Bréviaire des vaincus - Expérimentations littéraires

Bréviaire des vaincus - Expérimentations littéraires

Par maitrenanar Blog créé le 30/04/10 Mis à jour le 26/07/14 à 13h50

Le Bréviaire des vaincus vous proposent une plongée originale dans la littérature : science-fiction, romans noirs, fantastique ou oeuvres inclassables. Nous sommes ouverts à toutes les propositions, ceci est un terrain propice aux expérimentations littéraires !

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Extrait
Ce billet pourrait très bien être considéré comme la suite de l'article Zola et la spéculation boursière. Zola ne fut pas le seul écrivain du XIXème siècle à épingler la figure de l'usurier juif. En faisant quelques recherches, sur le sujet et à travers les siècles, on découvre une véritable constante. De Voltaire à Céline, les descriptions brutales, et les commentaires qui les accompagnent, sont nombreuses.
 
 
 
Le Juif fut assez rapidement, dans le monde occidental, cantonné pour diverses raisons à la gestion de l'argent, ce que démontre admirablement bien Bernard Lazare dans L'Antisémitisme, son histoire, ses causes. Quelques citations du livre : "C'est vers la fin du VIIIe siècle que se développa l'activité des juifs occidentaux. Protégés en Espagne par les Kalifes, soutenus par Charlemagne qui laissa tomber en désuétude les lois mérovingiennes, ils étendirent leur commerce qui jusqu'alors avait consisté surtout dans la vente des esclaves...Sur cette richesse des Juifs, surtout en France et en Espagne, jusqu'au XIVe siècle, nous avons d'ailleurs les témoignages des chroniqueurs et ceux des Juifs eux-mêmes, dont plusieurs reprochaient à leurs coreligionnaires de se préoccuper des biens de ce monde beaucoup plus que du culte de Jehovah.". 
 
De cette obligation, le juif se lançant dans les affaires d'argent trouva un moyen d'acquérir un pouvoir que les instances politiques et religieuses lui refusaient. Un pouvoir qui amena bien des jalousies, du fait de fantasmes ou d'excès réels (Lazare évoque des "privilèges", souvent économiques, comme lors de l'Antiquité). 
 
Les descriptions de Jules Verne se focalisent sur deux aspects du Juif usurier : son omniprésence sur le globe (son affaire ne connait pas de frontières) et sa capacité d'adaptation (la culture de l'Autre étant un vernis dont il faut se vêtir parfois pour continuer la bonne marche du Marché). 
 
Le premier extrait est issu du roman Le Château des Carpathes : 
 
« On verra le sol passer peu à peu de la race indigène à la race étrangère. Faute d'être remboursés de leurs avances, les Juifs deviendront propriétaires des belles cultures hypothéquées à leur profit, et si la Terre promise n'est plus en Judée, peut-être figurera-t-elle un jour sur les cartes de la géographie transylvaine. »
 
Le deuxième extrait provient lui du roman Hector Servadac :
 
« C'était un homme de cinquante ans qui paraissait en avoir soixante. Petit, malingre, les yeux vifs mais faux, le nez busqué, la barbiche jaunâtre, la chevelure inculte, les pieds grands, les mains longues et crochues, il offrait ce type si connu du Juif allemand, reconnaissable entre tous. C'était l'usurier souple d'échine, plat de coeur, rogneur d'écus et tondeur d'oeuf. L'argent devait attirer un pareil être comme l'aimant attire le fer, et, si ce Shylock fût parvenu à se faire payer de son débiteur il en eût certainement revendu la chaire au détail. D'ailleurs, quoi qu'il fût juif d'origine, il se faisait mahométan dans les provinces mahométanes, lorsque son profit l'exigeait, chrétien au besoin en face d'un catholique, et il se fût fait païen pour gagner davantage. Ce juif se nommait Isac Hakhabut... ».
 
Encore une fois, on peut renouveler les remarques faites à propos de Zola. En effet, Verne vécut l'affaire Dreyfus. Cas intéressant, et différente de Zola, le romancier fut hostile à Dreyfus (antidreyfusard donc) mais en aucun cas antisémite (comme Edouard Drumont par exemple). On retrouve donc la double articulation, ce paradoxe d'apparence, entre la critique du Juif usurier et la protestation, non passionnée et haineuse, au coeur d'une affaire de trahison militaire mettant en lumière un officier juif (une origine qui attisera chez de nombreux lettrés une véritable haine du Juif). Verne s'oppose à Dreyfus mais ne s'emballe pas, pas de critique racialiste, pas de haine. Sa grille de lecture n'est pas judéo-centrée comme pour tout bon antisémite. Verne a un esprit fin.
 
