Bréviaire des vaincus - Expérimentations littéraires

Bréviaire des vaincus - Expérimentations littéraires

Par maitrenanar Blog créé le 30/04/10 Mis à jour le 26/07/14 à 13h50

Le Bréviaire des vaincus vous proposent une plongée originale dans la littérature : science-fiction, romans noirs, fantastique ou oeuvres inclassables. Nous sommes ouverts à toutes les propositions, ceci est un terrain propice aux expérimentations littéraires !

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Catégorie : Extrait

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Extrait (Littérature)
Voici la prépublication de Mémoire d'un suicidé de Maxime Du Camp, ce livre va inaugurer notre section "grands romans oubliés". Le but ? Vous proposer des versions propres de textes injustement ignorés avec à chaque fois un travail graphique pour mettre en valeur ces écrits. L'illustrateur de Mémoire d'un suicidé se nomme Tom Cochien. Nous pensons publier environ la moitié du roman, gratuitement. Le reste sera accessible dans son intégralité via la boutique Amazon ou Youscribe pour un total de 2 euros. Pour le moment, profitez de cette introduction en attendant la suite pour bientôt.
 

Introduction
                  Il y a deux ans, j'étais en Egypte; je revenais de la Nubie, et nia cange, après avoir descendu les cataractes, après avoir côtoyé les merveilleux paysages du Nil, après avoir stationné devant les ruines de Thèbes, s'arrêta un matin au mouillage de Kénéh. C'était à la fin de mai : l'inondation avait abandonné les terres crevassées par le soleil ; il faisait chaud et le vent de khamsin poussait ses rafales brûlantes sous le ciel décoloré. Mon équipage, qui depuis six semaines maniait ses longues rames en chantant, était épuisé de fatigue, il demandait un repos que je lui accordai sans peine; et afin d'utiliser mon temps, je résolus d'aller visiter les bords de la mer Bouge, dont la ville de Kénéh est séparée par un petit désert que les caravanes mettent lentement quatre jours à traverser. Un certain chrétien de Bethléem nommé Iça, faisant fonction d'agent consulaire de France à Kénéh, se chargea de trouver des dromadaires pour- mon drogman et pour moi, des chameaux pour les outres et pour les bagages, et fit prix avec des chameliers qui devaient me conduire au port de Qôseir et me ramener ensuite à Kénéh, où le reste de mes hommes demeurait à m'attendre.
 
                  On partit avant le lever du jour, et le soir, à la nuit close, on piqua la tente au puits de la Djita, après avoir marche quatorze Heures sous le soleil et à travers les tourbillons de poussière soulevés par le vent du sud. Le lendemain, on fit la sieste dans une grotte couverte d'inscriptions hiéroglyphiques de la dynastie éthiopienne, à un endroit nommé Gamré-Schems, et le soir on s'arrêta à quelque distance de Bir-el-Hamammat (le Puits des Pigeons). Nos chameliers auraient voulu pousser plus loin, car le diable venait souvent visiter les voyageurs à cette place que j'avais imprudemment choisie, et ils ne se sentaient que médiocrement rassurés malgré les plaisanteries et les raisonnements philosophiques de mon drogman. 

 
                  Lorsque j'eus terminé ce rapide repas des voyages au désert, qui se compose presque invariablement de pain et d'½ufs durs, lorsque j'eus pris mes notes à la clarté de ma lampe portative, je m'étendis sur mon tapis, la tête soute nue par un bon oreiller de sable fin, mes armes près de moi, sous le ciel étoilé, sentant mon c½ur se dilater à l'aise dans les immensités silencieuses qui m'entouraient. 
                  Le sommeil approchait de moi, les images des songes passaient déjà devant mes yeux, je n'avais plus qu'une perception confuse des paroles que les chameliers échangeaient à voix basse, lorsque mon drogman se prit à dire en ricanant : 
                  — Ah! si le diable vient nous chercher cette nuit, il- trouvera à qui parler, car voilà une caravane qui s'arrête à cent pas d'ici. 
                  En effet, un grand bruit vint jusqu'à moi. Des chameaux faisaient entendre ce gargouillement plaintif qui est leur cri, des hommes parlaient à voix haute, on chassait à coups de marteau les piquets d'une tente; on s'a gita ainsi pendant quelque temps, puis peu à peu la rumeur s'apaisa, se tut tout à fait, et je m'endormis. 
                  Je ne sais depuis combien d'heures je reposais de ce sommeil vigilant particulier aux voyageurs qui gardent toujours une oreille ouverte au danger, lorsque tout à coup je fus réveillé par un grand tumulte. Des Arabes criaient, un coup de fusil ébranla les échos du désert, on entendait des miaulements douloureux semblables à des vagissements d'enfant. Je sautai sur ma carabine, mon drogman passa ses pistolets à sa ceinture. 
                  — C'est Schitan le Lapidé qui tord le cou à de mauvais pèlerins, disaient les chameliers. 
                  — C'est quelque bête féroce qui attaque la caravane, disait le drogman. 
               — Allons voir, disais-je à mon tour. Et le drogman et moi nous partîmes en courant, pendant que les chameliers s'accroupissaient prudemment derrière leurs dromadaires. Comme nous approchions du lieu d'où était sorti tout ce vacarme, mon oreille fut frappée par un juron fiançais si nettement articulé, si franchement accentué, que je ne pus m'empêcher de m'arrêter avec étonnement. 
                  — Qui vive I criai-je en riant. 
               — France! répondit-on. Je fis encore quelques pas et je me trouvai face à face avec un grand jeune homme vêtu en Wahabi. Il me tendit la main : 
                  — Parbleu ! me dit-il, monsieur, je ne m'attendais pas à être secouru par un Français ; car ceci est un pays peu fréquenté par nos compatriotes. Je vous remercie de votre empressement, le péril n'était pas bien grand tout à l'heure, et maintenant il est entièrement passé. 
                  — Qu'était-ce donc? lui demandai-je. 
                  — Rien. Une bande de chacals qui rôdait par ici a voulu tâter de nos provisions; un chamelier a crié contre eux, mon Arnaute leur a envoyé un coup de fusil, mon chien s'est mis à leur poursuite, et à cette heure tout est au mieux dans le meilleur des déserts possibles. Est-ce que vous venez de Kénéh? 
                  — Oui, j'en suis parti hier matin. 
                  — Dieu soit loué! s'écria-t-il, car vous devez avoir de l'eau du Nil. Depuis un an que je cours l'Arabie, je ne bois que des breuvages impossibles et j'ai hâte d'avaler quelques gorgées d'eau douce. Les puits de Qùseir sont pleins de je ne sais quel liquide infâme plus nauséabond que des produits chimiques; vous m'en direz des nouvelles lorsque vous y serez. 
                  J'envoyai mon drogman chercher une outre à laquelle on donna de longs baisers, comme dit Sancho. J'étai surpris de la joie qu'éprouvait ce jeune homme à boire cette eau, qui depuis deux jours ballottait au soleil dans de vieilles peaux de chèvres, et que déjà je trouvais si mauvaise. 
                  Lorsqu'il eut largement bu, il fit claquer sa langue comme un gourmet qui vient de savourer un verre de ce fameux vin de Porto retrouvé sous les décombres du tremblement de terre de Lisbonne. 
    Merci, me dit-il en rendant l'outre au drogman. Est-ce que vous avez bien envie de dormir? Puisque nous sommes en Orient, vous me permettrez de vous traiter à l'orientale : nous ne pouvons nous séparer sans avoir pris le café et fumé un tchibouk.
 
    Soit, lui dis-je ; mais avant tout, présentons-nous nous-mêmes l'un à l'autre. Je m'appelle Maxime Du Camp ; je viens de Wadi-Halfa et je compte me rendre à Constantinople à travers le continent, pour de là rejoindre la France par la Grèce et l'Italie. Et vous, mon hôte?
 
    Moi, répondit-il, je m'appelle Jean-Marc ; j'arrive du Caucase, à travers la Perse, le Khurdislan, la Mésopotamie et l'Arabie; je me rends à Alexandrie, où je m'embarquerai pour la France ou tout autre pays, selon la fantaisie qui me poussera.
 
    Eh bien, mon cher Jean-Marc, entrons sous votre tente !
 
    Ma foi, mon cher Maxime, vous y serez le bienvenu. Les voyageurs se lient facilement : on se rencontre aujourd'hui, demain on se sera abandonné peut-être pour toujours; aussi on met vite le temps à profit; on donne en quelques instants ce qui, dans des circonstances ordinaires, demanderait des semaines et des mois; au bout d'une heure on se quitte en s'aimant, sans savoir si jamais on se retrouvera. ll n'y a pas de transition, on en est déjà à l'intimité qu'on sait à peine de quel nom s'appeler. On se jure de se rechercher, de se revoir plus tard; mais le temps vous sépare, les exigences de la vie vous dispersent, l'oubli vous éloigne, et vous restez sans nouvelles de ceux à qui vous avez donné une portion de votre c½ur dans une poignée de main.
 
    Sur les grands chemins du monde, que d'amis j'ai déjà laissés pour qui mon visage serait maintenant inconnu !
 
