Le Blog de Platon21

Par Platon21 Blog créé le 16/06/12 Mis à jour le 16/05/17 à 15h26

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(Politique)

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Apprendre la mort de Siné met un sacré coup de vieux. A 87 ans, il était plus vert que bien des jeunes cons surdiplômés qui nous expliquent que la « modernité », c’est revenir à un Code du travail avant les progrès sociaux du Front populaire. Les privilégiés demandent à la plèbe toujours plus d’efforts, mais ne se privent pas de s’engraisser au Panama et dans des îles fiscalement paradisiaques. Mais laissons là les cons, c’est à Siné que je veux rendre hommage.

Malheureusement, beaucoup de personnes associent Siné et antisémitisme, comme Alain Finkielkraut ("C à vous" sur France 5, 5 mai 2016). Il faut préciser que le 20 avril 2016, Siné l'avait remis à sa place suite à l'altercation à « Nuit debout », place de la République à Paris :

« Ce philosophe de mes deux s’attendait-il à une vague d’applaudissements de la part des courageux citoyens qui passent leurs "nuits debout" pour ne plus vouloir justement être décervelés par des mectons de son genre. Encore heureux qu’il n’ait pas reçu des œufs pourris sur le coin de sa sale gueule ni quelques bons coups de lattes dans l’oignon, bien mérités selon moi » .

C’est horrible, car Siné ne voulait pas que l’on retienne de lui cette image de vieux croquemitaine, et avait même poursuivi en justice le journaliste Claude Askolovitch, qui l'avait taxé d'antisémitisme en 2008. Tout dernièrement, Siné avait porté plainte en diffamation contre Bernard-Henri Lévy pour le même motif, le 29 février 2016.

Je l’ai connu à partir de la deuxième période de Charlie Hebdo, avec son éternelle rubrique « Siné sème sa zone » où il mêlait dessins et prises de position politique dans des textes sarcastiques. Enfin, rubrique « éternelle » jusqu’à ce que la rivalité larvée qui l’opposait au directeur de rédaction Philippe Val n’éclate au grand jour. Siné et Val cohabitaient dans le même journal, mais s’écharpaient depuis toujours sur le conflit israélo-palestinien. Une chronique sur ce sujet sera ainsi censurée dans le numéro 319 du 29 juillet 1998, en raison de l’activisme pro-palestinien de Siné. Il dira au moment de son éviction :

« Aujourd'hui on ne peut plus dire le mot juif sans être attaqué de toutes parts… Quand on fait des articles contre les musulmans, alors là, ça ne pose pas de problème à Val » (L’Obs, 30 juillet 2008).

Les désaccords seront flagrants au sein de l’équipe lors du référendum du Traité constitutionnel européen en 2005. Plus encore, Val mettra en doute l’enquête du journaliste Denis Robert, à l’origine des révélations sur l’affaire Clearstream. Quel est le lien entre Charlie Hebdo et la banque luxembourgeoise Clearstream ? L’avocat Richard Malka, transformé en star à l'occasion du procès de 2007 pour la publication de caricatures de Mahomet, mené par la Grande mosquée de Paris, l'Union des organisations islamiques de France et la Ligue islamique mondiale. Pour Richard Malka, Denis Robert est un adepte de la théorie du complot qui cherche à faire du sensationnalisme :

« Mon métier, c’est avant tout avocat, je ne suis pas un militant. Un jour je vais défendre un employeur, un jour un salarié, je n’exclus personne. Pour Clearstream, ça fait mal de voir qu’un journaliste (Denis Robert) est considéré comme une icône alors qu’il ne s’agit que d’une imposture… J’ai défendu Siné bien des fois, même dans des affaires compliquées. Mais je suis resté solidaire de Val, qui est un ami proche » (CharlieEnchainé.free.fr).

