« Il me semble que l’un d’entre nous est de trop ici.
- Et il me semble que c’est toi, misérable insecte. Lui répondit une voix d’outre tombe. Sais-tu seulement à qui tu t’adresses pauvre fou ?
- Sans doute à Dergonath, le dieu du chaos et de la destruction.
- Lui-même. Enfin… Il en aura fallut du temps… Comprends-tu les enjeux de la bataille ? Non, sans doute pas. Même lui, qui était pourtant mon plus fidèle serviteur ne les avait même pas entrevus. Enfin, cela n’a rien de grave. Tu as vécu ignorant, tu mourras ignorant. Mon pouvoir va t’écraser. Fit le dieu, calmement.
- Votre pouvoir ne peut plus fonctionner ici. La sorcellerie est interdite dans cette pièce désormais, sans vouloir vous contrarier outre mesure, dieu… Dit Celimbrimbor, la voix railleuse et insultante.
- Alors, le géant fit un mouvement et une épée apparut en sa main, alors il va falloir que je te batte à l’épée… Rien de plus simple encore. Bats toi ! » Rugit le dieu en chargeant Celimbrimbor.
La lutte s’engagea, terrible. Il n’y avait plus de lumière dans la salle, sauf quelques feux qui brûlaient dans leur coin, sans rien demander à personne, et qui faisaient la salle en demi teinte. Mais aucun des deux combattants ne se préoccupait de lumière ou de visibilité. L’un était un dieu, et donc voyait, sans avoir besoin de voir, l’autre était aveugle et avait apprit à se passer de lumière depuis longtemps. Les coups pleuvaient, et les étincelles provoquées par le contact des lames étaient nombreuses. Tant qu’elles finirent par embraser la tenture posée derrière le trône. Tout ce mit à flamber. Les vouloirs étaient puissants dans la pièce, et tendu à l’extrême. Ce n’était pas un combat de parade, ni un combat normal, dans une batailles commune. La mort ici n’était même pas une issue terrifiante, pour l’un comme pour l’autre. C’était la colère qui menait la danse. Colère d’avoir perdu trop de fois trop d’ami pour l’elfe, colère d’être tenu aussi longtemps en échec par un insecte pour le dieu. Les lames se heurtaient avec violence et fracas, et toujours Celimbrimbor reculait. Il fuyait devant le dieu, comme quiconque, mais sans fuir vraiment, ne voulant pas sortir de la pièce sans être mort ou vainqueur. Las, même devant la plus grande détermination, la force d’un dieu fini par triompher. Et le premier coup de lame qui toucha au but, qui perça la garde, qui vint frapper l’adversaire fut pour Glarthung. Sa gigantesque épée vint frapper Celimbrimbor dans un coup tranchant à l’horizontale, le touchant au niveau du ventre, lui faisant cracher du sang. Le tranchant de l’épée du dieu du chaos, nous disent les légendes, est plus effilé que la lame d’un rasoir, plus affûté que celui du plus affûté des couteaux. Elle tranche sans discernement papier, métal, rocher, planètes et étoiles. C’est la lame absolue, et rien ne peut l’arrêter. Elle a été forgé dans les abysses de l’univers, et trempé dans les batailles qu’a mené le dieu. Elle peut abattre les autres dieux. Par elle, Glarthung est craint. Pour elle, il est respecté. Pourtant, cet événement seul mit fin aux légendes. La lame ne coupa pas Celimbrimbor en deux, comme elle aurait du. Elle ne lui cassa que quelques côtes. Elle ne pu trancher le sortilège de protection qu’il avait passé autour de lui. Glarthung contempla l’insecte un moment.
« Comment est-ce possible ? Comment ! La magie ne peut plus fonctionner ici, et mon épée tranche même le temps si je le veux ! Comment ? Cria-t-il.
- Tu fais… Tu fais erreur, répondit Celimbrimbor, à genoux par terre, du sang se répandant par les commissures de ses lèvres. J’ai dit la sorcellerie. Pas la magie. Ce n’est pas à un dieu que je vais apprendre la différence profonde et intime entre les deux, n’est-ce pas ?