En quelques minutes, Jean-Marc et moi, accroupis sur une natte, fumant nos longues pipes, roulant nos chapelets entre nos doigts, nous nous traitions déjà en vieilles connaissances.
 
                  Pendant que nous causions, le rideau de la tente se souleva doucement, et un grand lévrier épagneul entra. ll étira ses membres, lécha ses babines, me flaira avec circonspection, et alla ensuite se coucher auprès de son maître, qui le caressa en lui disant :
 
— Eh bien ! Boabdil, nous avons donc mangé un peu les chacals, que nous avons la gueule toute saignante. Le coup de Bekir-Aga aura sans doute porté. Ce vieux diable est comme les chats, il y voit aussi bien la nuit que le jour.
 
                  Le personnage dont on parlait ne tarda pas à paraître lui-même, apportant le café. C'était un homme grand et sec, plus délabré que Job et plus fier que Bragance, et de mine hautaine, malgré le dépenaillement de son costume albanais. Sa fustanelle retombait trouée comme une guipure sur ses jambes laissées à demi nues par des guêtres déchirées; de sa ceinture sortaient des pistolets à crosse de coi ail et un yatagan à fourreau de vermeil; ta veste, autrefois rouge brodée d'or, s'en allait en lambeaux; un fez blanchi et luisant couvrait sa tête et s'entourait, en guise de turban, d'un mauvais mouchoir en cotonnade jaunâtre qui accompagnait bien les tons bronzés de son visage maigre, illuminé par deux yeux perçants et orné d'une longue moustache blanche qui se retroussait jusqu'aux oreilles.
 
                  — Où donc avez-vous trouvé ce chef de brigands? Demandai-je à Jean-Marc lorsque Bekir-Aga se fut éloigné. 
                  — Dans les montagnes de l'Albanie, me répondit-il. C'est toute une histoire. Il y a une dizaine d'années je lui ai sauvé la vie, et depuis ce temps il ne m'a jamais quitté. Son accoutrement se ressent du long voyage que nous venons de faire. ll ne paye pas de mine, je le sais, mais c'est le serviteur le plus dévoué qui soit au monde ; et, ajouta-t-il avec une certaine tristesse, c'est depuis bien des jours déjà ma seule compagnie avec ce chien qui dort maintenant à mes pieds.
 
                  Après une heure de conversation avec Jean-Marc, je me levai pour lui faire mes adieux; il me retint par le bras :
 
                  — ll y a si longtemps, me dit-il, qu'une voix française n'a sonné à mon oreille que je ne peux me décider à vous quitter. Et puis, j'ai bien des questions à vous faire; voilà plus d'une année que je n'ai eu des nouvelles de la France, je ne sais ce qui s'y passe. Notre rencontre ne me laisserait que des regrets si vous ne consentiez à la prolonger. Si rien ne vous presse vers Qôseir, où vous arriverez toujours trop tôt pour ce qui vous y attend, consacrez-moi votre journée de demain. Le khamsin est violent, prenez un jour de repos et laissez-moi le passer avec vous ; nous causerons de l'Opéra et du boulevard des Italiens ; je vous donnerai tous les renseignements possibles sur les contrées que vous voulez parcourir et où j'ai longtemps voyagé. En m'accordant ce que je vous demande, vous me rendrez fort heureux. C'est une grande joie, croyez-moi, de trouver un compatriote dans de telles solitudes, et aussi de pouvoir parler à son aise le langage de son pays.
 
                  Malgré la contrariété que j'éprouvais de perdre un jour, je ne voulus point refuser une offre aussi cordialement proposée; il fut donc convenu que nous passerions en semble celte journée qu'il désirait.
 
                  — Merci, me dit Jean-Marc avec effusion; en revanche et à la condition que ma société ne vous fatiguera pas trop, je vous promets de vous attendre à Kénéh, et si vous avez une place à me donner dans votre cange, je descendrai avec vous jusqu'au Kaire. .
 
                  J'acceptai de grand c½ur, et nous nous séparâmes pour reprendre un sommeil qui, cette fois, ne fut plus inter rompu. Les morsures du soleil levant me réveillèrent le lendemain, au moment où mon compagnon improvisé arrivait à mon campement.
 
                  — J'ai trouvé, me dit-il, un endroit sans pareil où nous aurons de l'ombre et de la fraîcheur, deux choses rares au mois de mai dans le désert de Qôseir. J'ai déjà poussé une reconnaissance matinale jusqu'au puits dont nous sommes voisins, afin de voir s'il contenait de l'eau; j'ai aperçu au fond une sorte de fange croupie que refuse raient d'habiter des grenouilles, mais c'est le plus joli lieu du monde pour y causer de omni re scibili et quibusdam aliis. Figurez-vous une tour à l'envers, cent soixante degrés à descendre et un large palier à chaque vingtaine de marches. Ce sont les Anglais qui ont creusé et construit tout cela, pour notre plus grand plaisir, à l'époque où ils occupaient l'Egypte, et comme ce sont d'ingénieux utilitaires, ils ont fait autour du puits des auges avec des sarcophages antiques à moitié dégrossis.
                 
                  Les domestiques portèrent nos tapis dans l'escalier découvert par Jean-Marc. L'endroit était bien choisi en effet; quelques geskos, il est vrai, rampaient le long des murs, une senteur de vase humide planait autour de nous, mais qu'importe! En voyage on ne s'arrête pas à de si minces considérations ; le soleil ne pouvait nous atteindre, la chaleur ne descendait pas jusqu'à nous, nous avions du tabac Djébéli, de bons tchibouks, de cet inappréciable café d'Orient, et nous aurions été ingrats de nous plaindre.
 
                  Sous la pleine lumière du jour je pus examiner Jean- Marc à mon aise, et je crois qu'il ne sera pas inutile, pour la suite de ce livre, de tracer de lui une esquisse rapide. C'était un grand jeune homme de vingt-huit ans environ, pâle sous la teinte brune dont le soleil avait doré son visage; une courte barbe noire, dure, serrée et frisée encadrait ses mâchoires saillantes et sa lèvre épaisse; son front large, très-développé par les bosses d'accaparation, se plissait de deux ou trois rides prématurées; des sourcils fins suivaient les contours de l'arcade orbitaire qui se projetait hardiment au-dessus d'un ½il ouvert, d'un noir velouté, très-doux malgré une certaine ironie désolée, et dont la fixité devenait, par moments, insupportable. Ainsi que je l'ai dit, il portait le magnifique costume de l'Hedjaz : un turban blanc serrant une kufieh rouge et jaune entourait sa tête sévèrement rasée; une longue robe ponceau retombait jusqu'à ses pieds, dont la cambrure et l'exquise finesse correspondaient parfaite ment à l'élégance presque féminine de ses mains maigres et allongées ; rattachées à des poignets minces, pleins de flexibilités charmantes, elles paraissaient encore plus petites dans les larges manches où elles flottaient à l'aise.
 
                  ll avait le geste abondant, sec et très-expressif. Pendant les courts instants que j'ai passes auprès de lui, il me parut être ce qu'on appelle un homme distrait; au mi lieu d'une conversation il oubliait facilement son inter locuteur et tombait volontiers au fond de lui-même dans l'absorption d'une pensée secrète. L'urbanité de ses manières se doublait d'une hardiesse hautaine qui animait la sévérité un peu dure dont ses traits étaient empreints; il avait, comme on dit, le poing sur la hanche, et tout en causant, il m'avoua qu'il ne fuyait pas les querelles et ne détestait pas les gourmades.
 
                  A force de parcourir les rayonnants pays du soleil qu'il connaissait mieux que personne, il avait conquis un flegme oriental qui s'alliait d'une façon singulière à sa vivacité naturelle, à cette furia francese qui nous fait si vite reconnaître par les étrangers. Il répétait souvent cet axiome : L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien. A toutes ses admirations il donnait un correctif souvent amer. ll avait beaucoup vu, beaucoup regardé, beaucoup réfléchi sans doute, et il résumait par fois son opinion dans un aphorisme nerveux qui repoussait toute réplique.
 
                  Comme nous parlions d'une intervention probable des peuples européens dans la politique d'Orient ; Que pensez-vous de la Russie ? Lui disais-je.
 
                  — La Russie ? Un f½tus monstrueux sorti de son bocal : on en a peur, parce qu'il est laid.
 
                  — Et l'Allemagne ?
 
                  — Un- tonneau de bière rempli de poudre, ça fera long feu !
 
                  — Et l’Angleterre ?
 
                  — Un rasoir emmanché d'un protocole !
 
                  — Et l'Italie?
 
                  — Une enseigne de coiffeur entre une clarinette et un sonnet !
 
                  — Et la France ?
 
                  — Une lionne en gésine !
 
                  — Et l'Amérique ?
 
                  — C'est l'avenir ! s'écria-t-il avec force : Dieu est pour elle, et c'est pour elle aussi que grandit cette vieille déesse toujours vierge qu'on appelle la Civilisation ! Dieu est pour elle.
 
