Bréviaire des vaincus - Expérimentations littéraires

Bréviaire des vaincus - Expérimentations littéraires

Par maitrenanar Blog créé le 30/04/10 Mis à jour le 26/07/14 à 13h50

Le Bréviaire des vaincus vous proposent une plongée originale dans la littérature : science-fiction, romans noirs, fantastique ou oeuvres inclassables. Nous sommes ouverts à toutes les propositions, ceci est un terrain propice aux expérimentations littéraires !

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Voici la suite de la prépublication de Mémoire d'un suicidé de Maxime du Camp, illustré par Tom Cochien. Ici, le chapitre 1, l'introduction c'est par ici. 
 
Le chapitre 1 comme l'introduction sont lisible gratuitement et téléchargeable au format pdf sur notre boutique Youscribe
 
 
 
Chapitre 1
 
28 septembre l859.
 
                  Hier j'ai eu trente ans.
 
            La journée avait été froide, j'étais assis au coin du feu, regardant les flammes bleuissantes qui léchaient les parois noircies de la cheminée en soulevant de leur haleine la poussière des charbons éteints. J'étais triste. J'avais essayé de lire, mais mon esprit fuyait loin de mon livre et je tournais machinalement des pages dont ma mémoire n'aurait pas su dire un mot. Je sentais monter en moi ces mélancolies vagues et indéfinies qui sont la pire souffrance des tempéraments nerveux ; j'entendais une troupe de pensées douloureuses qui voletaient autour de moi, comme des oiseaux de nuit. Je voulus fuir ces tourments sans remède qui attendent les dés½uvrés sur le seuil de leur solitude; je me levai et je marchai dans mon appartement. La lampe placée sur la table décrivait un grand cercle lumineux au milieu de la chambre; le reste était dans l'obscurité. Tout à coup une bûche s'écroula dans le feu; un jet de lumière en jaillit, tremblotant au bout d'un souffle de gaz qui poussait un long soupir; tout un panneau de muraille se trouva illuminé par cette clarté subite ; sur ce panneau était accroché un portrait de ma mère; la flamme qui mourait et renaissait dix fois par minute semblait l'animer en le tirant de l'ombre où il dormait. Je regardai ce portrait et je me pris à songer à ma mère. Cela me rejeta loin dans la vie, car il y a bien longtemps que ses lèvres pâlies m'ont donné le baiser d'adieu.
 
            Je la revis d'abord, en mes souvenirs les plus éloignés, vêtue de noir, en deuil de mon père, dans un grand parc à la campagne, marchant sous de vieilles charmilles et me traînant par la main, pendant que j'appelais un petit chien que je martyrisais de ma sollicitude. Puis je revis un appartement très-beau; c'était le soir; il y avait des bougies et une lampe que je vois encore, en forme de colonne et couronnée d'un globe aplati ; les personnes présentes gardaient le silence, ma bonne, agenouillée, pleurait dans un coin; ma mère me tenait renversé sur ses genoux, et je sentais la pluie tiède de ses larmes qui tombaient sur mon visage; un médecin assis en face d'elle me posait sur la poitrine des ventouses scarifiées; je me débattais contre la douleur et je tendais mes petits bras en criant : Je n'ai plus de courage! Puis c'était dans une étroite chambre donnant sur le jardin des sourds et muets dont j'avais peur; un maître m'apprenait à lire et me donnait des coups de règle sur les doigts quand j'épelais mal mes lettres. Mon enfance revenait à moi et m'apportait mille souvenirs que je croyais oubliés. Plus tard, j'étais déjà grand, un domestique m'emportait en courant et me déposait à côté de ma mère dans une chaise de poste. On tirait des coups de fusil, on brisait des réverbères. C'était la révolution de juillet. La voiture partit, elle roula lentement à travers les rues encombrées par la foule qui hurlait; je voulais regarder aux portières, mais on m'en empêchait dans la crainte que je ne fusse blessé. Pendant deux jours nous courûmes sur une grande route ; on nous arrêtait pour nous demander des nouvelles; puis nous arrivâmes enfin dans une ville tout embastionnée de remparts : c'était Mézières. J'y restai un mois ! Ah ! Le bon temps que ce fut là, et comme sou vent je l'ai regretté! J'étais libre, en plein espace : j'al lais sur l'esplanade, sur les remparts, sur les bords de la Meuse, jouer avec les gamins du pays; je tournais en rond avec les petites filles ; il y en avait une que j'aimais par-dessus les autres; elle s'appelait Appollonie; je l'ai revue dernièrement, après vingt-deux ans; nous nous sommes reconnus; c'est une des plus belles créatures qui soient jamais sorties des mains de Dieu. Cette rencontre m'a plongé dans des abîmes de tristesse dont je ne puis sortir. Un an après, au premier janvier, vers cinq heures du soir, heureux au milieu des jouets et des livres que j'avais reçus aux étrennes, j'étais assis sur le tapis du foyer, dans le salon, immobile, pour ne pas réveiller ma mère qui sommeillait sur son fauteuil. Tout à coup, sans être annoncés, deux hommes entrèrent, vêtus de noir, et que je ne connaissais pas. Ils échangèrent quelques mots avec ma mère, qui laissa tomber sa tête dans ses mains, en disant : O mon Dieu! Ô mon Dieu! Ma bonne vint et m'emmena.
 