Val flingua Denis Robert dans son éditorial du 25 juin 2008, intitulé « Révélation ! L'avocat de Clearstream se nourrit aux OGM ». En fait, Val ne faisait que reprendre l'argumentaire de Richard Malka :

 « Le problème, c’est que Denis Robert n’en sait pas plus que moi sur l’affaire Clearstream. Il a fait de ses suppositions une vulgate, une rumeur. Et c’est anti-journalistique à mort, hyper dangereux... Il a dit que je ne parlais pas de l’affaire Clearstream parce que Richard Malka, l’avocat de Clearstream, était aussi le mien. Aberrant... Le dossier que j’ai eu montre l’amateurisme de Denis Robert. Tu ne peux pas dire sans preuve que "les 1.500 employés de Clearstream travaillent dans une entreprise de gangsters"… Tout est truffé d’erreurs et de contre-vérités. Il est parano et ce n’est jamais bon pour un journaliste » (StandardMagazine.com, septembre 2008).

Soucieux de faire entendre une autre voix, Siné manifesta son soutien à Denis Robert. Puis, sans aucun rapport avec le sujet précédent, il ironisa sur l’opportunisme du fils du président, Jean Sarkozy, qui se convertirait au judaïsme à l’occasion d’un mariage intéressé :

« Jean Sarkozy vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! » (Charlie Hebdo, 2 juillet 2008).

Val autorisa sa publication, puis jugea après coup le propos « antisémite ». Il en profita pour virer Siné avec l'approbation d’Oncle Bernard (Bernard Maris), Gérard Biard et Charb (Stéphane Charbonnier). L’équipe du journal est déchirée en deux, mais Siné est forcé de partir :

« Je pense surtout que Philippe Val n'a pas digéré le fait que je prenne la défense de Denis Robert, et que c'est pour ça qu'il veut me virer » (L’Obs, 30 juillet 2008).

Denis Robert, qui a vu son travail d'investigation ridiculisé par Val, prit à son tour la défense de Siné : 

« Quand j’ai été attaqué par Philippe Val dans ses éditos truffés d’erreurs et de bile, Siné a été le seul à prendre ma défense et à expliquer pourquoi Val et Richard Malka, l’avocat du journal, étaient "deux beaux enfoirés". Siné avait compris que l’avocat de Clearstream était aussi l’avocat de Charlie Hebdo, et que c’était la principale raison des articles contre moi. Il m’a défendu avec courage face à cette assemblée de pleutres, qu’étaient les journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo. Et il a été renvoyé de ce journal pour cette raison. Ensuite, ils ont prétexté des déclarations à caractère antisémite concernant le fils de Nicolas Sarkozy. Tout ça, on le sait aujourd’hui, c’était bidon. C’était une orchestration totale et dégueulasse montée par Val et ses amis » (L'Obs, 6 mai 2016).

Comme Siné avait pris le parti de Denis Robert, Richard Malka ne devait plus être très motivé  à assurer la défense du journal en cas de nouveau procès - en particulier si une chronique de Siné en était à l’origine. Pour mettre définitivement hors jeu Siné, Val le fit passer pour un antisémite :

« Notre charte proscrit tout propos raciste et antisémite dans le journal. Siné a dépassé cette limite... Le lien entre la conversion au judaisme et la réussite sociale n’était ni acceptable ni défendable devant un tribunal » (Marianne, 8 juillet 2008).

Tout faux : non seulement le tribunal a considéré qu'« il ne peut être prétendu que les termes de la chronique de Maurice Sinet (Siné) sont antisémites, ni que celui-ci a commis une faute en les écrivant » (Le Monde, 10 décembre 2010), mais la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA) fut déboutée de sa plainte. Au final, Charlie Hebdo a été condamné pour rupture abusive de contrat et pour préjudice moral en 2012.  

Val à continué son chemin de coupeur de têtes. Lui qui se rêve en champion de la liberté d'expression n'aura été en fin de compte qu'un instrument de censure au service des puissants. A Charlie Hebdo, il a poussé à la démission François Camé, Philippe Corcuff, Olivier Cyran, Lefred Thouron et a licencié Mona Chollet.