                  Cette roideur tranchante avec laquelle il lançait sa pensée n'était souvent qu'apparente, car il lui arrivait d'abandonner son opinion lorsqu'il voyait qu'elle allait amener une discussion sérieuse ; parfois même il restait dans un vague étrange et reculait devant une conclusion que cependant demandaient ses théories. Par moments, et sur un mot qui heurtait ses idées, il s'exaltait, s'emportait, et peu à peu, sur le même sujet, redevenait calme et presque indifférent, comme s'il n'eût pas jugé l'objet de la contestation digne d'un effort. Il me sembla à travers toutes choses traîner le poids d'un insurmontable ennui. — J'ai pris la vie à rebours, me disait- il, et j'en porterai la peine éternellement.
 
                  — Ah ! bath ! Répliquai-je, tout mal garde en soi son remède, et, comme disent les bonnes gens, chacun porte sa croix : connaissez-vous un homme heureux ?
 
                  — Oui, s'écria-t-il, j'en ai vu un.
 
                   — Où donc? Le cas est rare, et j'irais volontiers lui demande son secret.
 
                  — Dans un village du Nadj. C'était un Kurde que les Wahabis avaient fait prisonnier dans leur guerre contre le pacha d'Egypte; il est condamné à tourner la roue d'un sakyeh du matin au soir. Au lever du soleil, il se met à sa rude besogne, qu'il fait avec conscience, dans la crainte des coups de bâton; quand vient la nuit, il va se coucher sur une natte et dort d'un bon sommeil pour recommencer le lendemain.
 
                  — Et vous estimez que ce misérable est heureux ! M’écriai-je avec une certaine vivacité.
 
                  — « Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » C'est Chateaubriand qui l'a dit, et il est notre maître à tous. Ce misérable, comme vous l'appelez, est habitué, donc il est heureux.
 
                  — Eh bien, il fallait prendre sa place !
 
                  — Ah ! non, répondit-il, car j'aurais pris la place sans prendre l'habitude, et j'aurais manqué mon but. 
                  — Vous aimez les paradoxes, lui dis-je en riant.
 
                  — Moins que vous le croyez, répliqua-t-il avec une expression triste et sérieuse. Ses discours, ainsi que cet exemple peut le prouver, étaient souvent pleins de contradictions; je voyais en lui un esprit droit, intelligent, curieux, mais hésitant encore et n'osant pas se formuler. Parfois, comme s'il eût emprunté aux dogmes mahométans leur loi fondamentale, il s'avouait fataliste et déclarait hautement que rien n'arrive que ce qui doit arriver; d'autres fois, au con traire, il réclamait son libre arbitre et le droit que chacun porte en soi de guider sa vie à travers les événements qui l'assaillent; et comme je lui faisais remarquer la contradiction flagrante qui existait entre ces deux opinions :
 
                  — Tout cela peut se concilier, me répondit-il. (Et plus tard, en lisant ses Mémoires, j'ai reconnu qu'il avait raison.)
 
                  Nous eûmes, à ce propos, une discussion animée sur le suicide. Certes, ou a dit sur ce sujet tout ce qu'on peut dire. La mort volontaire est-elle permise? Est-elle défendue ? Ceci est une question que je ne veux pas me charger de résoudre.
 
                  Lorsque des idées semblables sont en cause, chaque argument gagne sa réplique. J'argumentais, et Jean-Marc répliquait; je disais non, il disait oui.
 
                  — Avez-vous le droit de retirer une force quelconque de la circulation? m'écriais-je. — Parbleu ! répondait-il, si la circulation m'entraîne où je ne veux pas.
 
                  — Voilà du fatalisme.
 
                  — Oui, mais je me tue pour faire acte de libre arbitre, et je rétablis l'équilibre. 

 
                  Sa conclusion fut celle-ci :
 
                  — Si je me tuais, mon suicide serait le résultat ou plutôt la résultante de la volonté de Dieu et de la mienne. En effet, Dieu pense en nous, puisque noire âme est une émanation directe de son essence. Si donc la pensée me vient de hâter l'instant où je quitterai ma forme actuelle, c'est à Dieu que je la dois. Je reste maître, moi, avec mon libre arbitre, de la discuter, de la repousser ou de l'admettre. ll en est de cela comme d'une maladie qui est insignifiante, dangereuse ou mortelle, et dont le germe est en nous. Si cette pensée s'agite en moi sans me troubler, elle est insignifiante; si elle m'inspire une résolution funeste, elle est dangereuse….
 
                  Cette lettre me surprit et m'inquiéta, sa dernière phrase me semblait une sorte de cri d'appel poussé vers la mort par une poitrine brisée de lassitude.
 
                  J'interrogeai le reïs de ma cange, et voici à peu près ce qu'il me répondit :
 
                  — Quatre jours après ton départ pour Qôseir, le voyageur arriva ici avec ses chameliers et un Arnaute. Il nous dit qu'il devait se rendre au Kaire avec toi; nous le laissâmes entrer; il s'assit sur le divan. Il était tard, le jour allait finir, les muezzins commençaient à chanter la prière du coucher du soleil, et je revenais de faire mes ablutions, lorsque je vis le voyageur debout sur le pont. Il était très-pâle et regardait du côté du fleuve. Tout à coup il mit sa tête dans ses maths, ses épaules se soulevèrent et un grand sanglot sortit de ses lèvres. Je n'osais rien dire, car je ne savais pas pourquoi il pleurait. Il se tourna vers son Arnaute et il lui parla dans une langue que je ne comprends pas. L'Arnaute s'en alla, et au bout d'une heure il revint en disant : « Tout est prêt ! » Alors le voyageur t'écrivit la lettre que je t'ai remise ; il fit emporter ses bagages et partit après m'avoir donné un batchis. J'ai appris le lendemain qu'il avait fait prix avec un reïs de barque pour qu'on le conduisît au Kaire sans arrêter. Voilà ce que je sais; tous les matelots peuvent affirmer que le mensonge n'a pas touché mes lèvres.
 
                  Ces renseignements ne m'apprenaient rien, et je restai dans l'incertitude que m'avait causée la lettre de Jean-Marc.
 
                  Lorsque j'arrivai au Kaire, je m'informai de lui; il n'avait fait, pour ainsi dire, que traverser la ville, s'était rendu à Alexandrie, d'où il avait dû gagner l'Italie par un paquebot français.
 
                  Quant à moi, je continuai mon itinéraire projeté. Dans plusieurs endroits on me parla de Jean-Marc. Par tout il avait laissé la réputation d'un homme taciturne et fantasque. A Beyrouth, on me conta une singulière histoire dont il avait été le héros et sur laquelle il donne lui-même dans ses Mémoires bien des détails qu'on ignorait.
 
                  Enfin je terminai mon voyage, rapportant en moi l'implacable nostalgie des pays parcourus, et je revins à Paris.
 
                  Dès que j'eus embrassé mes amis, dont, hélas! quelques-uns sont déjà morts; lorsque j'eus brièvement ré pondu aux longues questions que chacun m'adressait, je m'informai de Jean-Marc, dont le souvenir avait toujours flotté dans mon esprit; lui aussi, il était de retour. J'allai le voir et ne le trouvai pas; je laissai ma carte et j'attendis en vain sa visite; plusieurs fois j'y retournai sans jamais le rencontrer ; je lui écrivis, il ne répondit pas. Tous mes efforts échouèrent; je ne devais plus le revoir.
 
                  J'en parlai à plusieurs personnes qui le connaissaient, et nul ne put me donner positivement de ses nouvelles. Chacun, au reste, paraissait avoir sur son compte une opinion toute faite.
 
                  — C'est un fou, disait l'un.
 
                  — C'est un ours, disait l'autre.
 
                  — C'est un original, prétendait un troisième.
 
                   Je rencontrai un jour un de ces hommes qui font for tune avec des mots alambiqués qui semblent profonds parce qu'ils sont obscurs. Autrefois, il avait souvent vu Jean-Marc, et lorsque je lui demandai ce qu'il en pensait, il me répondit avec un geste de mépris :
                  — C'est un être inutile; c'est un fils naturel de René, élevé par Antony et Chatterton !
 
                  L'explication me parut peu satisfaisante : elle me laissa dans mes doutes. Plus tard, lorsque j'eus lu les ' notes qui forment ce volume, je compris cette réponse : C'est un être inutile. En effet, là était tout le mystère de cette existence douloureuse; Jean-Marc est mort parce qu'il fut inutile.
 
                  Au milieu des occupations multipliées dont la vie de Paris est pleine, je ne tardai pas à mettre un peu Jean- Marc en oubli; son souvenir rentra naturellement dans un des casiers les plus profonds de ma mémoire, pour n'en sortir qu'à certains moments de tristesse et d'ennui. Alors le pâle visage de ce jeune homme et l'expression languissante de ses yeux m'apparaissaient, comme ces amis fidèles qui s'éloignent dans vos joies et reviennent vite vous trouver pendant les jours de deuil et d'épreuves.
 
                  Donc je pensais peu à Jean-Marc, sur lequel ma curiosité était toujours demeurée insatisfaite, lorsqu'il y a quelques jours, en revenant d'un court voyage à la Teste-de-Busch, je trouvai chez moi un paquet assez volumineux entouré d'un papier blanc scellé de cinq cachets noirs. ll y avait trois enveloppes.
 
                  La première portait mes noms et mon adresse.
 