   Il est arrivé un grand malheur, me dit-elle; pauvre Madame, comment va-t-elle faire?
Je me mis à pleurer sans savoir pourquoi. Quand les hommes noirs furent partis, je courus vers ma mère, je baisai son visage baigné de larmes et je lui demandai pourquoi elle était si triste :
 
— Pauvre petiot, me répondit-elle, c'est surtout en pensant à toi que j'ai tant de chagrin !
 
            — Mais enfin, qu'avez-vous? Lui disais-je en l'accablant de caresses.
 
            — Tu le sauras plus tard, quand tu seras un homme, me répliqua-t-elle.
 
            Je couchais dans une chambre contiguë à celle de ma mère et dont on laissait toujours la porte ouverte; il était tard, et depuis longtemps je dormais, lorsque j'entendis un bruit de voix qui me réveilla. J'écoutai :
 
            — Il n'y a pas de reproches à te faire, disait ma mère; comme les gens qui se noient, tu as été sans pitié, et dans ton monstrueux égoïsme, tu pousses vers ta ruine tous ceux qui t'entourent.
 
            — Que veux-tu, répondit une voix que je reconnus être celle de mon oncle, je croyais à la guerre; j'ai joué à la baisse, et cette liquidation-ci m'a tué.
 
            — Toi et bien d'autres, reprit ma mère; coûte que coûte je te sauverai, et tant que je vivrai, il ne sera pas dit que mon frère aura péri par ma faute. Puis, il y eut une discussion d'intérêt; on parlait de chiffres, de dividendes, de capital, et de bien d'autres choses que je ne comprenais pas. Enfin, j'entendis ma mère qui disait :
 
            — Songes-y bien, tu as maintenant deux routes devant toi : celle de la réhabilitation par le travail et celle du déshonneur que ta paresse peut rendre définitif. Cette fortune que je te livre n'est pas la mienne; elle est celle de mon fils, c'est un dépôt que son père mourant m'a confié et dont je devrai rendre compte. Tu es jeune, tu as trente ans à peine, utilise ta vie, recommence courageusement la bataille malgré ta défaite d'aujourd'hui, et n'oublie jamais que c'est par mon fils que je te sauve à cette heure, et que si plus tard il est pauvre, c'est que tu n'auras pas eu l'énergie de travailler pour lui rendre ce que tu lui dois.
 
            Le lendemain, on me dit que mon oncle était parti pour un voyage. Quelques jours après, on vendit les chevaux, un carrossier emmena les voitures, la plupart des domestiques quittèrent la maison. Puis, au bout d'un mois, ma mère abandonna son appartement et alla ha biter dans une rue d'où l'on voyait le cimetière Mont martre, comme si elle eût déjà voulu se rapprocher de sa demeure dernière.

 
Comme je demandais à ma mère raison de tous ces changements, elle me répondit :
 
            — Eh ! Mon pauvre enfant, nous sommes presque ruinés.
 
            Un autre jour, au mois d'octobre, ah ! Le jour maudit ! On me conduisit dans une grande vieille maison de la rue Saint-Jacques qui ressemblait à une caserne ou à une prison ; c'était le collège. Je me jetai au cou de ma mère, et avec des sanglots je la suppliai de me remmener avec elle et de ne pas me laisser avec toutes ces per sonnes que je ne connaissais pas et qui m'effrayaient.
 
            — Cher petit, me dit ma mère, qui avait aussi les yeux humides et qui sentait peut-être son courage lui échapper, cher petiot, sois raisonnable; il faut apprendre à devenir un homme ; toute ma joie est en toi mainte nant, et tu travailleras pour me faire plaisir.
 
            — Je ne sais pas si je travaillerai, mais je sais bien que je serai malheureux, répondis- je avec un gros soupir.
 
            Une façon de domestique me prit par la main, et à travers des cours, des couloirs et des corridors me conduisit jusqu'à une porte qu'il ouvrit. C'était l'étude. Tous les élèves tournèrent la tête vers moi, et j'entendis qu'on disait :
 
            — Tiens! C’est un nouveau!
 
            On me donna une place, on m'indiqua le devoir à faire et la leçon à apprendre. Je pensai à la maison, à ma bonne qui avait eu tant de peine en me voyant partir, et je me mis à pleurer de plus belle. Mon voisin se tourna vers moi :
 
            — Eh bien ! me dit-il, tu es encore joliment melon de piauler comme ça.
 