Verne cernait finalement un type, et donc l'origine ethnico-culturelle du type, à propos d'un sujet précis pour en brosser le portrait dans ses romans. Cette identification, avec l'excès de style et les excès qu'elle peut entraîner, n'était en aucun cas le fait d'un antisémitisme épais et brutal. Verne faisait simplement la part des choses et ne cherchait aucunement à englober une communauté dans un type.
 
 
 
 
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Commentaires

maitrenanar
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maitrenanar
@Blinis : Si tu pouvais me donner les références précises de Jules Isaac, je suis intéressé. René Girard...je connais un peu donc non.
maitrenanar
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maitrenanar
Je ne parle pas de l'hypothèse de Lazare de son introduction. Je me fie à Lazare pour évoquer surtout les natures de l'antisémitisme (lié à des raisons économiques, religieuses...), ce qui fait qu'il y a des antisémitismes, et au fait que la communauté juive a été conduite vers les affaires commerciales du fait d'une confiscation de droits. Que je sache, ce sont des choses vraies. Encore aujourd'hui.

Pour information, j'emprunte beaucoup en bibliothèque. J'ai lu le livre de Lazare dans une vieille édition, Editions de la différence. Je lis aussi beaucoup sur liseuse, d'ailleurs j'ai le texte de Gallica.

Autre information, je m'intéresse aux textes et non à qui les distribuent, rééditent et compagnie. Encore une fois, l'idée et l'oeuvre et non ses à-côtés. Kontre Kulture le réédite, bien, et ? Ils n'ont pas le droit ? Je trouve que c'est une bonne chose de rééditer des oeuvres qui sont dans le domaine public et que l'on perd de vue.
Blinis
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Blinis
Aucun amalgame, je ne sais pas. En historien amateur, tu prendras garde à tes sources.

Il serait d'ailleurs particulièrement malvenu d'utiliser l'ouvrage de Lazare, édité à la fin du XIXe, qui ne s'affranchit pas des clichés et des préjugés de son temps, ce qui transparaît dans la "méthode historique" utilisée et dans son optique d'approche. Il faut lire les livres d'histoire du siècle précédent comme objets d'Histoire, mais pas comme porteurs de vérités historiques, car la vérité historique à ceci d'étrange qu'elle ne cesser changer.

En particulier, l'hypothèse de Lazare, qui transparait dès son introduction (ou sa préface, je ne me souviens plus) et qui est en réalité son interrogation de base, qui consiste à se poser la question de "pourquoi l'antisémitisme partout où il y a des juifs"? (Ce sont mes souvenirs.)

Et bien ce fait d'un antisémitisme partout où il y a des juifs à été contesté, notamment par Jules Isaac, même si son texte n'est pas non plus de la dernière pluie. L'ouvrage de Lazare est un ouvrage célèbre, et une large littérature s'est attachée à le vérifier, le critiquer et le discuter, de telle sorte qu'il n'en reste plus grand chose aujourd'hui quant à sa véracité. Par contre, le témoignage qu'il apporte d'un intellectuel ne se disant pas antisémite, mais l'étant dans ses écrits, est intéressant du point de vue de l'histoire.

EDIT : tiens, le bouquin de Lazare est réédité par Kontre Kulture, la maison d'édition d'Alain Soral, après l'avoir été par les éditions La Vieille Taupe, qui se sont illustrées dans les années 80 par la publication d'un certain nombre de textes négationnistes... Bizarre.

EDIT 2 : sur le bouc émissaire, le penseur de référence, c'est René Girard, mais c'est très très très mauvais. Vraiment très mauvais. Ce sont souvent les historiens qui ont le dernier mot, et aucune situation ne ressemble à une autre.
maitrenanar
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maitrenanar
@Gamers aux mains carrés : Pourquoi ce choix d’un archétype littéraire et pas un autre ? Pourquoi pas ? Il y a des sujets tabous ?
Le sujet m’intéresse car la question de l’antisémitisme m’intéresse. Maintenant, je ne traite pas QUE de cela sur le bréviaire.
On trouve bien d'autres sujets, thématiques et archétypes. Bizarrement, c’est souvent sur les billets concernant la communauté juive que j’ai le plus d’interrogations des lecteurs,
d’appréhensions. Ce n’est qu’un sujet comme un autre à mes yeux.

Si je me focalise sur l’usurier juif, c’est parce que le sujet fait écho à un autre billet (celui sur Zola) et à un sujet, l’antisémitisme,
que j’affectionne. Je ne prétends pas à une synonymie entre l’usurier et l’usurier juif, le billet est là pour préciser le sujet général.
Le texte sur Zola parlait de la spéculation financière, et plus précisément (comme le corps du texte l’évoquait) du spéculateur juif. Même démarche pour Verne. On part du générique pour aller vers le particulier.