                  Sur la seconde, je lus : Pour être remis après ma mort.
 
                  Quant à la troisième suscription, elle était ainsi conçue :
 
                  « Ceci est l'expression dernière de ma volonté. J'ordonne que ces papiers, ainsi cachetés et scellés de mes armes, soient remis à Monsieur Maxime Du Camp. Je ne reconnais à personne le droit de s'y opposer ou de demander au susnommé compte de ce qu'il en aura fait. Je déclare n'agir ainsi que pour le plut grand soin de ma mémoire et la plus grande utilité de tous; et je signe : Jean-Marc. Je rompis vite les derniers cachets, comprenant que la mort avait élu mon compagnon d'un jour, et sur une liasse de notes je trouvai la lettre suivante, qui m'annonçait que ce pauvre Jean-Marc avait été demandé à un monde supérieur le repos qu'il n'avait pas su trouver dans le nôtre : « Est-ce la fatalité ? Est-ce le libre arbitre qui me  pousse? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis las et que je m'en vais. Quand vous recevrez cette lettre, tous mes doutes seront éclaircis, et j'aurai peut-être enfin compris le But et la Cause. Vous vous rappelez sans doute nos causeries du désert. Le suicide est-il permis? Est-il défendu? Ai-je tort? Ai-je raison? Le fait est que je vais me tuer, voilà tout.  Comment, à trente ans à peine, en suis-je arrivé là, c'est ce que vous verrez, si vous avez le courage de lire les notes que je vous envoie. Toutes les fois que j'ai été frappé par un événement ou par une pensée de douleur, j'ai écrit, sans ordre, sans méthode, il est vrai, mais enfin j'ai, comme disent les danseuses, couché mes impressions sur le papier, et ce sont ces impressions que je vous adresse. A travers leur décousu, vous y trouverez cette vérité terrible dont la folle négation me fait aujourd'hui mourir, c'est que, sous peine de malheur, il faut suivre le précepte exemplaire que Dieu donne dans la Genèse : Sous peine de mort, il faut travailler. Comme un imprudent, j'ai consumé dans une heure, par une inutile clarté, l'huile de la lampe qui devait brûler toute la nuit ; les ténèbres sont venues, j'ai peur des fantômes ; ainsi qu'un enfant, je me jetterais » de grand c½ur dans les bras de ma nourrice pour qu'elle apaisât mes terreurs; mais j'ai beau interroger le silence et l'obscurité, je ne vois personne qui puisse me secourir, et je pars pour les créations futures, où je revivrai sans doute avec l'expérience gagnée au prix de bien des misères. Je vous l'ai dit autrefois, j'ai pris » l'existence à rebours, et voilà que je meurs dégoûté de la vie, sans avoir jamais vécu. — Que Dieu me pardonne, car je ne l'ai pas compris ! Depuis longtemps je garde et je mûris en moi le projet qu'aujourd'hui je vais accomplir. J'agis avec calme et même avec recueillement; depuis le jour où ma résolution est devenue inébranlable, j'ai mis mes affaires en ordre, j'ai recueilli mes souvenirs, et jusqu'au dernier moment j'ai écrit les sentiments qui remuaient mon c½ur. Ensemble, nous avons parlé de tout cela , et vous ne vous doutiez guère à ce moment que vous causiez avec un homme déjà presque mort. Ces notes vous seront peut-être utiles, aussi je vous les envoie; faites-en ce que vous voudrez, et puisque vous appartenez à ceux qui recherchent curieusement les effets et leurs causes, usez-en comme vous l'entendiez, je vous les abandonne; si vous leur trouvez un côté curieux ou moralisant, publiez-les sans crainte, je vous y autorise, car je me réjouirais, en entr'ouvrant ma tombe, si je pouvais penser que leur lecture apprendra à quelques cerveaux troublés, comme le mien, ce qu'il faut éviter pour ne pas trop souffrir. Ne me plaignez pas; je meurs avec indifférence, sinon avec joie , et je sens un grand allégement au dedans de moi-même ; peu d'êtres s'affecteront de mon absence , et encore ils se dépêcheront de m' oublier, afin de se débarrasser bien vite de la petite part de douleur que je vais leur léguer. Je n'ai droit à aucune larme; je le sais, et je m'en afflige; car je subis l'action de cet impérissable égoïsme du c½ur humain qui voudrait se survivre à lui-même en continuant à être aimé par les regrets, cet autre égoïsme des vivants abandonnés par leurs morts. Quant à vous, dont j'ai fui les rencontres, cher ami, afin de n'avoir pas à répondre aux questions que vous » m'auriez adressées sur mon incompréhensible départ de Kénéh, excusez-moi. Vous voyez que je ne vous avais pas oublié , et que les courtes heures que nous avons écoulées ensemble m'ont laissé de vous assez haute estime pour que je vous confie la seule chose qui me reste maintenant : ma mémoire et les souvenirs de toute ma vie. Avant que j'en finisse, écoutez le conseil d'un mourant : travaillez, travaillez sans cesse, travaillez sans relâche, avec ou sans résultat, peu importe ! Mais travaillez I Le travail, c'est la massue d'Hercule qui écrase tous les monstres. Autrefois je vous ai dit au revoir, et maintenant je vous dis : Adieu !
                  Jean-Marc
 
P. S. — Si vous publiez mes notes, je vous prie de » respecter la dédicace qui les termine, toute singulière qu'elle puisse vous sembler. »
 
                  Je courus chez Jean-Marc, et son concierge me raconta, en langage de portier, que le « cher monsieur » s'était tué, que l'Église avait refusé de prier sur son corps, qu'il était enterré depuis huit .jours, et que le mameluk (c'est ainsi qu'il nommait Békir-Aga) était parti en emmenant le grand lévrier.
 
                  Je rentrai chez moi profondément triste, je fis défendre ma porte, et, sans désemparer, je lus jusqu'à la fin les mémoires que ce pauvre Jean-Marc m'avaient légués.
 
                  C'étaient des notes sans suite, toutes empreintes d'une incessante préoccupation de la mort, des lettres, une touchante histoire d'amour (la même dont on m'avait parlé à Beyrouth), des plaintes amères, de simples réflexions jetées çà et là, comme pour servir de thème à des développements qui ne sont pas venus, des cris de douleur souvent poussés sans motifs, et enfin le récit de ses dernières impressions, alors qu'il était résolu à ne pas reculer devant son projet.
                  Tous ces papiers avaient certainement été relus par lui, bien des passages étaient effacés, d'autres ajoutés, presque tous les noms avaient été biffés avec soin et remplacés par des pseudonymes.
 
                  Je donnai communication de ce manuscrit à plusieurs de mes amis, et il fut décidé que je devais le publier. Je n'ai rien voulu y changer; j'ai religieusement gardé ces notes dans l'ordre où je les ai reçues, et ce sont elles qui forment le présent volume.
 
                  C'est presque un livre d'archéologie, car, grâce à Dieu, elle s'éteint chaque jour davantage, cette race maladive et douloureuse qui a pris naissance sur les genoux de René, qui a pleuré dans les Méditations de Lamartine, qui s'est déchiré la c½ur dans Obermann, qui a joui de la mort dans le Didier de Marion de Lorme, et qui a craché au visage de la société par la bouche d'Antony. C'est à cette génération rongée par des ennuis sans remède, repoussée par d'injustes déclassements, attirée vers l'inconnu par tous les désirs des imaginations fécondes que Jean-Marc appartenait. ll avait fait de longs voyages pour fuir ces alanguissements insurmontables des âmes rêveuses; mais comme Hercule, il ne put arracher la tunique dévorante qui brûlait sa chair. ll revint, refusant de voir un monde dont l'infériorité l'irritait; il vécut dans la solitude absolue, cette mauvaise conseillère qui porte pendus aux mamelles ses deux sinistres enfants : l'Égoïsme et la Vanité. ll prit en mépris les intérêts de l'existence; tout lui parut misérable et indigne d'un effort; il nia l'humanité, parce qu'il ne la comprit pas; il repoussa le divin précepte : Aimez-vous les uns les autres! Il en voulut aux hommes des douleurs qu'il puisait en lui, il s'enorgueillit de ses souffrances jusqu'au jour où elles l'accablèrent, et enfin, dégoûté, énervé, sans courage et sans foi, pour échapper à cet impitoyable en nemi qui était lui-même, il se tua, et chercha dans la mort un repos que peut être il n'y trouvera pas. Ce n'est pas à moi cependant qu'il appartient de faire ce procès, quoiqu'il m'en ait donné toutes les pièces ; il a compris l'impiété, non pas de sa mort, mais de sa vie; il l'avoue lui- même dans une des pages de ses tristes Mémoires, et c'est en la citant que nous terminerons celte longue introduction.
 