            Ce fut à peine si je compris, c'était là un argot que je ne savais pas encore.
 
            Quand la récréation fut venue, chacun me demandait mon nom et retournait à ses jeux après l'avoir appris. Cette indifférence me glaça ; je compris que j'étais seul au milieu de cette foule ; il me parut que mes camarades se moquaient de ma tristesse, je trouvai le sort injuste de me jeter ainsi au milieu d'un monde inconnu, et peut-être malveillant; j'allai m'asseoir sur un banc, retenant mes larmes, méditant des projets de fuite, mur murant tout bas des imprécations, me désolant de ne pas être comme les (ils de nos fermiers qui vivaient libres dans les champs, et rejetant le pain sec de mon goûter, je ne mangeai pas, quoique j'eusse faim, obéissant à mon insu à ce sentiment inné chez l'homme d'exagérer sa propre douleur afin de s'enorgueillir davantage.
 
            Comme j'étais perdu dans mes réflexions, de grands cris se firent entendre et je levai la tête. Par la porte de la cour, un enfant venait d'entrer. ll était vêtu en Grec, et s'était réfugié dans un coin pour fuir la foule des écoliers qui se ruait sur lui. Un sentiment de curiosité me souleva et me poussa de son côté ; j'arrivai et je pénétrai au milieu du groupe.
 
            — Comment t'appelles-tu? disait-on au nouveau venu.
 
            — Je m'appelle Ajax, répondait-il. Un immense éclat de rire accueillit ce nom qui semblait singulier.
 
            — De quel pays es-tu ?
 
            — De Chypre ! Les hourras recommencèrent de plus belle.
 
            — Qu'est-ce que fait ton père?
 
            — ll est drogman au consulat de France. A ces mots, la rumeur devint immense; se nommer Ajax, être ne à Chypre, avoir un père drogman (mot in compréhensible pour des enfants) semblait une telle monstruosité, que le malheureux en porta la peine immédiate. On l'entoura, on le bouscula, on le poussa jusqu'à lui faire crier grâce! On lui jeta son fez par terre, on lui tira les cheveux, on le frappa à coups de pied, on dansa devant lui en chantant sur l'air du rappel :
 
   ll est né à Chypre!
   ll s'appelle Ajax!
   Son père est drogman !
L'enfant pleurait et se débattait. Il avait peur de tous ces impitoyables démons. Un implacable sentiment de justice blessée me jeta devant lui, à sa défense. J'attaquai à coups de poings le premier qui s'approcha; Ajax me soutint de son mieux, et la mêlée devint générale. Son résultat fut, qu'au bout de deux minutes, j'eus le visage en sang et que les beaux habits grecs d'Ajax étaient mis en pièces.
 
            Un pion accourut, sépara les combattants et me tint à peu près ce langage : « Vous paraissez avoir des habitudes turbulentes, monsieur, mais je ne vous permettrai pas de tyranniser vos camarades. Vous serez en retenue demain et vous me copierez dix fois le verbe : J'ai-tort- de-vouloir-faire-le-fier- à-bras. Ça vous apprendra à vous tenir tranquille. »
 
            Telle fut ma première journée de collège ; j'y suis resté dix ans, et je n'ai jamais pu y accoutumer l'indépendance de mon humeur. Ce furent dix années de luttes incessantes où je restai toujours vaincu, mais toujours indompté.
 
            Quatre ans après, un samedi, par une humide journée d'avril, on venait me chercher; ma mère allait mourir.
 
            Déjà depuis longtemps elle était malade ; mais j'ignorais son danger, j'ignorais qu'elle se débattait contre les morsures d'une péritonite : un des plus effroyables, un des plus ingénieux supplices inventes pour débarrasser l'homme de son existence.
 
            J'arrivai à la maison, j'escaladai en trois bonds les trois étages qui conduisaient à l'appartement, et j'entrai. Des amies de ma mère me reçurent et me firent promettre de n'avoir pas trop de chagrin. Puis, après avoir lavé mes yeux rouges de larmes, j'entrai dans la chambre de la mourante.
 
            Les persiennes fermées et les rideaux baissés tamisaient un jour obscur et douteux, un feu voilé de cendres couvait dans la cheminée, une femme de chambre était assise près de l'alcôve, une autre dormait dans un fauteuil ; il y avait partout des senteurs de laudanum.
 
            J'approchai du lit ; depuis quinze jours je n'avais pas vu ma mère; je fus terrifié. Pâle jusqu'à la transparence, oppressée, sans regard défini, amaigrie, déjà sollicitée par la mort, elle était couchée sur le dos, la tête perdue dans ses oreillers. De sa main mate et desséchée elle caressait ses lèvres par un mouvement machinal et régulier comme le battement d'une pendule. Je m'inclinai vers elle et je l'embrassai. Elle leva sur moi ses jeux agrandis.
 