- Cela n’explique pas tout, insecte ! Ragea l’être, abattant son épée sur Celimbrimbor qui disparut. Le sort qui tu emploies pour me contrer n’est connu que des meilleurs mages, du meilleur mage même, d’un dieu seulement ! Mon frère ! »
Celimbrimbor était derrière le géant, et soufflait comme un bœuf. Le coup lui avait fait plus que très mal. Il n’avait pas ressentit une telle douleur depuis… Il n’avait jamais ressentit une douleur aussi forte en fait. Jamais, malgré toute son expérience, il n’avait été aussi près de la mort. Une déchirure se fit jour sur sa tunique, et un mince filet de sang apparut sur son ventre, à l’horizontale. Son sort avait beau être le meilleur de tous, l’épée restait ce qu’elle était. Le miracle surtout, c’était que ses lames à lui ne se brise pas sous les chocs. Mais elles tiendraient. Il en était sur. Forgé par le meilleur forgeron à partir du meilleur métal. Elles ne pouvaient que tenir. Il disparut encore une fois pour éviter un coup de Glarthung, et s’accrocha à une fissure du plafond. Il ahanait plus que jamais. L’effort pour maintenir le sort était terrifiant, et il commençait à sentir le résultat de ses combats contre Dergonath. De plus, les assauts furieux qu’il avait fait avec Glarthung n’avaient pas été de tout repos. Celimbrimbor sourit. Il semblait bien que, pour une fois, il ne soit pas le plus fort du champ de bataille. Qu’importe, il n’avait pas peur. Il sauta à bas de sa corniche, évitant encore un coup du dieu :
« Vas-tu enfin te tenir tranquille ! Ce n’est pas parce que mon frère t’as sous sa protection que je n’ai pas le droit de te tuer. Et toi, tu as le devoir de mourir aujourd’hui ! »
Le coup pénétra transperça le sol, et l’épée du dieu s’y enfonça profondément. Celimbrimbor voulut passer à l’attaque, pensant que l’épée coincée ralentirait le dieu. Un nouveau coup qui le frappa en pleine poitrine lui prouva le contraire. Il alla percuter un mur de la pièce, crachant une nouvelle fois du sang autour de lui.
« Abandonne insecte ! Rends toi que je te tue vite ! Tu n’en souffrira que moins ! » Ricana le dieu.
Celimbrimbor était à moitié assommé contre le mur, assis, tenu droit juste par ce mur providentiel. Le combat ne durerait plus très longtemps. Il le savait. Il était plus qu’épuisé. Plus que faible. Son sort demandait trop d’énergie pour être maintenu.
« Ainsi tu te rends compte de la vanité de tes actes ? Parfait… » Dit le dieu en s’approchant de Celimbrimbor à pas lents.
Il ne savait plus quoi faire. Ses forces le quittaient peu à peu, et bientôt le dieu serait sur lui. Il évita le coup avec peine, et tout son côté gauche fut touché, enfonçant quelques côtes dans son poumon. Celimbrimbor rampait pour échapper à la puissance du dieu, s’accrochant à ses lames encore, même si elles étaient inutiles désormais. Il avait perdu. Sa meilleure défense ne lui servait à rien… Des larmes de sang s’écoulèrent depuis les orbites vides de ses yeux. Perdre… Perdre… Le rire de Glarthung emplissait la pièce, il était sur de sa victoire. Celimbrimbor était à ses pieds. Ses perceptions étaient troublées par sa colère, sa haine de lui-même, la haine contre son impuissance. Pourtant… Il devait bien rester une lueur d’espoir quelque part ! Un espoir insensé… Il y en a toujours ! Pourtant…
« C’est une lame magnifique Celimbrimbor. Tellement tranchante et solide qu’elle pourrait tuer un dieu. »
La voix d’Asamune résonna dans l’esprit de Celimbrimbor. Ses lames… Ses lames n’étaient pas inutiles. Il ne s’en était juste pas servi de la bonne manière. Un espoir fou le prit. Plus fou que jamais. Il s’y accrocha, et s’en servit. Au moment où le coup final de Glarthung s’abattait sur le sol, il disparut une dernière fois.
