui tombe vite le masque quand elle veut assassiner froidement un enfant de Fondateur, considéré comme de la "chiendent) ne décourage pas ses sbires, démunis de chef, et qui saccagent tout, sans chercher à améliorer la situation des exclus qu'ils prétendaient défendre.

Bioshock, plus qu'une simple série de FPS, est une critique de l'utopie, qui bascule forcément dans l'horreur une fois en application, victime de ses propres contradictions et parce qu'elle se mêle toujours d'intérêt personnel. Bioshock Infinite continue sur cette lancée, même si la satire politique passe au second plan face aux failles temporelles et à la physique quantique.

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Commentaires

RetroBob
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RetroBob

Columbia m'intéresse beaucoup moins. Les développeurs auraient dû assumer leur choix et ne pas appeler ce jeu Bioshock. Pour moi, Bioshock, c'est lié à Rapture.


Je pense que tu as parfaitement raison, mais nul doute que Columbia saura nous hypnotiser tout autant que Rapture!
Jamesismad
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Jamesismad
Bravo pour ton article, j'ai pris du plaisir à le lire !
arnette1980
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arnette1980
C'est toujours un plaisir de lire des articles traitant de Bioshock. Ce jeu m'a vraiment marqué.

Même le 2 est top. D'ailleurs, j'ai du mal à comprendre la haine envers ce jeu. C'est vrai qu'il est moins abouti que le 1. Mais putain, comment il défonce tous les autres jeux du genre.

Et sinon, je trouve dommage que Bioshock 3... euh Bioshock Infinite ne se passe plus dans Rapture. Je pense qu'il y avait tellement d'autres choses à dire concernant cette ville. Columbia m'intéresse beaucoup moins. Les développeurs auraient dû assumer leur choix et ne pas appeler ce jeu Bioshock. Pour moi, Bioshock, c'est lié à Rapture.
Samizo Kouhei
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Samizo Kouhei
J'ai rédigé mon article sur open office et quand j'ai copié mon texte, il s'est mis comme ça.
Sinon, c'est vrai que Bioshock 2 est plus "amer" que le premier : les personnages rencontrés sont plus des victimes que des bourreaux (manipulés par Lamb ou en quête de pardon), les lieux visités représentent la face obscure de Rapture (les taudis, le quartier de plaisirs) et les Chrosomes, sont en complète déchéance physique mais sont plus émotifs.
upselo
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upselo
Quelques petits détails en passant : les ennemis ne pourchassaient pas le héros uniquement pour une récompense. En effet, ils sont pour la plupart contrôlés par des phéromones concoctées par le Dr Suchong si je me souviens bien.
Tu évoques l'excellente phrase de Fontaine sur "il faut bien quelqu'un pour nettoyer les toilettes", et à ce titre, la différence entre BioShock 1 & 2 joue là dessus. Le 1 parle des génies qui ont poussé leur art/science trop loin et sont tombés dans la folie (Steinman, Cohen, Fontaine) alors que le 2 parle des ratés, des laissés pour compte, ceux qui ont échoué dans l'utopie de Ryan.
Sinon, ça fait toujours plaisir de voir de tels articles de fond, même si je ne suis pas très fan de la police utilisée ^^.
Samizo Kouhei
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Samizo Kouhei
Bioshock 2 a pour seul défaut de succéder à Bioshock. Au niveau du gameplay, il a été affiné (utilisation simultanée des plasmides et d'une arme, piratage plus intéressant) et au niveau de l'histoire et des thématiques, c'est tout aussi intéressant, en étant plus émotionnel et intimiste.
RetroBob
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RetroBob
Et tu remets Bioshock 2 à sa juste place, qui reste malheureusement dans l'ombre du 1er épisode (ce qui parait assez somme toute logique).
Belle analyse en tout cas!
Waltrius
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Waltrius
Je vois que je ne suis pas le seul à avoir été marqué intellectuellement par ce jeu :)

Édito

Mon opinion sur l'actualité vidéoludique, mes impressions sur les derniers jeux auxquels j'ai joués, mes coups de coeur ou coups de gueule en matière de BD, cinéma, musique et dernières lectures.

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