            — C'est ton fils, lui dit une de mes parentes qui m'avait suivi.
 
            — Ah ! fit ma mère.
 
            A l'aide d'une petite cuiller on lui fit entrer un morceau de glace dans la bouche.
 
            — Eh bien, reprit ma parente, tu ne lui dis rien, ce pauvre garçon est si content de te voir.
 
            Ma mère fit une sorte de mouvement douloureux, puis elle dit :
 
            — Le médecin a oublié son bistouri dans mon côté, ça me fait mal ; et elle se mit à pleurer comme un petit enfant.
 
            Je me jetai sur une chaise, la figure sur mon bras et soulevé par mes sanglots.
 
            — Qu'est-ce qui pleure? demanda ma mère.
 
            — C'est moi ! C’est moi ! M’écriai-je en m'élançant à genoux devant elle ; je pris une de ses mains et je la couvris de baisers. Elle tourna vers moi ses yeux vagues et indécis; une lueur d'intelligence sembla les illuminer peu à peu, une atroce expression de douleur y passa, un regret incommensurable comme l'éternité y éclata tout à coup; elle saisit ma tête de ses deux mains frémissantes et, m'appuyant sur sa poitrine, elle m'embrassa avec frénésie, en répétant ces mots dont elle m'appelait toujours :
 
            — Ah! Cher petiot! Cher petiot! Qu’est-ce que tu vas devenir tout seul? Cher petiot! Cher petiot!
 
            Je ne sais trop ce qui se passa alors ; on m'entraîna, on m'emporta sans doute, car je me retrouvai dans ma chambre, sur mon lit, poussant vers Dieu des cris de colère plutôt encore que des cris de douleur.
 
            J'assistai dans un désespoir muet et irrité à cette bataille inégale de la vie contre la mort; je suivis, sans une pensée d'espérance, toutes les phases de la lutte, tous les déchirements de cette agonie lente et terrible, tous les mouvements divers de cet abaissement humiliant et graduel des facultés de l'intelligence, décomposition de l'âme qui précède celle du corps. Pendant trois jours ce pauvre corps hurla de souffrance pendant que son âme s'obstinait à ne pas le quitter. Enfin, le mardi soir, le souffle s'affaissa et devint irrégulier, les mains semblaient chercher dans l'infini un objet que nous n'apercevions pas; les yeux fixes et demi fermés ne s'agitaient plus dans leur orbite; les extrémités étaient froides. Elle venait, elle venait l'insatiable déesse !
 
            Les femmes s'agenouillèrent et récitèrent la prière des agonisants, à laquelle des sanglots répondaient; une force inconnue me poussa à genoux et j'essayai aussi à dire ma prière, mais nulle parole ne vint à mes lèvres, et je restai éperdu, abruti, sans conscience, sans mémoire, en proie à une indéfinissable terreur.
 
            Quelqu'un me releva, me conduisit près du lit, et j'entendis une voix qui me disait :
 
            — Embrassez-la ! Embrassez-la ! Je me penchai vers ma mère, mais dès que mes lèvres eurent touché son pauvre visage refroidi, je jetai un cri et je me sauvai en courant.
 
            Une heure après je revins ; tout était fini. Je soulevai les rideaux et je regardai. On avait répandu autour d'elle sa longue et merveilleuse chevelure. Une indicible beauté était descendue sur ses traits et leur avait donné une placidité céleste; une lampe placée sur un secrétaire éclairait d'en haut ses tempes violettes, ses paupières baissées et sa pâleur de pâle ivoire ; ses lèvres décolorées semblaient entrouvertes par un sourire d'adieu. Elle me parut plus grande et plus belle qu'une créature humaine ; et maintenant encore que les années ont passé sur moi, maintenant que je vais partir pour la rejoindre peut- être, c'est toujours ainsi qu'elle m'apparaît, immobile, blanche, sérieuse et déjà déifiée par la mort.
 
            J'avais treize ans.
 
            Le jour de l'enterrement fut plein de soleil. Des brises tièdes passaient dans l'air, les bourgeons se réjouissaient sur les arbres; la nature était en fête.
 
            Dans la foule qui suivait j'entendais des conversations dont les lambeaux venaient frapper mon oreille.
 
            — Elle doit laisser une belle fortune, disait quelqu'un.
 
            — Je ne sais pas; on m'a dit qu'autrefois elle avait fait de grands sacrifices pour son frère, disait un autre.
 
            — Ah bath! Ça ne fait rien; si ce garçon-là était une fille, ce serait un bon parti dans cinq ou six ans.
 
            — A propos! Qui est-ce qui sera tuteur?
 