« Mon frère ! Il n’était pas prévu que tu l’aides en ce combat ! Mais je te pardonne… Après lui viendra ton tour… » Rugit Glarthung.
Celimbrimbor se releva. Le champ bleuté qui l’entourait disparu. Il tenait ses lames le long de son corps, au repos. Il respirait avec plus de facilité, plus d’aisance. Glarthung ricana :
« Oh… Ce sort… Décidément, tu crois vraiment pouvoir me battre. Idiot. Même en utilisant ce sort interdit tu ne peux rien faire contre moi. Je suis plus grand, plus fort, plus…
- Trop bavard surtout. » Murmura Celimbrimbor, qui avait bondit et frappé le dieu au côté droit.
Une entaille apparut, et le dieu rugit de colère. Celimbrimbor avait laissé tomber la défense et passait à l’attaque. Il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre. Une demi heure tout au plus. Son organisme se consumait maintenant plus vite que la normale, et son éternité d’elfe était aspirée pour mettre un terme à ce combat, pour augmenter sa puissance et lui permettre de gagner. Désormais, chaque seconde comptait, et c’est Celimbrimbor qui menait les assauts. Sa dague en main gauche lui permettait de contrer les coups violents que ses sens décuplés par le sort lui permettaient de prévoir, et sa force augmentée de même manière lui permettait de ne plus flancher. Son épée, plus rayonnant que jamais, cherchait la faille chez Glarthung, sans jamais la trouver. L’erreur d’inattention n’allait pas se reproduire, il fallait se créer une occasion. Un coup plus puissant que les autres vint mettre son bras gauche en charpie, mais cela n’était pas grave. La magie faisait tenir. Les secondes défilaient à toute vapeur dans l’esprit enfiévré de Celimbrimbor. Ses sens analysaient la situation comme jamais. Les rouages de son mental tournaient au rouge. Il cherchait, cherchait et cherchait encore. Le dieu reculait enfin. Sa blessure le tenaillait à droite, et la colère, qui tout à l’heure le motivait se trouvait matinée de peur, sentiment qu’il n’avait jamais connut. Qu’un mortel osa s’opposer à lui, c’était normal. Mais qu’un mortel continu le combat alors qu’il était pareillement blessé, cela n’était pas normal. Et c’était encore moins normal que ce même mortel, dans un état lamentable, arrive à le toucher, et qui plus est à le blesser avec une simple épée… Le dieu tremblait. Celimbrimbor accentua ses assauts. Le temps défilait avec l’impatience d’un métronome réglé sur un rythme trop rapide. Soudain, il s’arrêta. L’impatience est la mère des plus grosses bêtises. Il se mit en garde à nouveau. Le dieu interpréta mal cet arrêt, et crut pouvoir en profiter pour annihiler l’elfe. Mal lui en prit. Son épée ne trancha que le vide, et il eut à peine le temps de retirer sa tête pour éviter le coup mortel de Celimbrimbor. Il sentit quand même la douleur d’avoir le visage scarifié d’un bout à l’autre. Celimbrimbor, dans son élan, se mit à tourner sur lui-même, et par une contorsion, réussit à se trouver au niveau de l’épaule gauche de Glarthung. Il planta sa dague profondément dans les chairs du dieu, et s’en servit comme appui pour repartir dans les airs. Ce faisant, il arrache la dague, provoquant une nouvelle fois la douleur du dieu. Celimbrimbor virevolta dans les airs, son épée serrée contre son corps, et atterrit juste derrière le dieu. Il ploya les genoux, et d’un coup circulaire, trancha dans le pied du dieu. Celui-ci hurla de douleur et tomba à genou, sa jambe gauche désormais inutilisable. La peur se lisait sur son visage. Ses certitudes de victoire facile et rapide, de triomphe final s’envolaient. Il tenta de se lever en s’appuyant seulement sur sa jambe droite, mais à peine eut-il esquissé un geste qu’il hurla de douleur, l’épée de Celimbrimbor venait de s’enfoncer dans sa jambe au niveau du genou, lui déchirant quelques tendons au passage. Il s’effondra sur le sol, faisant trembler légèrement le sol de la salle. Des larmes de peur ruisselaient sur son visage.