Après ce triste palmarès et l'éviction de Siné, Val quitta le journal le 12 mai 2009, et prit la direction de la radio France Inter le 17 juin 2009. Deux heures après sa nomination à France Inter, Val chassa le journaliste Frédéric Pommier parce qu’il n'aurait pas apprécié que Siné Hebdo soit cité dans la revue de presse. Le 23 juin 2010, c’est au tour des humoristes Stéphane Guillon et Didier Porte d’êtres virés, en raison de leurs critiques répétées contre la politique de Nicolas Sarkozy. Comme pour Siné, la justice tranchera en faveur des humoristes, licenciés « sans cause réelle ni sérieuse » et condamnera France Inter à de lourds dommages et intérêts. En octobre 2010, Val éjectera l'humoriste Gérald Dahan pour s’être lui aussi montré trop virulent contre Nicolas Sarkozy et son gouvernement.

Après l'attentat contre Charlie Hebdo de janvier 2015, Val tenta de revenir au journal. Mais cette fois, ce fut son tour de se faire claquer la porte au nez.

Par honnêteté intellectuelle, je dois préciser que Siné a tendu le bâton pour se faire battre à deux occasions. D’abord, en août 1982, en beuglant ivre mort au micro de Radio Carbone 14 qu’il était antisémite. Propos qu’il regrettera dans une lettre d'excuses, au point que la LICRA acceptera de retirer sa plainte contre lui.

Ensuite, en soutenant publiquement la liste EuroPalestine lors des élections européennes de juin 2004, dont Dieudonné était le représentant le plus médiatique. C’est à mon avis la plus grave erreur de Siné, car non seulement il était sobre à ce moment-là, mais les délires antisémites de Dieudonné étaient déjà connus ("On ne peut pas plaire à tout le monde" sur France 3, 1er décembre 2003).

Ni les propos tenus en 1982, ni le soutien à Dieudonné / EuroPalestine ne sont défendables. Toutefois, vouloir ramener l’ensemble de son œuvre à de l’antisémitisme serait de la pure crétinerie. Comme ces incultes qui réduise la vie de Sartre à son « compagnonnage » avec le Parti Communiste. Certes, Sartre s’est égaré. Certes, Siné a dit des conneries. Mais ne retenir que les dérapages, c’est chercher à discréditer et condamner sans comprendre.   

Bientôt la suite...

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Commentaires

Gilbert Duroux
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Gilbert Duroux
Vous trouverez la réponse de Siné à ces vieilles accusations d'antisémitisme ici (dans les annexes, en fin d'article) :
http://www.acrimed.o...actuelle-dit-il
Vous vous trompez en ce qui concerne le soutien de Siné à Dieudonné. D'abord, la liste Europalestine n'était pas conduite par Dieudonné mais par le professeur Christophe Oberlin. Ensuite, cette liste comprenait des personnalités aussi incontestables que Maurice Rajsfus. Si Dieudonné a pu tenir des propos polémiques entre 2000 et 2003, c'est en décembre 2003 que son image publique a basculé progressivement à la suite de son sketch chez Fogiel. Un sketch qui a valu l'ostracisation de Dieudonné, qui a basculé alors progressivement dans un antisémitisme évident et revendiqué. C'est par la suite que Dieudonné s'est rapproché de Soral.
Je rappelle au passage que la plupart des colistiers de Dieudonné se sont écartés de lui après son rapprochement avec l'antisémite Soral.
Thibault de Mondidier
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Thibault de Mondidier
On peut rire de tout mais pas avec n'importe qui. Imaginez juste ce sketch qui sortirait aujourd'hui ! Absent de Youtube mais présent sur dailymotion.

Édito

Passionné par la philosophie de l'art et la politique, je suis l'auteur d'une trilogie de livres sur le jeu vidéo dans ce qu'il a de plus dérangeant L'Histoire des jeux vidéo polémiques, je suis rédacteur pour le mook Pix'n Love, et également auteur de la biographie Yu Suzuki, le maître de SEGA et du "livre dont vous êtes le héros" L'épopée du Moine Guerrier Book pro

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