                  « Et maintenant, dit-il, que je vais recevoir sur mes lèvres le froid baiser de la mort, maintenant que tout est fini et que dans une heure mon cadavre sanglant sera couché sur le dos, si l'on me demande quelle pensée, quel regret, quelle aspiration ouvre ses ailes dans mon c½ur, je répondrai : Oh ! Comme ils doivent être heureux ceux qui ont une jeune femme blonde qui entoure leur cou de ses bras charmants et qui voient grandir un enfant qui les appelle : Mon père ! Ils habitent la campagne; une pelouse verdoie devant la » maison ; quand ils sortent, un gros chien les suit qui » porte le petit enfant : ils ont pris dans la vie les joies de la famille. — Oh i comme il doit être heureux celui qui veille la nuit, courbé sur un livre, et laissant retomber, par instants, sa tête pleine de méditations ! Quelquefois il se lève pour aller regarder des mixtures étranges qui fermentent dans des vases de cristal : il a pris dans la vie les joies de la science. — Oh ! Comme il est heureux le peintre qui monte et descend son échelle, la palette à la main! Le statuaire qui frappe son marbre! Le compositeur qui pâlit en écoutant les mélodies qui chantent dans son âme ! L’écrivain qui revêt sa pensée de formes magnifiques : ils ont pris dans la vie les joies de l'art. — Comme il est heureux le capitaine habillé de son beau costume qui le fait regarder par les femmes ! Il commande à des soldats aussi braves et aussi obéissants que lui, il mourra de bon c½ur pour sauver la frontière ou pour empêcher un chien d'entrer aux Tuileries : il a pris dans la vie les joies de la gloire et de l'asservissement. — Comme il est heureux le secrétaire d'État qui décachète des dépêches qu'il ne lit pas et signe des papiers qu'il n'a pas lus! Il baise gracieusement la main aux clames; il ne parle pas afin d'avoir l'air de réfléchir et se courbe devant les broderies qui passent, car il veut devenir ministre : il a pris dans la vie les joies de l'ambition. — Ah ! Comme il doit être heureux le banquier qui aligne ses chiures, compte son argent, regarde avec amour les cinquante serrures de sa caisse solide, et gagne soixante-quinze pour cent le plus honnêtement du monde ! Il a pris dans la vie les joies de la richesse. — Comme il est heureux le jeune homme qui, la nuit, s'en va, le c½ur battant et le pied léger, vers la fenêtre de celle qui l'aime ! Peut-être en escaladant la muraille se brisera-t-il les reins, mais qu'importe, puisqu'il peut tenir dans ses bras celle qu'il appelle sa chérie : il a pris dans la vie les joies de l'amour ! — Comme ils sont heureux, comme ils sont heureux tous ceux qui ne sont pas moi, tous ceux qui ne sont pas rongés par les » dévorantes inquiétudes des rêves impossibles ! »
 
                  — Ceci en dit plus long que toutes nos phrases, aussi maintenant nous allons laisser parler Jean-Marc, en ayant soin toutefois de souhaiter la bienvenue au lecteur, ainsi qu'il convient à un littérateur bien appris comme
 
                  Son serviteur,
 
Maxime Du Camp 

Télécharger l'introduction du roman en format .pdf : bientôt !
 
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Après avoir publié la dernière fois un extrait du premier chapitre de Bad Bite, je vous propose aujourd'hui de découvrir le début du second chapitre avec la fameuse scène du sexe tranché. Après un tel acte, la vie de notre "anti-héros" va clairement basculer.

J'en profite également pour vous présenter la couverture définitive de Bad Bite. L'ouvrage va être relu intégralement jusqu'à dimanche pour une publication qui devrait intervenir dans le courant de la semaine prochaine. D'abord dans notre boutique en ligne, sur breviairedesvaincus.com, puis ailleurs (Amazon, Apple...). Bonne lecture !

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"Mon coma dura trois jours et trois nuits et je n'aurais jamais dû m'en sortir mais je ne sais pourquoi, sûrement le remords, ou encore un de ses éclairs de lucidité, Jenny appela les secours avant de s'enfuir. J'avais perdu énormément de sang et à mon arrivée à l'hôpital plusieurs transfusions furent nécessaires pour me stabiliser.

"L'opération comportait des risques et on allait tenter sur moi une première médicale. C'est ma femme à qui l'on expliqua la situation par téléphone, qui l'autorisa. Et dans mon malheur, il y eut un énorme coup du sort, et énorme est un bien petit mot.

Mais revenons à cette soirée qui changea le cours de mon existence à jamais.

J'étais donc en plein sommeil mais le viagra avait fait plus que son effet et quasiment atteint de priapisme, j'avais encore une gaule insoutenable. Jenny s'en aperçut et se remit au travail. Je m'éveillai donc de la plus belle des manières et ouvrant mon oeil, j'observai cette blonde givrée avec une kippa sur le sommet du crâne entre mes cuisses. Le rêve allait virer au cauchemar mais je n'en savais encore rien sinon j'aurai sauté hors du lit et fui cet appartement de malheur sans demander mon reste. Jenny releva son visage et me fixa intensément de son regard de folle à lier avec l'expression que je lui connaissais et qu'elle avait lors de ses moments les plus dépressifs et hystériques.

- C'est pas d'un moulage de ta bite que je veux, c'est ta queue...

Je ne comprenais qu'à moitié ce qu'elle baragouinait et avec un geste plein de classe, je fis pression de mes mains sur sa kippa pour qu'elle achève ce qu'elle avait commencé. Elle s'esquiva avec vivacité puis d'un geste précis et rapide ouvrit un rasoir au fil brillant puis trancha ma queue encore dure juste au-dessus des couilles. Je poussai un cri d'effroi et de douleur atroce, puis par réflexe j'appuyai mes mains sur ce qu'il restait de ma virilité. Cela ne freina qu'à peine les flots sanguins qui se déversaient sans discontinuer sur Jenny Horny Orgasmus que cette salope avait placée dans le lit. Choqué physiquement, détruit psychologiquement, je m'évanouis pour ne me réveiller que trois jours plus tard."

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/extrait-2eme-chapitre-bad-bite-couverture-definitive/

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N'oubliez pas de voter pour votre couverture favorite en cliquant sur le lien suivant : http://www.breviairedesvaincus.com/nouvelles-couvertures-pour-bad-bite-de-dimitri-bednarz/

Le premier livre publié par le Bréviaire des vaincus, Bad Bite, arrivera bientôt dans notre boutique en ligne. Il ne reste plus qu'à finaliser la couverture et tout sera terminé. Le livre bénéficiera, pour la première semaine d'exploitation, d'un prix exceptionnel : 2 euros au lieu de 3,50. Une offre qui ne durera qu'une semaine à partir de la mise en vente du livre sur la boutique du Bréviaire des vaincus.

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Couverture provisoire

En attendant, je vous propose de découvrir les deux premières pages du roman. Un début qui vous donnera, j'espère, envie d'en lire plus.

"Ma femme était partie en voyage d'affaires à Dubaï et j'étais certain qu'elle allait rentrer avec tout plein de bijoux plus moches et clinquants qu'un palais de prince saoudien, arguant que c'étaient de bonnes affaires mais j'étais également sûr que pour faire passer la pilule des dépenses qui allaient plomber notre compte commun, pourtant bien garni, elle me ramènerait un billet de loterie à trois cents dollars pièce qu'elle aurait payer de sa poche. Elle agissait toujours ainsi quand elle partait là-bas. Il faut savoir que lorsqu'on arrive à l'aéroport international de l'émirat, on peut participer à un tirage au sort plutôt original.  En effet, contre trois billets de cent dollars, on reçoit un des mille tickets, qui s'il est gagnant vous permet de remporter une splendide Lamborghini Gallardo livrée à domicile. Ma femme, donc, qui me connaissait bien, et pour cause, elle m'avait demandé en mariage il y a plus de dix ans déjà, savait qu'agissant ainsi, je ne pourrai lui reprocher ses achats de babioles dorées merdiques.

Les gosses étaient chez les grands-parents. J'avais donc ma soirée de libre. J'avais prévenu Jenny, ma maîtresse, que ce jour-là, j'irai la prendre en bas de chez elle et que j'avais réservé une table dans un restaurant trois étoiles. Pour Jenny, un trois étoiles ou un Macdonald, c'était du pareil au même, sauf qu'il y avait de l'alcool dans les grands restaurants. Elle n'avait pas le palais éduqué mais c'était toujours une joie douloureuse, pour elle, de passer un moment avec moi, alors elle acceptait. C'était une artiste américaine protéiforme qui touchait tantôt à la peinture, tantôt à la sculpture, au body-painting et à d'autres nouvelles formes artistiques dont je n'avais jamais entendues parler. Elle vendait ses oeuvres de merde - au sens propre du terme puisqu'elle avait composé des trucs à base de déjection humaine - à des collectionneurs privés, à des galeries et à d'autres institutions du marché de l'art. Elle était également complètement suicidaire et passait d'un état d'exaltation extrême proche de l'orgasme à un état dépressif morbide en l'espace de quelques secondes, et entre les deux ne manquait jamais de se remplir le nez de cocaïne.  Elle avait bien d'autres défauts mais aussi d'incroyables qualités : une poitrine au format C nature et un petit cul de lycéenne à faire bander un pape mort. Le tout monté sur une bouche de suceuse aux lèvres juteuses et dopées au collagène comme il n'en existe même pas dans les films de cul. Je dois également ajouter, pour compléter le tableau, qu'elle était complètement hystérique, fêlée et qu'elle avait eu une relation avec le chanteur Pete Doherty qui l'avait larguée car il la trouvait trop déjantée. Qu'une poule de compétition comme Jenny s'intéresse à un type comme moi restait un mystère. Je ne comprenais pas et j'évitais de me poser la question. Imaginez le tableau, une artiste plus trash que Marylin Manson, mieux roulée que la plus bonne des actrices de Private[1] et sapée avec des santiags bleues, un caleçon léopard, une immense ceinture avec une tête de mort pour boucle, un soutien-gorge pour seul haut, des lunettes de soleil violette, une kipa pour couvre-chef et toujours un Cohiba XXL dans la bouche avec un type comme moi qui n'avait absolument rien d'exceptionnel ou d'original. Bien au contraire, je ressemblais à tous les types qui débutaient leur quarantaine : un bon petit bidon que j'essayais de perdre deux fois l'an en m'inscrivant dans une salle de sport, mais je n'allais jamais au-delà de la troisième séance ; un début de calvitie que j'essayais de cacher en rabattant mes cheveux sur le devant qui laissaient des pellicules sur les épaules de mon costard. Last but not least, je commençais à avoir quelques pannes que je dépannais grâce au Viagra. Ma seule originalité, finalement était d'être un type complètement banal et sans rien d'exceptionnel dans un monde où tous souhaitaient se démarquer en se tatouant des motifs hideux, en se teignant les cheveux d'une couleur dégueulasse ou en s'habillant de manière décalée. Alors que tous voulaient être David ou Victoria Beckham, ou n'importe quel autre people, étant moi-même je n'étais personne et cela me convenait parfaitement."