            A ces mots, je sentis un frisson agiter ma chair : A propos, qu'est-ce qui sera tuteur? Je n'y avais pas encore songé. A qui allais-je être donné? Qui remplacerait pour moi mon père et ma mère? Qui m'aimerait? Qui me consolerait? Qui me prendrait par la main pour me conduire vers la vie? — Hélas ! Je ne l'ai su que trop tôt. — Ils existent encore; je ne dirai rien de ceux à qui appartint mon enfance; qu'ils vivent en paix, s'ils ont la conscience d'avoir bien agi, et que Dieu leur pardonne I ...
 
            En revenant du cimetière où les oiseaux chantaient dans les saules, j'entendis le concierge qui disait :
 
            — Va falloir mettre un écriteau, car on ne gardera sûrement pas l'appartement; c'est égal, c'était un joli convoi, il y avait fièrement du monde.
 
            Beaucoup de personnes demandèrent à me voir, et pas une ne sut me parler. On me donnait des conseils et pas une consolation ; personne ne me disait : Je t'aimerai, je t'aiderai, j'essayerai à combler le vide qui vient de se faire en toi; mais tout le monde me disait : Le malheur grandit; il faut te conduire comme un homme; tu ne sais pas encore ce que c'est que la vie; l'existence est pleine de douleurs, tu en feras la triste expérience, et mille autres banalités impies.
 
            O gens du monde I quand donc sortira-t-il un cri généreux de vos c½urs ossifiés par la sottise et l'égoïsme ?
 
            Le chagrin qui m'accablait n'était point suffisant sans doute, car il s'y ajouta toutes les irritations et tous les froissements qui aigrissent si facilement ceux qui soufrent. Puis vint la vente! Oh! L’infâme chose! Je voulus m'y opposer, je priai, je suppliai; ce fut en vain, on me répondit que la loi était formelle et que tout devait être vendu. On ouvrit un Code et on me lut ceci :
 
            «Art. 452. Dans le mois qui suivra la clôture de l'inventaire, le tuteur fera vendre en présence du subrogé tuteur, aux enchères reçues par un officier public et après des affiches ou publications dont le procès-verbal fera mention, tous les meubles autres que ceux que le conseil de famille l'aurait autorisé à conserver en nature. »
 
            Elles s'en allèrent donc, je ne sais où, chez les marchands de bric-à-brac et chez des filles entretenues, toutes ces chères reliques d'un passé dont le regret fait encore saigner mes souvenirs. Le canapé sur lequel je m'étais si souvent endormi, la petite table à ouvrage de ma mère, sa corbeille à laines, son piano, les tableaux qu'elle m'expliquait lorsque j'étais tout petit, ses gants, son linge, que sais-je ? Tous ces objets sacrés furent ma niés, criés, marchandés, souillés, emportés enfin, et pour jamais. On me conserva seulement quelques livres et différents bijoux de famille.
 
            Lorsque après cette profanation je rentrai dans cet appartement démeublé qui me sembla triste et morne comme le champ d'une bataille perdue, lorsque je vis les parquets crasseux rayés par les clous des gros souliers, lorsque j'eus lentement savouré l'amertume de cette solitude qui me parut plus vaste qu'un désert, je fus saisi d'un accès de rage, et ramassant un marteau oublié sur la cheminé, je courus vers un buste de mon père et je le brisai en criant :
 
            — Maudit, maudit sois-tu, toi qui m'as engendré !
 
            Ce fut mon premier cri de révolte contre la vie.
 
            J'avais eu de trop grands déchirements pour que ma santé ne s'en ressentit pas. Je restai longtemps malade, et ce fut seulement après ma guérison que je rentrai au collège, où, malgré l'entourage de mes camarades, je me trouvai plus seul et plus isolé que jamais.
 
            C'est là que s'arrêtaient les souvenirs que j'avais de ma mère, mais ce ne fut pas là que s'arrêta mon esprit ; une fois lancé sur la pente rapide des réminiscences personnelles, on va jusqu'au bout ; on aime à se raconter sa propre histoire, et c'est ce que je fis en continuant à marcher dans mon cabinet. Je déroulai sous mes yeux le panorama de mon existence entière, j'évoquai les fantômes de ma vie, ils passèrent tous,
 
            L'un emportant son masque et l'autre son couteau.
 
            Je revis encore le collège, mais un autre; j'avais dix- sept ans ; je rêvais toutes les gloires, j'aspirais à toutes les joies; j'avais besoin d'aimer, je faisais des vers, je méditais des drames, je lisais sans cesse Antony et René, j'étais rongé par des désirs immodérés de liberté, j'enviais la vie de Bas-de-Cuir au fond des bois, je songeais à des voyages sans fin parmi des pays inconnus, je me sentais de force à dévorer l'avenir, et cependant je croyais à ma mort prochaine, car bien souvent, lorsque je portais mon mouchoir à mes lèvres, je le retirais marbré de taches sanglantes.
 
