Le Blog de Platon21

Par Platon21 Blog créé le 16/06/12 Mis à jour le 22/09/17 à 15h20

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(Musique)

Au moment où trois membres de Téléphone remontent sur scène sous le nom des Insus, je me suis demandé pourquoi l’un des groupes qui a bercé mon adolescence avait splitter en 1986. En recoupant les informations disponibles, j’ai trouvé au moins cinq raisons principales. Je vous livre la dernière partie de ma petite enquête.

Lire la partie 1 (le fric)

Lire la partie 2 (le sexe)

Lire la partie 3 (la drogue)

Lire la partie 4 (la vieillesse)

 Il faudrait certainement faire un livre sur la fin de Téléphone, mais en attendant voici ma conclusion provisoire. J'ai été frappé de voir Jean-Louis Aubert décrire la cause de la décomposition du groupe de façon prémonitoire en 1983 :

« Ce qui va se passer, s'il n'y a pas une vague, un mouvement rock... Bon, en fait, il y en a un en France, mais je sais pas pourquoi il est castré, coincé là au milieu entre les 600 000 albums de Dalida et les grosses ventes des groupes étrangers : Genesis, Rolling Stone... Les gens achètent ça, mais pas forcément un groupe de rock français sympa à écouter, tu vois ? Donc, il y a tout ce mur là... Ce qui va se passer, si on reste isolé comme ça, c'est qu'on va être considéré comme "le groupe de rock de la variété". Donc, dans les bacs vous aurez le choix entre Enrico Macias, Dalida, Michel Berger et "le groupe de rock national", Téléphone. C'est ce qui était arrivé au groupe Ange. Je peux te dire que si c'est pour devenir comme eux, c'est la fin des haricots » (1976-86 - Les Années Téléphone).

Toujours en 1983, Téléphone joue en concert une chanson aux drôles de paroles, La même chose, qui raconte en fait l'état de délabrement du groupe :

On a fait un bon bout de chemin / Quelques fois bien, jamais pas bien / On a fait « trois » une drôle de guerre / Dans le cheval, c'était galère / On a fait « quatre » tours sur nous-mêmes / Et pour se battre, toujours les mêmes / On a fait « cinq » continents / Je veux la même chose qu'entre nous au début / Je veux la même chose que quand je t'ai connu / Tu disais dingue, et moi je disais "non non non !" / Tu n'es pas responsable de le tête que tu as / Tu es responsable de la gueule que tu me fais...

Au début de l'année 1986, J.-L. Aubert fait écouter ses nouveaux textes au groupe, sauf que Louis Bertignac refusa de les arranger. Il gardait jalousement ses meilleures mélodies pour l'album solo qu'il préparait, et il ne voulait plus assister aux répétitions parce qu'il n'aimait pas le virage pris depuis Le jour s’est levé. L'abandon du rock pour la variété française rapportait plus d'argent, mais il ne supportait plus de voir J.-L. Aubert en chef d'orchestre tandis que lui devait se contenter d'être l'éternel "suiveur". Le guitariste parti avec la bassiste Corine Marienneau pour fonder le groupe Les Visiteurs.

Le scénario le plus probable, c’était que le disque des Visiteurs laisse le public indifférent et que L. Bertignac et C. Marienneau retournent gentiment d'eux-même auprès de Téléphone. Sauf que, par un incroyable retournement de situation, un titre se détacha de l’album et rencontra le triomphe avec de multiples passages à la radio. Avec 700 000 exemplaires vendus, le single Ces idées-là frôla le record de Téléphone, le 45 tours Le jour s’est levé.

Dès lors, L. Bertignac se sent en mesure de rivaliser avec les meilleures ventes de son ancien groupe, et surtout de tirer plus de fierté et d’argent en son nom propre. Le guitariste apprécie également d’avoir davantage de liberté créative puisqu’il dirigeait tout et assurait le rôle de chanteur, même s’il reconnaissait ne pas avoir les qualités vocales de J.-L. Aubert.

L. Bertignac se passa quasiment de batteur grâce à une boîte à rythmes qu’il programma lui-même, seule C. Marienneau fut rescapée de Téléphone à la basse. Le succès de Ces idées-là tourna la tête du guitariste et de la bassiste, qui ne se sentaient plus tenus de revenir à Téléphone après avoir réalisé un album solo, malgré la promesse faite à J.-L. Aubert et R. Kolinka. La « pause » de Téléphone comme l’avait surnommée la maison de disque en 1986 allait prendre des proportions démesurées. Plus le temps passait, plus un hypothétique retour semblait compromis.