[1] Groupe international, d'origine suédoise, leader dans l'industrie de la pornographie, apprécié des amateurs pour la plastique des ses actrices.

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/extrait-deux-premieres-pages-de-bad-bite-de-dimitri-bednarz/

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Traven est un romancier mystérieux. Brouillant volontairement les pistes, écrivant sous des noms d'emprunt, disparaissant, réapparaissant sans cesse. Son idée était de promouvoir non sa vie mais son oeuvre, d'où ce flou savamment entretenu. Allemand d'origine, Traven n'en demeure pas moins un amoureux du Mexique se dévouant corps et âme à critiquer les colons espagnols et défendre ce petit peuple qu'il chérissait tant.

 9782707159557

La Révolte des pendus est considéré comme son chef d'oeuvre pour beaucoup de lecteurs. Dans ce récit, le lecteur suit la lente révolte de Mexicains encore sous le joug de colons espagnols. Le climat devient de plus en plus délétère, les forces contestataires s'organisent. Pendre pour mieux mater ce peuple exploité ne suffit plus, d'événement en événement, les bûcherons mexicains fomentent un soulèvement radical et suicidaire. Le passage ci-dessous retranscrit, dans la bouche de l'un des exploitants espagnols, tout le mépris, l'avidité du profit, de ces entrepreneurs. Une vision certes caricaturale, sans nuance, mais complètement assumée par Traven. En clair, une charge politique au sens large.

« Nom de Dieu d'enfants de garces ! Tas de salauds puants et dégueulasses que vous êtes. C'est comme cela que vous me volez mon argent que j'ai eu tant de mal à gagner ? C'est comme cela que vous le faites valser à boire et à courir les filles et que pendant trois mois, trois longs mois où vous auriez eu le temps de travailler pour moi, vous n'avez rien foutu, même pas fait partir un seul convoi de caoba ? Pourtant, le bon Dieu et la Sainte Vierge en sont témoins, je vous ai toujours payé vos gages, je ne vous dois rien, tas de boucs putassiers, et je n'ai jamais été en retard à payer son dû à celui qui faisait son travail. Et maintenant, j'arrive au bout de trois mois, et il n'y a rien de rien aux tumbos : pas un brin de caoba qui vaille la peine qu'on en parle ! Moi qui croyais en trouver haut comme des montagnes ou du moins comme la cathédrale de Villahermosa, je ne trouve rien ou guère plus. Mais, bon Dieu de bon Dieu et par tous les saints du bon Dieu, je me demande ce que vous avez bien pu foutre pendant tout ce temps, voyous que vous êtes. Vous avez dû passer vos journées à forniquer, à vous torcher vos sales museaux, à vous soûler la gueule et à poser culotte ! Allez-vous répondre, tonnerre ? Et pas de mensonges, hein ! Sinon, je vous défonce la mâchoire, tas de golfos, de détrousseurs de cadavres pestiférés. Alors qu'avez-vous à répondre ? ».

La Révolte des pendus, B. Traven

 

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Jules Renard reste un auteur atypique, à la charnière du XIXème et du XXème siècle. Homme de théâtre, mais également romancier caustique, notre homme avait le sens de la formule. Capable d'étriller à peu près tout le monde en quelques mots. Connu pour Poil de Carotte, c'est pourtant du côté de L'Ecornifleur qu'on trouvera tout le génie du bonhomme. Récit décrivant la lente, et pénible, histoire d'amour entre une vieille bourgeoisie éprise de littérature et un jeune savant, tendance fainéant.

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Pourtant, l'extrait proposé aujourd'hui concerne le fameux Journal de Jules Renard. Difficile à lire du fait d'un éclatement total de toute chronologie, de toute structure un peu ordonnée, cette somme n'est que la réunion defragments, considérations lapidaires portant bien souvent sur la société, les écrivains, les hommes plus généralement. Un temps, Renard se moque d'Alfred Jarry et de son Ubu Roi ; plus tard, il poursuit en comblant un vide (la page blanche) par le vide (la description de la mer, vue de sa fenêtre). Dans l'extrait ci-dessous, le romancier nous parle du talent. Une conception proche d'un Nietzsche, « le talent, c'est le travail ». Exit l'inspiration lyrique héritée de l'adolescence. Pas de muses, rien que de la sueur.

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Jules Renard ou la littérature au vitriol

« Le talent est une question de quantité. Le talent, ce n'est pas d'écrire une page : c'est d'en écrire 300. Il n'est pas de roman qu'une intelligence ordinaire ne puisse concevoir, pas une phrase si belle qu'elle soit qu'un débutant ne puisse construire. Reste la plume à soulever, l'action de régler son papier, de patiemment l'emplir. Les forts n'hésitent pas. Ils s'attablent, ils sueront. Ils iront au bout. Ils épuiseront l'encre, ils useront le papier. Cela seul les différencie, les hommes de talent, des lâches qui ne commenceront jamais. En littérature, il n'y a que des boeufs. Les génies sont les plus gros, ceux qui peinent dix-huit heures par jour d'une manière infatigable. La gloire est un effort constant. »

Journal, Jules Renard

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/jules-renard-et-le-talent/

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Le mouvement culturel que l'on nomme humanisme est en vérité difficile à cerner. Il est compliqué de donner un début et une fin à ce courant mais également de lister les personnes s'en réclamant. Toujours est-il que durant la Renaissance, plusieurs savants pensèrent qu'ils avaient un rôle à jouer sur le destin politique des nations.

Comment modifier le pouvoir politique  ? Une des possibilités fut d'instruire les puissants. Les humanistes pensaient qu'en inculquant le savoir aux princes et aux rois, le monde n'en serait que meilleur. On retrouvera cet optimisme au XVIIIème siècle avec les philosophes, comme Voltaire (qui n'en était pas vraiment un d'ailleurs), qui se rendaient aux tables des princes.

Mais revenons au XVIème siècle et à cet optimisme politique. Il est clair que cette belle idée n'en demeure pas moins fragile. En effet, la grande limite sur laquelle butèrent les humanistes demeure l'homme lui-même. Le roi instruit peut continuer à agir en despote. Au final, à part son propre savoir, quel est le frein de son expansion ? De plus, l'homme est un animal politique qui peut connaître mais non pas reconnaître. Le roi peut être un savant mais ne pas reconnaître comme lois supérieures des principes qui semblent pourtant vertueux.

Cette pratique postérieure ne doit pas faire oublier le grand travail des humanistes dans la rédaction de manuel. Certes, plusieurs principes sont aujourd'hui démodés (la médecine a fait des progrès par exemple) mais l'ensemble de ces bréviaires d'instruction demeurent le témoignage d'une grande et noble entreprise intellectuelle. Prenons ici l'exemple du Traité de civilité puérile d'Erasme. Voici quelques extraits de ce court traité. Certains individus, jeunes ou vieux, devraient en prendre de la graine.

portrait_d_Erasme

Tout d'abord le préambule :

"L'art d'instruire l'enfance consiste en plusieurs parties, dont la première et la principale est que l'esprit encore tendre reçoive les germes de la piété; la seconde, qu'il s'adonne aux belles-lettres et s'en pénètre à fond; la troisième, qu'il s'initie aux devoirs de la vie; la quatrième, qu'il s'habitue de bonne heure aux règles de la civilité."

Puis quelques extraits :

"Si le met ne convient pas à ton estomac...remercie en souriant : c'est la manière la plus polie de refuser"

"Enfin, si quelqu'un, par ignorance, commet une maladresse, il est mieux de ne pas le remarquer que d'en rire."

"Il est impoli d'interrompre quelqu'un avant qu'il ait achevé son propos."