Lorsque je parle d’auteurs, sur lesquels se baser, je parle d’auteurs sérieux. D’auteurs proposant un travail intellectuel rigoureux. Je pense en effet que l’œuvre d’un sociologue, ou philosophe, ou peu importe, qui a passé plusieurs années à compiler/interroger/analyser/commenter vaut plus qu’un propos d'internaute. Je ne dis pas qu’un internaute a un avis creux, je juge l’idée pour l’idée, mais pour aborder un sujet que j’ignore je vais déjà commencer par un travail « validé ». Ensuite, on pourra compléter avec d'autres choses.


@Blinis : Je suis d’accord pour la citation que tu évoques de Verne. Néanmoins, le plus souvent, il s’agit d’une attaque d’une figure qui est celle de l’usurier juif. Chez Verne et chez d’autres.

Je ne m’intéresse pas aux analogies des argumentations mais aux arguments eux-mêmes. Le plus important c’est l’idée, pas celui qui la porte. C’est mon avis. Alors que mes billets fassent écho à tel site, peu m’importe. Je ne cherche qu’à démontrer, avec le billet sur Zola également, un paradoxe d’apparence sur l’antisémitisme des romanciers français du XIXème siècle. Je ne parle pas d’antisémitisme lié à la gauche ou à la droite.

Le type de l’usurier juif repose sur une vérité historique. Bernard Lazare, que je cite rapidement avant un billet plus développé et centré sur son œuvre (à paraître), le démontre. Lazare s’appuie sur l’Histoire, la sociologie. Si la figure de l’usurier juif existe, c’est parce qu’historiquement la communauté juive fut poussée vers des activités de commerce. Activités permettant pour la communauté d’avoir le pouvoir qu’elle n’avait pas politiquement par exemple (les ghettos étant le symbole de l’ostracisme, un ostracisme d’ailleurs alimenté par les Juifs eux-mêmes : volonté de ne pas se mêler. Les lois discriminantes, comme le dit Lazare, ne firent que confirmer un état de fait). Donc, il n’y pas de fantasme ou de lacunes de statistiques pour cet élément. D’ailleurs, je ne parle que de la figure de l’usurier juif et non d’une sorte de personne, le Juif, qui engloberait une communauté. Tous les Juifs ne furent pas des usuriers. Le fait d’être poussé vers un secteur ne veut pas dire que toute la communauté s’y plia, se transforma en marchands.

Du coup, il n’y a, dans ce billet, aucun lien entre une activité économique et une religion ou nationalité. Au contraire, il y a évocation d’une partie de la communauté juive qui décida de faire des affaires et qui fut l'objet à la fois de fantasmes et de véritables dérives boursières ou commerçantes. Aucun amalgame dans mes billets.
Blinis
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Blinis

" Petit, malingre, les yeux vifs mais faux, le nez busqué, la barbiche jaunâtre, la chevelure inculte, les pieds grands, les mains longues et crochues, il offrait ce type si connu du Juif allemand, reconnaissable entre tous."


est incohérent avec ta remarque

Verne faisait simplement la part des choses et ne cherchait aucunement à englober une communauté dans un type.


Dans cette phrase, il caractérise la communauté des juifs allemands dans un type physique. C'est une des caractéristiques de l'antisémitisme, et sans aucun doute Jules Verne faisait preuve de l'antisémitisme de son époque, comme Zola.

Le type d'argument que tu développes me rappelle beaucoup trop ce que je lis quotidiennement sur les blogs et sites de groupuscules d'extrême droite. Prends garde.

Quelques rappels : la caractérisation d'une communauté ou d'un groupe de pensée, de religion ou de fait par des attributs autre que ceux qui la caractérise est dangereuse, et doit être étayée par de sérieux faits statistiques - et encore. Lorsque Zemmour condamne le groupe des "trafiquants" comme étant à 90% des noirs ou des arabes, ce qu'on lui reproche, c'est d'avoir lié, sans aucune preuve - celles-ci n'existent pas, les statistiques ethniques étant interdites en France, la définition de "trafiquant" avec celle des noirs et des arabes.

Lier "caractéristiques physiques " avec " religion ", ou même " nationalité ", c'est tout autant une fumisterie. De même que lier une position dans la société - banquier - avec la religion ou la nationalité. Ton camarade Soral est un grand spécialiste de ces astuces argumentatives, qui derrière un discours articulé de façade, cache un certain nombre de caractérisations de la communauté juive, notamment leur prétendue "malignité" etc.

