Le Blog de Platon21

Par Platon21 Blog créé le 16/06/12 Mis à jour le 16/05/17 à 15h26

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(Musique)

Au moment où trois membres de Téléphone remontent sur scène sous le nom des Insus, je me suis demandé pourquoi l’un des groupes qui a bercé mon adolescence avait splitter en 1986. En recoupant les informations disponibles, j’ai trouvé au moins cinq raisons principales. Je vous livre la quatrième partie de ma petite enquête.

Lire la partie 1 (le fric)

Lire la partie 2 (le sexe)

Lire la partie 3 (la drogue)

Lire la partie 4 (la vieillesse)

Lire la partie 5 (les egos)

4) La peur de (mal) vieillir

Etre une rock star et surfer sur la vague « drogue, sexe et rock n’roll » demande une bonne condition physique pour assurer les prestations scéniques et avoir la bonne attitude sur les photos et vidéo promotionnelles. En débutant à la vingtaine passée au sein de Téléphone, les membres du groupe faisait figure de « grands-frères » auprès des jeunes, mais certainement pas de pairs. Cet écart d’âge ira en s’accentuant, car les textes mettent en évidence la spécificité des prises de risque adolescentes. De par leur simplicité et leur énergie, les chansons renouvelleront sans cesse le vivier de très jeunes fans pendant les dix années de carrière du groupe. Dans le documentaire « 1976-86 - Les années Téléphone », on est frappés par l’âge des spectateurs aux premiers rangs des concerts, qui ne dépasse pas une quinzaine d’années.  

Pour écrire des chansons qui sonnent si justes et frappent directement le coeur des jeunes, Jean-Louis Aubert et Louis Bertignac puisent leur inspiration dans les souvenirs communs d’un voyage complètement délirant à travers les Etats-Unis juste après le lycée, durant l'été 1974. Suite à une série de mésaventures racontées dans la biographie de Téléphone (par Daniel Ichbiah), ils connaitront la vie sans un dollar en poche, côtoieront la faune des marginaux, des drogués et des musiciens qui font la manche. De quoi nourrir leur imagination pendant plusieurs albums, à commencer par la chanson Sur la route (1977) :

« Je suis sur la route, je suis en déroute
Je suis sur la route, et j'en ai rien à foutre
J’sais pas c'que j'ai laissé, j'sais pas c'que vais trouver

J'ai pas peur de crever, pas peur de déjanter... ».

 

Cette ôde à la liberté dans ce qu’elle a de plus transgressive est devenue vingt ans plus tard une pauvre ballade fredonnée en duo avec J.-L. Aubert et Raphaël sur l'album La réalité (2003)...

L’album Crache ton venin (1979) est certainement celui qui entre le plus en résonnance avec les problèmes des jeunes de la fin des années 1970. Téléphone aborde notamment l’avortement et le suicide d’une gamine de 15 ans (Fait divers), l’ennui mortel chez un jeune chômeur (J’sais pas quoi faire), la fuite des conflits familiaux (J'suis parti de chez mes parents) et surtout l’envie de détruire ce monde laid et oppressant sur fond de Guerre froide (La bombe humaine).

L’album Au c½ur de la nuit (1980) contient lui aussi bon nombre de morceaux où la fougue adolescente est intacte. Téléphone aborde notamment la déprime chez les jeunes (Ordinaire), les rêves de jeunesse qui se heurtent aux conservatismes de la société (Pourquoi n'essaies-tu pas ?), l’envie de se révolter face à la soumission générale des adultes (La laisse) et surtout la corruption des êtres au sein du système capitaliste par le fric (Argent trop cher).

L’album Dure limite (1982) sonne déjà différemment des autres, avec un brassage des chansons légères (Le chat), , voire complètement frivoles (Ça, c’est vraiment toi) qui contrastent avec les chansons ambitieuses (Dure limite, qui se veut le The Wall des Pink Floyd) et les thèmes dépressifs (Ce soir est ce soir).

De plus, avec Dure Limite Téléphone entre sur le terrain de la politique avec la chanson Ex-Robin des Bois. Il faut savoir que Téléphone a joué le 10 juin 1981 place de la République à Paris pour célébrer la victoire de François Mitterrand, premier président de gauche de la Ve République. Un an plus tard, les membres de Téléphone expriment leur déception à travers Ex-Robin des Bois, mais la chanson parait bien sage en comparaison des attaques à la mitraillette d’un autre groupe à la mode, Trust. A cette époque, Trust grignote allègrement les plates-bandes de Téléphone à la radio, et leur met un sacré coup de vieux avec des textes beaucoup plus virulents (Préfabriqués, Bosser huit heures, Police-Milice, L'élite, Antisocial) et des musiques hard-rock inspirées par AC/DC et Iron Maiden.