"La modestie, voilà ce qui convient surtout aux enfants" (principe à répéter à tous les parents)

"Si l'on se mouche avec deux doigts et qu'il tombe de la morve par terre, il faut poser le pied dessus. Il n'est pas convenable de souffler bruyamment par les narines, ce qui dénote un tempérament bilieux."

"Le visage doit exprimer l'hilarité sans subir de déformation ni marquer un naturel corrompu"

Enfin plus drôle :

"Les dents propres...les laver avec de l'urine est une mode espagnole...sers-toi d'un brin de lentisque, d'une plume, ou de ces petits os qu'on retire de la patte des coqs et des poules.".

Traité de civilité puérile, Erasme

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Céline est certes l'auteur de romans denses, empruntant à la chronique et au genre du roman picaresque, commeVoyage au bout de la nuit ou Mort à crédit. Qu'il parle de la guerre, de l'enfance ou plus tard avec sa trilogie allemande (D'un Château l'autre...) d'une Europe plongée dans le chaos, Céline reste un écrivain massif. Ces récits ne sont jamais courts et demandent une attention soutenue du fait d'une écriture qui se complexifie au fil des écrits.

Entretiens avec le Professeur Y, de Céline

Seulement, Céline a également rédigé un court essai sous la forme d'un dialogue entre son double de papier et un interviewer (le professeur Y) : Entretiens avec le professeur Y. Un peu plus de cent pages pour un enchaînement de digressions truculentes au sein d'un seul entretien. On passe d'un sujet à l'autre avec la fougue de Céline, parfois excessif, pessimiste mais touchant souvent juste derrière des airs de carnavals littéraires. Céline critique le public, son mauvais goût tout en se moquant, en pastichant, le style de l'interview littéraire.

celine

L'extrait qui suit évoque tour à tour la crise de l'industrie du livre (déjà à l'époque) et la figure (ou le cliché) de l'écrivain qui enfante dans la douleur. Drôle et forcément singulier, du Céline en verve.

"La vérité, là, tout simplement, la librairie souffre d'une très grave crise de mévente. Allez pas croire un seul zéro de tous ces prétendus tirages à 100000 ! 40000 ! ... et même 400 exemplaires ! ... attrape-gogos ! ... Alas ! ... Alas ! ... seule la « presse du coeur »... et encore ! ... se défend pas trop mal... et un peu la « série noire »... et la « blème »... En vérité, on ne vend plus rien... c'est grave ! ... le cinéma, la télévision, les articles de ménage, le scooter, l'auto à 2, 4, 6 chevaux, font un tort énorme au livre... tout « vente au tempérament », vous pensez ! et les « week-ends » ! ... et ces bonnes vacances bi ! trimensuelles ! ... et les Croisières Lololulu ! ... salut, petits budgets ! ... voyez dettes ! ... plus un fifrelin disponible ! ... alors n'est-ce pas, acheter un livre ! ... une roulotte ? encore ! ... mais un livre ? ... l'objet empruntable entre tous ! ... un livre est lu, c'est entendu, par au moins vingt... vingt-cinq lecteurs... ah, si le pain ou le jambon, mettons, pouvaient aussi bien régaler, une seule tranche ! vingt... vingt-cinq consommateurs ! quelle aubaine ! ... le miracle de la multiplication des pains vous laisse rêveur, mais le miracle de la multiplication des livres, et par conséquent de la gratuité du travail d'écrivain est un fait bien acquis. Ce miracle a lieu, le plus tranquillement du monde, à la foire d'empoigne, ou avec quelques façons, par les cabinets de lecture, etc..., etc... Dans tous les cas l'auteur fait tintin. C'est le principal ! Il est supposé, lui, l'auteur jouir d'un solide fortune personnelle, ou d'une rente d'un très grand parti, ou d'avoir découvert (plus fort que la fusion de l'atome) le secret de vivre sans bouffer. D'ailleurs toute personne de condition (privilégiée, gavée de dividendes) vous affirmera comme une vérité sur laquelle il n'y a pas à revenir, et sans y mettre aucune malice : « que seule la misère libère le génie... qu'il convient que l'artiste souffre ! ... et pas qu'un peu ! ... et tant et plus ! ... puisqu'il n'enfante que dans la douleur ! ... et que la Douleur est son maître ! ... » (M. Socle) ... au surplus, chacun sait que la prison ne fait aucun mal à l'artiste... au contraire !"

Entretiens avec le professeur Y, Louis-Ferdinand Céline

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/louis-ferdinand-celine-et-la-crise-du-livre/

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Extrait

Victor Hugo a marqué de son énorme empreinte toute une génération. Le romantisme fut un mouvement particulièrement populaire chez les jeunes de la fin du XVIIIème siècle. Comme tout mouvement fin de siècle, on décèle chez les romantiques un goût pour la mélancolie et le néant.

Même si l'on se remémore, le plus souvent et le plus rapidement, des auteurs comme Victor Hugo ou Musset ou encore Chateaubriand, on oublie les "petits maîtres" du romantisme. Ces écrivains que la postérité n'a pas retenu non pas pour des raisons de qualité littéraire mais pour des questions d'ombrage.

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Alfred de Musset

Qui peut faire entendre sa voie par rapport au monstre Hugo, qui écrit tout le temps et sur tous les sujets possibles ou presque ? Comment résister à l'arbitraire, plus ou moins arbitraire d'ailleurs, de la postérité décidant de reléguer certains auteurs aux tréfonds de l'oubli ?

Pour palier, modestement, à ces injustices chroniques, j'ai décidé de publier au Bréviaire des vaincus des "classiques oubliés". Ouvrages anciens, de qualité, mais absolument ignorés par le monde institutionnel de la littérature et tous ceux qui gravitent autour du livre. Il ne s'agira pas que de "donner une seconde chance" à un vieux roman par exemple mais également de le proposer au public dans une nouvelle version. Une réédition-création en résumé. L'idée est de vous fournir un ebook enrichi, illustré par un dessinateur/peintre ou photographe, relu et corrigé, disponible dans de multiples versions pour pouvoir le lire avec tous les appareils possibles.

Maxime-Du-Camp

Maxime du Camp

Le roman d'aujourd'hui se nomme Mémoire d'un suicidé, son auteur : Maxime du Camp. Il serait un peu rapide de le définir comme un romancier romantique. L'homme fut influencé fortement par les figures d'Alexandre Dumas ou d'Hugo mais ne peut se restreindre à un tel mouvement. Néanmoins, Mémoire d'un suicidé reste marqué par ce goût de la mélancolie, des amours contrariés, complexes, des belles inaccessibles et ce lyrisme propre aux romantiques français.

Je reviendrai sur ce roman pour en explorer plusieurs aspects. Aujourd'hui, je tiens à vous parler du rapport du suicidé avec les femmes. Homme toujours déçu, ne trouvant pas la flamme de la passion ou la trouvant n'arrivant pas à la conserver et la gérer, on découvre à la lecture du Mémoire d'un suicidé de superbes passages sur les femmes. Mélange entre critique et éloge, le passage suivant illustre le constat amer de la relation amoureuse avec une femme tout en affirmant qu'en dépit des tracas cette relation est nécessaire à l'équilibre de l'homme.

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"Resserrées dans une éducation bigote et fausse ; jetées sans apprentissage à travers les joies difficiles de l'amour et de la maternité; affaiblies par une direction compressée et rarement bienveillante; tremblantes d'obéir à ces mouvements spontanés du coeur qu'on leur impute à crime; risquant leur honneur, leur repos et leur vie lorsqu'elles écoutent les irrésistibles appels des passions ; forcées de reporter sur leurs .enfants ces tendresses pro fondes comme l'infini qu'elles cachent en elles; ardentes, irritables et nerveuses; remuées par leurs sentiments, avec d'autant plus de violence qu'elles les combattent davantage et que la société leur a imposé l'implacable loi de les dissimuler, les femmes souffrent plus que nous, aiment mieux que nous, et ne méritent pas les injustices dont nous les accablons. Elles nous rendent au centuple le bonheur que nous leur offrons ; elles fécondent notre cervelle comme nous fécondons leur sein, et si nous sommes le père de leurs fils, elles sont souvent la mère de nos idées les meilleures. Nous devons tout respecter en elles, tout, jusqu'à ces caprices que nous avons tant de peine à comprendre, et qui sont souvent un impérieux besoin de leur nature maladive, opprimée et multiple."

Mémoire d'un suicidé, Maxime du Camp

Article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/maxime-du-camp-et-les-femmes/

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Extrait
Bernanos est un écrivain fascinant pour sa trajectoire, du franquisme à l'anti-franquisme pour finir dans les bras de la religion, voire du mysticisme. J'en avais parlé lorsqu'il était question de l'uniformisation des moeurs.
 
La facette que j'aimerais aujourd'hui explorer n'est pas celle du mystique, ou de l'homme ayant une grande foi dans la religion et ses dogmes, mais celle du politicien ou de l'économiste. De grands mots qui peuvent prêter à rire lorsque l'on sait que Bernanos reste avant tout un écrivain, qu'il n'a pas été formé par quelques écoles prestigieuses.
 