            Puis après vinrent mes premières années d'affranchissement. Je me retrouvai emporté vers tout par une curiosité immodérée : je voulais savoir et j'apprenais à mes dépens. Je vivais sans mesure, comme un prodigue, jetant mes jours à travers tous les hasards qui en voulaient bien. Je tenais enfin la liberté, cette réalité du rêve de ma vie, et, semblable à ceux qui, après un long jeûne, se gorgent imprudemment de nourriture, je la dévorais jusqu'à en mourir. C'étaient les chevaux, les assauts d'armes, les chasses à courre, les femmes perdues, les orgies nocturnes, les jeux, les veilles, le théâtre, les paris insensés, les folies de tout genre, les extravagances de toutes sortes, les absurdités de toute espèce et la satisfaction inepte d'un amour-propre stupide. Un jour, au soleil levant, je me rencontrai l'épée à la main, face à face avec un homme ; je sentis le froid du fer pénétrer mon bras et déchirer ma poitrine, tandis que mon adversaire tombait sur le dos en jetant un grand cri.
 
            — Deux honnêtes gens presque tués pour une fille ! dit un des témoins.
 
            A peine remis, et tout fier peut-être de mon bras en écharpe, je recommençai ma vie de dévergondage. Le bois de Boulogne me voyait tous les jours, les coulisses me voyaient tous les soirs, les Cydalises me voyaient toutes les nuits. Je marchais rapidement vers le gouffre, non pas de la ruine, ce qui n'est rien, mais de l'abrutissement, ce qui est bien pis. Enfin l'ennui vint, ennui profond, implacable, infini. Je compris, au dégoût que j'éprouvai, la sottise que j'avais faite, je me relevai vite de cette vie absurde, folle et méchante, où je m'étais vautré pendant presque une année ; existence impie et mauvaise qui prend un homme pour en faire un crétin, comme la mer qui reçoit un vivant et rejette un mort.
 
            Je revis alors un triste village des Vosges assis les pieds dans une vallée, appuyé à de hautes montagnes et peuplé de rudes paysans ignorants. J'y restai de longs mois, dans l'étude, dans la contemplation des choses de la na ture, réparant par la réflexion et l'austérité les brèches que mes folies avaient faites à mon intelligence. Ma majorité me rappela à Paris, où je trouvai des tourments sans nombre : tiraillements d'argent, luttes avec ce qui me restait de famille, tristesses de l'adolescence, regrets du passé, soucis de l'avenir, souffrances physiques, in décision sur le choix d'une carrière, chagrins de l'isolement, tout cela m'attendait pour me saluer au seuil de ma maison.   
 
L'étude du droit, vers laquelle on essayait de me conduire, épouvantait par sa sécheresse, son prosaïsme et sa froideur, mon esprit naturellement contemplatif et porté aux choses artistiques; on voulut m'imposer cette condition que je suivrais assidûment les cours; je refusai par un sentiment de fausse dignité, je m'entêtai dans le dés½uvrement par colère, et je vécus dans une oisiveté cent fois plus dangereuse que les plus dangereux travaux.
 
            Je portais trop encore la honte raisonnée de ma vie première pour jamais retomber dans cet abîme sans fond de la débauche et de la sottise, il me fallait une occupation cependant, et, par malheur, elle me vint de moi- même ; elle ressortit fatalement de ma chétive organisation; elle fut la suite, inévitable peut-être, de ces longues maladies qui avaient assailli mon enfance et des souffrances qu'elles m'avaient léguées. Je devins, — j'ose à peine le dire, tant le mot est prétentieux, — je devins un rêveur. Tout le jour, assis ou couché, immobile, les mains pendantes, l'½il perdu dans des contemplations étranges, je m'absorbais dans des rêveries in finies qui me laissaient retomber tout meurtri sur la réalité. Je m'en allais bien loin, dans une vie meilleure, accrochant ma pensée à tout ce qui se passait et faisant aliment de tout pour nourrir l'insatiable démon qui m'habitait. De bonnes journées se sont écoulées ainsi.
 
            Parfois je touchais à l'extase; mais parfois aussi je souffrais considérablement. Lorsque mon esprit, qui, comme disent les bonnes gens, n'était pas porté à voir les choses en beau, suivait les voies de tristesse que lui ouvrait sa périlleuse manie, j'en arrivais à supporter d'intolérables douleurs. Sans cesse sollicité par ces attractions singulières vers le chagrin qui meuvent les natures affaiblies et nerveuses, j'aimais ce mal qui me dévorait, je le recherchais, je le provoquais, je m'y abandonnais sans mesure ; je subissais l'invincible attrait de la souffrance; mon orgueil s'en trouvait bien, et je chassais violemment mon âme dans les sombres profondeurs des peines imaginaires.
 
            Mes désirs même les plus légitimes tombaient dans ce fleuve toujours agité qui me les renvoyait morts ou mourants sur ses rives, et je savourais ces joies dangereuses, sans me douter que je livrais mon être à un impitoyable vampire qui ne devait me le rendre que pâli, sans force et désorienté à toujours.
 