De son côté, J.-L. Aubert n’allait pas rester sans rien faire. Les chansons de son cru dont L. Bertignac et C. Marienneau n’avaient pas voulu, il les placerait ailleurs : Juste une illusion finira sur Plâtre et ciment en 1987, et Le Bout du Rouleau finira sur Bleu Blanc Vert en 1989),. R. Kolinka proposa spontanément d’assurer la batterie, et J.-L. Aubert accepta, ce qui donna le groupe Aubert’n’Ko(linka) et le premier album intitulé Plâtre et ciment le 1er mars 1987. Un mois plus tard, le 1er avril 1987, Les Visiteurs raflait la mise avec le tube Ces idées là. La guerre des egos était déclarée !

Sauf que J.-L. Aubert a sérieusement ramé : les ventes de ses deux premiers albums solos étaient très décevantes en comparaison des millions d'albums vendus par Téléphone, et son nom seul ne suffisait pas à remplir les salles de concert. Ce n'est qu'au début des années 1990 qu'il commença à s'imposer, tandis que L. Bertignac enterra Les Visiteurs dans l'anonymat. Le guitariste ne sortira de l'oubli qu'en 2012, en se compromettant dans des émissions de variété musicale sur TF1, The Voice etThe Voice Kid, contre des gros chèques.

Le rôle de R. Kolinka était tellement marginal que le nom « Ko » disparu dès le second album pour ne laisser que celui d’Aubert. La raison principale est fort simple : J.-L. Aubert voulait prendre toute la place. Il s’entourait de producteurs et d’ingénieurs du son qui misaient énormément sur les synthétiseurs et les machines typiques des années 1980, réduisant de ce fait la batterie à portion congrue. En dehors de la voix de J.-L. Aubert dans une poignée de titres, il était de plus en plus difficile de reconnaitre le style de Téléphone. Que seraient venus faire les tempos endiablés de R. Kolinka au milieu de chansons au mieux mélancoliques, au pire mièvres, mais toujours molles ?

L’énergie de la jeunesse avait abandonnée J.-L. Aubert et L. Bertignac, qui passaient tous deux du rock français de haute volée à des chansons de variété adressées à des ménagères de plus de 50 ans. Au fil des albums, J.-L. Aubert perdit son étiquette de « rocker » pour rejoindre les vieux chanteurs de Radio Nostalgie qui recyclent les mêmes thèmes musicaux jusqu’à la nausée, ceux-là même qu'il détestait dans sa déclaration en 1983.

Alors que la France bouge au rythme du rap et du métal, les revenus générés par Téléphone chutent au début des années 1990. La maison de disques organise alors un Best of qui fait un carton : 1 million d'unités vendues. Dès lors, c'est une avalanche de rétrospectives lucratives avec en 1991 : Rappels - 1993 : Rappels 2 - 1993 : L'intégrale - 1994 : La Totale - 1996 : 20e anniversaire. Et c'est reparti dans les années 2000, quand les ventes des précédentes compilations s'estompèrent, avec en 2003 : Intégrale Studio - 2004 : Platinum Collection - 2006 : Illimité - 2015 : Au c½ur de Téléphone. De cette surexploitation purement commerciale, on retiendra les titres inédits Tout ça, c'est du cinéma en 1996, Ma guitare est une femme et La même chose en 2015. Entendre un nouveau titre rock de Téléphone après autant de temps de séparation donne des frissons.

Il est possible de les voir de nouveau en concert dans toute la France depuis 2015, mais sans C. Marienneau, hélas. Nous terminons ce dossier en compagnie des sexagénaires pré-retraités qui jouent en concert un titre émouvant et opportun : Le Temps.

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Édito

Passionné par la philosophie de l'art et la politique, je suis l'auteur d'une trilogie de livres sur le jeu vidéo dans ce qu'il a de plus dérangeant L'Histoire des jeux vidéo polémiques, je suis rédacteur pour le mook Pix'n Love, et également auteur de la biographie Yu Suzuki, le maître de SEGA et du "livre dont vous êtes le héros" L'épopée du Moine Guerrier Book pro

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