 
Il n'en demeure pas moins que Bernanos, en son temps, avait déjà senti le danger de la spéculation bancaire (tout comme Zola l'avait évoqué dans L'Argent, encore avant lui. Preuve que le clivage "gauche-droite" n'a aucun sens et que des hommes avec des sensibilités politiques différentes peuvent se retrouver sur certains points cruciaux, dans l'intérêt général.). Dans son livre La Grande peur des bien-pensants, Bernanos analyse de la pensée de Drumont, il évoque dans un passage le problème de la spéculation qu'il juge sérieux et développe sa pensée pour démontrer qu'il ne s'agit pas là d'une attaque des riches (credo idiot et simplificateur au possible de l'extrême-gauche actuelle), de grandes sociétés françaises furent riches et développèrent des régions économiquement parlant en embauchant, mais le pouvoir que confère la spéculation.
 
Bernanos oppose ainsi deux notions : le pouvoir et la propriété. L'écrivain croit en la propriété, il la respecte. Chacun peut posséder : un bout de terre, une maison, etc. La spéculation sort du cadre de la propriété puisqu'elle se transforme en pouvoir déstabilisateur. Déstabilisateur pour les nations et pour les peuples.
 
 
« C'est une amère plaisanterie que de prétendre qu'en parlant ainsi, j'attaque la Propriété. J'accepte très bien, et la plupart des ouvriers acceptent très bien avec moi, qu'il y ait des millionnaires. Seulement, la question change lorsqu'on se trouve en présence de gens qui, comme les Camondo, les Cahen d'Anvers, les Bamberger, les Ephrussi, les Heine, les Mallet, les Bichoffsheim, ont 200, 300, 600 millions acquis par la spéculation, qui ne se servent de ces millions que pour en acquérir d'autres, agiotent sans cesse, troublent perpétuellement le pays par des coups de Bourse.
 
Ce n'est plus une propriété, c'est un pouvoir, et il faut le supprimer quand il gêne. Le comte d'Armagnac était incontestablement propriétaire par droit d'héritage du comté d'Armagnac, et Louis XI n'a pas hésité une minute à lui confisquer son comté. Louis XI n'admettrait pas plus qu'un Rotschild ait trop de milliards qu'il n'admettait qu'un seigneur féodal eût trop d'homme d'armes chez lui. Le pouvoir d'un financier qui a trois milliards est autrement redoutable que le ne serait ce pouvoir d'un seigneur disposant de quelques milliers d'homme d'armes. ».
 
Bernanos a subtilement compris le pouvoir de la spéculation, pouvoir hautement plus redoutable que celui des armes. Les forces d'attaque ne portent plus de cottes de mailles mais sont des traders spéculant sans cesse, s'enrichissant sur la dette des états (Goldman Sachs avec la Grèce), obligeant des peuples à vendre des parties de leur terre (les îles grecques vendues aux plus offrants comme de riches émirs). Bernanos nous montre par une telle sortie que l'on peut être croyant et garder les pieds profondément ancrés dans la réalité la plus immédiate.
 
Bernanos, La Grande peur des bien-pensants
 
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Extrait
Il est toujours délicat de tenter de résumer Victor Hugo. Romancier, poète, polémiste, Hugo s'est imposé dans le paysage littéraire français de son époque du fait de son talent, c'est indéniable, mais également de la masse de travail abattue. Hugo est grand car Hugo écrit énormément, écrit sur tout et passe les décennies en changeant de visage.
 
Le Hugo romantique de Ruy Blas n'est plus le Hugo polémique de Napoléon le petit et pas encore celui des grandes fresques sociales comme Les Misérables. Le Hugo dont je veux vous parler aujourd'hui est proche du Hugo de Valjean et Cosette. 
 
 
Dans L'Homme qui rit, le romancier s'essaie un peu à la peinture réaliste de la société anglaise de la fin du XVIIème, début XVIIIème. Mais là n'est pas l'unique but d'Hugo. Hugo n'est pas Zola, il ne compile pas ni ne traîne dans les rues de la Goutte d'Or pour retranscrire l'odeur du peuple dans ses romans, Hugo est un éternel romantique, plus amoureux du lyrisme que de l'exactitude des sciences.
 
Du coup, quand Hugo parle du peuple, il ne cherche pas comme Zola à expliquer scientifiquement les conséquences par des causes (le fameux déterminisme qui repose sur l'hérédité et le milieu que Zola détaille dans Le Docteur Pascal) mais à s'emporter contre des conséquences qu'il observe et déplore. Hugo reste un sentimental, sa vision est toujours un peu grossière mais elle est sincère, naïve mais sincère.
 

 

 
Si Zola raillait Hugo dans Le Roman expérimental, il ne faudrait pas jeter trop rapidement la critique politique d'Hugo. En effet, la force du romancier, c'est son emphase. Sa capacité à atteindre par ses mots la grandiloquence. Le discours de Gwynplaine à la chambre des Lords à la fin du roman L'Homme qui rit symbolise parfaitement son goût pour les envolées lyriques, l'alliance du cri de révolte et de sa poésie, parfois jugée ampoulée par certains. 
 
Gwynplaine, orphelin dont le visage a été mutilé (un sourire permanent trône sur son visage) apprend après avoir vagabondé tout en jouant dans une troupe itinérante qu'il est un noble. Accédant au trône en Angleterre, il s'élance à la chambre des Lords dans une défense du peuple, une attaque frontale des hommes politiques qui lui font face (imbus d'eux-mêmes, inefficaces) et une dénonciation de la misère.
 

 

 
La sincérité d'Hugo est sa force même si son discours ne se veut pas technique ni rigoureux. C'est un cri. Un cri que l'on pourrait renouveler tant ces Lords que Gwynplaine tance font penser à nos ventripotents français ou européens. Ces députés européens qui pointent le matin pour toucher leur enveloppe avant de repartir aussi sec se soucient-ils encore du peuple ? Nos députés français qui veulent réformer les régimes spéciaux, toujours à cause de cette sacro-sainte crise et dette nationale, mais jamais en appliquant la rigueur à leur régime font-il encore corps avec le peule qu'ils représentent ? Encore aujourd'hui, il y a de quoi être en colère, à cette époque où la rigueur sévit et détruit, à l'heure où la Grèce en arrive à vendre ses îles, ses ports, à baisser le salaire de ses fonctionnaires. Hugo écrirait probablement, s'il était encore de notre monde, de vibrants plaidoyers pour défendre le peuple. 
 
« - Alors, cria-t-il, vous insultez la misère. Silence, pairs d'Angleterre ! juges, écoutez la plaidoirie. Oh ! je vous en conjure, ayez pitié ! Pitié pour qui ? Pitié pour vous. Qui est en danger ? C'est vous. Est-ce que vous ne voyez pas que vous êtes dans une balance et qu'il y a dans un plateau votre puissance et dans l'autre votre responsabilité ? Dieu vous pèse. Oh ! ne riez pas. Méditez. Cette oscillation de la balance de Dieu, c'est le tremblement de la conscience. Vous n'êtes pas méchants. Vous êtes des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. Vous vous croyez des dieux, soyez malades demain, et regardez frissonner dans la fièvre votre divinité. Nous nous valons tous. Je m'adresse aux esprits honnêtes, il y en a ici ; je m'adresse aux intelligences élevées, il y en a ; je m'adresse aux âmes généreuses, il y en a. Vous êtes pères, fils et frères, donc vous êtes souvent attendris. Celui de vous qui a regardé ce matin le réveil de son petit enfant est bon. Les coeurs sont les mêmes. L'humanité n'est pas autre chose qu'un coeur. Entre ceux qui oppriment et ceux qui sont opprimés, il n'y a de différence que l'endroit où ils sont situés. Vos pieds marchent sur des têtes, ce n'est pas votre faute. C'est la faute de la Babel sociale. Construction manquée, toute en surplombs. Un étage accable l'autre. Ecoutez-moi, je vais vous dire. Oh ! puisque vous êtes puissants, soyez fraternels ; puisque vous êtes grands, soyez doux. Si vous saviez ce que j'ai vu ! Hélas ! en bas, quel tourment ! Le genre humain est au cachot. Que de damnés, qui sont des innocents ! Le jour manque, l'air manque, la vertu manque ; on n'espère pas ; et, ce qui est redoutable, on attend. Rendez-vous compte de ces détresses. Il y a des êtres qui vivent dans la mort. Il y a des petites filles qui commencent à huit ans par la prostitution et qui finissent à vingt ans par la vieillesse. Quant aux sévérités pénales, elles sont épouvantables. Je parle un peu au hasard, et je ne choisis pas. Je dis ce qui me vient à l'esprit. Pas plus tard qu'hier, moi qui suis ici, j'ai vu un homme enchaîné et nu, avec des pierres sur le ventre, expirer dans la torture. Savez-vous cela ? non. Si vous saviez-ce qui se passe, aucun de vous n'oserait être heureux. »
 
L'Homme qui rit, Victor Hugo 
 

 

 
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Édito

Oeuvrant sous le pseudonyme d'Alfoux, je vous propose ici de découvrir les talents d'hier (oubliés) et les talents d'aujourd'hui et de demain. Des personnes intelligentes et proposant des écrits sortant des sentiers battus.

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