            Me réservant naturellement le meilleur rôle parmi les personnages dont je peuplais cette vie idéale que je m'étais faite, j'arrivai vite à prendre en répulsion ce monde banal qui choquait mes instincts ou tout au moins mes susceptibilités. Je m'éloignai donc de toute société et je vécus presque seul, ne voyant qu'un petit nombre d'amis pleins d'indulgence pour moi.
 
            Je sentis bientôt le danger de cette passion de la rêverie, plus redoutable cent fois que l'ivrognerie, car elle est une ivresse permanente; j'avais développé certaines facultés intellectuelles de mon individu, mais j'en avais faussé d'autres, et j'en étais arrivé à cultiver à ce point ma sensibilité, que tout m'irritait et me faisait mal. Je voulus en finir d'un coup avec cette maladie avant qu'elle fût devenue mortelle, et je me résolus à faire un long voyage. Je partis pour l'Orient, où me conduisaient mes affinités de race et peut-être aussi cet instinct latent de la conservation qui agit en chaque homme et qu'on pour rait nommer pédantesquement : l'attraction irraisonnée de l'hygiène idiosyncrasique. La délicatesse excessive de ma poitrine devait se trouver bien d'un séjour dans les pays chauds, et c'est peut-être cela qui, à mon insu, me poussa vers le soleil.
 
            Pendant dix-huit mois j'allai par l'Épirc, la Turquie, l'Asie Mineure, la Grèce et l'Italie. J'étais parti pour me guérir ; et croyant, comme tous les malades, à l'infaillibilité des moyens que j'employais, j'allais plein d'insouciance sur moi-même, confiant dans le spectacle toujours renouvelé de choses diverses pour ramener mon esprit dans des voies meilleures. Mais j'avais emporté mon ennemi avec moi, il profita de ce que je ne le combat tais plus pour s'emparer de moi tout entier, il se rendit' nécessaire, indispensable, et sut si bien me circonvenir, qu'il devint partie intégrante de mon être, et, de faculté qu'il était, il se métamorphosa en passion tyrannique. Seul, achevai, parmi des paysages magnifiques, suivi par des hommes qui parlent un langage inconnu, en communion directe et permanente avec la nature, on accomplit sur soi-même, en voyage, des évolutions et des tournoiements continuels ; on est son point de comparaison avec toutes choses, on vit avec soi, on s'approprie le monde extérieur sans rien lui donner; chacune de ces impressions multiples qui vous attendent à chaque pas devient un sujet de rêverie profonde. Je n'étais pas de force à résister à de telles tentations, j'y succombai et je fus perdu. J'étais parti sauvage, je revins insociable; j'étais parti soufflant, je revins incurable.
 
            A mon retour, j'aimai une femme. Peut-être en m'attachant à cette branche que le hasard tendait au-devant de moi aurais-je pu me sauver; mais il n'en fut rien, ce fut une pâture de plus jetée à ma folie : je profitai de cela pour rêvasser davantage, et pour m'élever encore plus haut dans un inconnu stérile. Lorsque je dis que j'ai aimé cette femme, j'ai tort, car je n'en sais vraiment rien. Si je ne retrouvais dans mes notes et dans mes lettres des cris d'amour poussés vers elle, je n'aurais certainement conservé d'elle que le souvenir d'un insurmontable dégoût et d'une lassitude sans bornes. Celle liaison que j'avais eu grand'peine à former dura deux ans. La première année s'écoula à travers la satisfaction d'une curiosité assez tendre ; puis, peu à peu, jour par jour, le sentiment qui m'avait amené dans ses bras s'émoussa, s'affaiblit et finit par s'éteindre. Mon c½ur ne remuait plus auprès d'elle. Ce n'était pas la satiété, il n'y a pas de satiété quand on aime, qui m'éloignait d'elle, c'était une sorte de fatigue mal définie de jouer un rôle auquel je n'étais plus propre: enfin elle m'ennuyait, et c'est là un crime que les saints ne pardonnent jamais. Comme elle avait une fort belle voix, je la faisais chanter constamment pour me donner le plaisir de l'entendre. Je n'osais rompre, je craignais sa douleur ! Oh ! Chères illusions du c½ur humain! Je m'imaginais dans ma pauvre petite vanité que j'étais indispensable à son bonheur, et je me plaignais sérieusement d'être tant aimé. De nouvelles idées de voyages me tourmentèrent, et je ne pus les mettre à exécution, car je me considérais comme lié par le devoir sinon par la tendresse ; mon ennui s'en augmenta encore, je niai l'amour, et dans mon sot orgueil je m'écriais : Non, tu n'existes pas, sentiment bâtard et intéressé ; tu peux être un passe-temps agréable, une distraction momentanée; mais tu ne sauras jamais remplir une poitrine large, ni faire battre le c½ur d'un fort; tu seras toujours le petit dieu badin, poudré à blanc, blond et joufflu, enrubanné de faveurs roses, humant sur tes autels rococos des encens à la bergamote ; mais jamais tu ne seras le jeune homme pâle et sérieux qui marche d'un pas grave devant l'humanité pour lui ouvrir les voies nouvelles; jamais tu n'emporteras nos âmes dans les mystérieux pays de l'extase; jamais tu ne présideras à cette fonction sublime de la fécondation de deux c½urs l'un par l'autre; jamais tu ne seras assez puissant pour endormir à l'ombre de tes ailes les douleurs d'une vie entière ; jamais tu ne seras grand, utile et régénérateur. Comme ces vieux maîtres épuisés par l'âge, tu vis sur ta réputation ancienne, et maintenant tu ne peux plus rien créer, pas même le désennui de l'existence. Tu fais des promesses, des serments, des imprécations, mais tu mens, tu mens toujours. Lâche, timide et fuyard, tu te sauves dès qu'on veut te saisir; tu t'effrayes pour un mol, tu t'épouvantes pour un geste et tu t'en vas bien vite en t'écriant : Je n'avais pas prévu cela! — Que Dieu te maudisse ! Je ne crois plus à toi, et dorénavant je saurai si bien te recevoir lorsque tu viendras vers moi, que tu n'oseras plus m'approcher.
 