« Pitié ! Pitié l’elfe ! Laisse moi vivre ! Je ferai de toi l’elfe le plus craint et le plus respecté au monde ! Gémit-il, dans un effort pour sauver sa vie.
- Que m’importe. La vie me quitte déjà. Celimbrimbor gardait à l’esprit que le temps jouait contre lui. Je n’ai plus qu’à te tuer. »
Il s’approcha de la tête du dieu, et leva l’épée et la dague hautes. La main du dieu jaillit tel un serpent et l’enserra.
« Imbécile ! Je peux encore te tuer ! Rugit-il.
- Non. Fit laconiquement Celimbrimbor. C’est trop tard à présent. »
Celimbrimbor lança ses armes en l’air, alors que le dieu serrait à en faire craquer les côtes valides qu’il lui restait. Les deux lames, rapides comme l’éclair, s’enfoncèrent dans le crâne du dieu, propulsées par les dernières étincelles de magie de Celimbrimbor. Le dieu serra encore quelques secondes, puis relâcha son étreinte. Il était mort, et Celimbrimbor avait triomphé. Il roula hors de la main de son adversaire, sur le sol, et contempla le plafond. Quel dommage que de n’avoir pas la voûte céleste comme linceul… Enfin… Le sort commença à se dissiper, et Celimbrimbor ressentit la douleur l’envahir peu à peu. Tout était raté, ou presque. Même le final… Une douce torpeur succéda vite à la douleur. Celimbrimbor ferma ses sens et se laissa envahir par le sommeil.
« Demandé, exaucé. Une belle nuit, n’est-ce pas Celimbrimbor ? »
Celimbrimbor se redressa, sortit de sa mort par le son de cette voix.
« Vous… Vous ! Mais… Comment ? Pourquoi ?
- Trop de questions, trop de questions… Répondit la voix en riant. Laisse moi le temps de finir un détail. Le vieillard s’assura que son frère était bien mort, et le renvoya dans sa demeure d’un simple mot de pouvoir, dans un léger soupir, avant de se retourner vers Celimbrimbor. N’avais-je pas dit que nous nous reverrions ? Sous cette forme, ou sous une autre… »
Il se changea, et c’est Carlyle qui apparut à la place, le même sourire moqueur aux lèvres.
« Je suis le même pourtant, tu ne sais juste toujours pas ressentir correctement… Enfin, rien n’est grave. Contemple le ciel Celimbrimbor, contemple le bien, que tes yeux voient les étoiles avant ton dernier soupir. »
Il fit un geste magistral de la main, et le plafond, et tous les obstacles entre Celimbrimbor et les cieux s’évanouirent. Celimbrimbor tendit ses sens, et s’enivra à loisir. Carlyle, ou l’être qu’il était, se pencha et murmura quelque chose à son oreille. Alors l’elfe ouvrit les yeux, sourit et se gorgea d’étoiles. Ce spectacle lui avait tant manqué… Il se noya dans l’immensité du ciel, et s’éteignit, dans la douceur de la nuit.
L’être regarda tristement la dépouille de Celimbrimbor, souriant tristement. Il fallait, pour une légende à venir de cette envergure, un tombeau digne des plus grands. Il effaça toutes traces du château dans ce paysage de froidure et provoqua la prise du corps de Celimbrimbor par les glaces. Sur ce tombeau de neige, il planta la fière épée qui avait défait son frère, son adversaire par force, et écrivit ces mots :
« Ci-gît celui qui fut le dernier grand de son temps. Que son tombeau soit respecté, et sa mémoire honorée. Adieu Celimbrimbor, gloire des temps anciens. »
FIN