L’album Un autre monde (1984) accentue le virage commercial entamé avec Dure Limite. Les musiciens sont nettement plus âgés qu’à leur début. Ils comprennent qu’exploiter encore et toujours le filon de la crise d’adolescence aurait quelque chose de grotesque alors qu’ils sont eux-mêmes devenus parents. L’énergie rock a quasiment disparue, laissant la place à des ballades (New York avec toi, Loin de toi (Un peu trop loin)) et des musiques expérimentales typiques des années 1980 (Le Taxi las, Electric Cité, Un autre monde).

Outre la trentaine passée (et le décalage avec les préoccupations du jeune public qui en découle), ainsi qu'un sevrage anti-drogue entrepris en 1984, un autre problème se pose dans le processus créatif des chansons : J.-L. Aubert mène un train de vie de millionnaire à l'opposé des valeurs anticapitalistes prônées quelques années plus tôt dans Argent trop cher. Il devient délicat pour Téléphone de chanter le mal-être adolescent, la drogue, la délinquance juvénile et les galères de fric des jeunes tout en étant déjà vieux et confortablement installés dans la société.

Une chanson se moque de nouveau du président François Mitterrand (T'as qu'ces mots), mais là encore, Téléphone ne parvient pas à rivaliser avec la dureté de Trust. Un évènement va néanmoins faire comprendre à J.-L. Aubert qu’il est inutile de surenchérir dans la violence : les ventes des albums de Trust baissent dangereusement, et le groupe finit par exploser en 1985.  

Le dernier disque 45 tours de Téléphone contient deux ballades, Le jour s’est levé et Quelqu’un doit venir (1985). Dans le clip du Jour s’est levé, J.-L. Aubert s’accorde toute la place tant scéniquement que musicalement au piano, tandis que les autres membres sont cantonnés au rôle de figurants pour chanteur de variété. La césure est nette, on peut même les voir bailler d'ennui et se coucher sur le piano à la fin du clip.

L'une des toutes dernières apparitions publiques du groupe est encore pire : Téléphone chante Quelqu’un doit venir sur la deuxième chaîne le soir du 24 décembre 1985. Sauf que c'est une mascarade : J.-L. Aubert et L. Bertignac ne prennent même pas la peine de se lever et font semblant de tapoter leurs guitares, assis. L. Bertignac affiche un air blasé, il a vraiment hâte que ce cirque se termine. Incapable de s'entendre, le groupe joue en playback.

L. Bertignac et Corine Marienneau refusent d'être les « musiciens de J.-L. Aubert » et de composer des chansons qui n'ont de toute façon plus grand-chose à voir avec le groupe gonflé aux hormones des origines.

Terminons provisoirement par une dernière anecdote. Après s'être fait plaqué par le reste du groupe, J.-L. Aubert rencontra un producteur de disques dans un bar à Los Angeles en 1986. Tandis qu'ils discutaient du futur album solo Aubert n'Ko, un groupe monta sur scène et balança la toute première version de Welcome to the Jungle (« You know where the fuck you are ? You're in the jungle baby ! You're gonna die ! »). Alors que le producteur demanda à J.-L. Aubert s'il devait prendre le risque de financer leur album, ce dernier répondit : « Non, c'est du hard américain, et le chanteur avec son chapeau de cowboy a une dégaine de plouc » (Téléphone : Biographie, 2015). Quand le producteur se rendra compte qu'il a manqué de signer le premier album des Guns n' Roses (qui s'est vendu à hauteur de 30 millions d'exemplaires), il regrettera toute sa vie d'avoir écouté le conseil de J.-L. Aubert. Cette anecdote illustre bien l'état d'esprit dans lequel était J.-L. Aubert : sa page rock était définitivement tournée, faire du Téléphone n'avait plus aucun sens.

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Commentaires

Platon21
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Platon21
Hmmm, je ne doute pas de la qualité des concerts des ex-Téléphones. Il y a de quoi se prendre une claque, en effet. Mais le problème, c'est le trou béant entre 1986 et 2016 : à part un ou deux tubes de Aubert qui flattent l'oreille sur fond de Téléphone, il n'y a rien. Un vide créatif de 30 ans. C'est triste quand même.
ahouru
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ahouru
Vraiment bien, et super l'anecdote sur les Guns. J'ai vu les Insus début juillet en concert et n'ayant pas connu l'époque de Téléphone, j'ai vraiment pris une claque, une ambiance de fou et pas mal de tubes et j'ai trouvé que malgré leur ages, ils assurent bien mieux que ces pauvres Rolling Stones.... vivement la suite !

Édito

Passionné par la philosophie de l'art et la politique, je suis l'auteur d'une trilogie de livres sur le jeu vidéo dans ce qu'il a de plus dérangeant L'Histoire des jeux vidéo polémiques, je suis rédacteur pour le mook Pix'n Love, et également auteur de la biographie Yu Suzuki, le maître de SEGA et du "livre dont vous êtes le héros" L'épopée du Moine Guerrier Book pro

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