D'ailleurs, étrangement, les billets que tu développes ici font écho à un certain nombre de posts similaires, notamment sur le site de Soral, qui s'acharnent à montrer que l'antisémitisme n'est pas une notion de droite, mais une notion de gauche, et qui est également réparti parmi les grands penseurs d'avant le XXe. Citons pêle-mêle (mais peut-être vas-tu nous les sortir prochainement?) Montesquieu, Voltaire, Balzac, Michelet et... tiens, Jules Verne ! Avec le même extrait que celui distillé ici !

Prudence, alors. Ces groupuscules pullulent sur internet, c'est leur principal média, et ils attirent sans trop de difficulté une audience en quête de réponses simples. Mais les réponses ne sont jamais simples.
Le Gamer aux Mains Carrees
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Le Gamer aux Mains Carrees
Entre le titre et sa reprise dans le texte de l'article, il y a un petit mot qui vient subrepticement se rajouter, et qui change complètement la donne... ainsi que la façon dont on va percevoir l'article en question, car finalement, la figure de "l'usurier" sert ici de prétexte, ou de paravent, pour aborder la figure du "juif". Car on ne se focalise plus sur l'usurier, lui-même, décontextualisé, universel, mais sur un type d'usurier proprement dit, lui même tragiquement symbole d'une culture particulière. Ce qui est tout de suite moins innocent, que ce soit volontaire ou non.

Le choix m'interpelle, donc. Parmi des millions de milliards d'archétypes littéraires, bons ou mauvais, pourquoi avoir décidé de traiter celui-là, entre tous ?

Je ne nie pas que l'article est bien fichu et qu'il joue parfaitement l'objectivité-prête-à-être-effarouchée-par-quelques-bien-pensantes-accusations, sans trop ni trop peu, mais je me demande, légitimement, si le choix qui a présidé à l'écriture est innocent. Pourquoi ce sujet-ci, entre les milliards disponibles ? Pourquoi passer de l'usurier générique promis en intitulé à l'usurier "juif", comme si les deux propositions étaient synonymes ?

Enfin bref. Autant les contradictions d'un auteur, envisagées comme miroir de celles de son temps, ça, ça m'intéresse. Autant se focaliser sur l'une d'elle, comme ça, ça me branche beaucoup, beaucoup moins. En d'autres termes, l'usurier juif, je m'en tamponne le coquillard comme de Gauntlet sur Lynx. Voire un peu plus.

Quand au "partir d'auteurs plutôt que de suppositions vides" en réponse à Celim... les suppositions des auteurs sont aussi vides que les nôtres. Le fait qu'ils aient été publiés n'en fait pas nécessairement des porteurs de vérité. Mes suppositions personnelles seront toujours, je l'espère, moins vide de sens que celles publiées dans Mein Kampf. Touchons du bois.
maitrenanar
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maitrenanar
En effet, il faudrait évoquer tout cela...mais ce n'est pas le moment. Il s'agit d'un article sur un romancier et il s'agit de montrer un paradoxe, d'apparence, et de le comprendre. Ce qui n'est pas une platitude.

J'évoque, comme une amorce, le texte de Lazare qui répond à tes interrogations Celim en les dépassant. Lazare parle de l'antisémitisme depuis l'antiquité. Lorsque je traiterais de Lazare et de son livre, donc un essai, l'article sera plus conséquent, long et détaillé. On peut pas dire les mêmes choses à partir d'un romancier (oeuvre de fiction) et d'un penseur (oeuvre mêlant la sociologie, l'histoire et la religion).

Pour la question du bouc émissaire, elle est intéressante et je suis preneur si tu as des livres traitant de la chose. J'aime bien partir d'auteurs et non de suppositions vides.
Celimbrimbor
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Celimbrimbor
Ok.
Maintenant que les platitudes d'usage sont dites, ne serait-il pas intéressant de montrer pourquoi, comment et à partir d'où l'antisémitisme globale de la France du XIXème a existé ? Quels sont les facteurs sociaux, économiques, culturels et religieux qui ont rendu cet état de fait possible ? Jusqu'à la cristallisation et le génocide juif par les dirigeants nazis.
Sans parler, par exemple, de mettre en perspective. Un léger recul et une vision sur notre époque pourrait être intéressant. Par exemple, est-ce que les juifs n'ont pas été remplacés dans ce rôle de bouc émissaire historique ?

Enfin, moi, je ne dis rien. Je suis bête et sans éducation.

Celim, if you prick us, do we not bleed?
Critobulle
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Critobulle
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Édito

Oeuvrant sous le pseudonyme d'Alfoux, je vous propose ici de découvrir les talents d'hier (oubliés) et les talents d'aujourd'hui et de demain. Des personnes intelligentes et proposant des écrits sortant des sentiers battus.

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