 

 


 

 
 
                  Que le ciel me pardonne cet anathème impie ! J’étais fou et je niais ce que je n'avais fait qu'effleurer. Le temps a modifié mes idées sur ce sujet et sur bien d'autres, et maintenant, si je recommençais à vivre en gardant mon expérience, c'est à l'amour peut-être que j'irais demander ces enivrements qui font à l'homme une invulnérable armure. Quoi qu'il en soit, la vie me parut méprisable, je pris mon existence en aversion, ma maîtresse en haine ; je criai, comme toujours, à l'injustice d'un sort auquel je m'abandonnai lâchement sans lutte et sans combats ; je me demandai à quoi bon continuer cette route pénible indéfiniment ouverte devant moi, et je résolus de mourir. Je n'écrivis à personne, je ne laissai aucun adieu, je brûlai simplement quelques lettres et je m'empoisonnai. J'avais pris une dose d'opium telle que mon estomac la rejeta. Je fus sauvé, puisque cela se nomme ainsi. Un tremblement nerveux me rappela pendant longtemps qu'on ne réussit qu'en se tenant dans une juste mesure.
 
            Par un mouvement de réaction facile à comprendre, car l'homme est comme les artères, il n'agit qu'en vertu de la systole et de la diastole, je devins momentanément plus attentif pour cette femme à laquelle j'avais préféré la mort; mais ce ne fut pas de longue durée, le dégoût chassa de nouveau son reflux en moi jusqu'à noyer mon c½ur, et je la quittai sans aucun de ces prétextes polis dont on couvre souvent un abandon immérité; je la quittai parce que sa vue même m'était devenue insupportable, et je m'éloignai de France pendant quelque temps, afin de n'avoir même plus occasion de la rencontrer, soit dans mes promenades, soit dans les rares maisons où j'allais encore.
 
            Puis vinrent des révolutions, je me mis un peu à la fenêtre pour les voir passer; elles passèrent. Je continuai cette vie contemplative et inutile à laquelle je consacrais l'activité fébrile que la nature a mise en moi; je grandissais en âge, mais j'étais si bien enfermé dans mes habitudes de rêvasseries que je restais toujours en jachères et improductif.
 
            Un événement qui s'explique amplement dans mes notes vint me frapper et me força presque à quitter encore la France.
Au reste, cela m'importait peu; je n'ai pas de patrie, et je trouve qu'on dort aussi bien sur le sable tiède des déserts d'Arabie que sous les meilleurs édredons. Je traversai l'Egypte et la Nubie, et lorsque je fus en Syrie, je m'arrêtai à Beyrouth. Je voulais y séjourner quelque temps, y demeurer peut-être, y ensevelir à jamais cette vie que j'ai toujours portée à contre c½ur ; j'y rêvais le repos sinon le bonheur, lorsqu'une épouvantable catastrophe vint m'en chasser. Je repartis, comme Aashwerus sous la malédiction de Dieu ; je courus le monde ancien, partout et sans cesse traînant avec moi les énervements de ma lassitude et de mes défaillances.
 
            Après trois ans, je suis de retour dans ma maison, que la mort a vidée et dont nul à cette heure ne rallumera le foyer. Rien n'est venu qui puisse me distraire de ma tristesse croissante, rien n'effacera maintenant la saveur d'amertume dont mes lèvres sont empreintes; j'ai beau regarder du côté de l'avenir, je ne vois pas la colombe qui porte le rameau d'olivier; quand je tourne les yeux vers mon passé, je n'y retrouve que des douleurs; resserré entre le doute de demain et le malheur d'hier, mon présent est sans joie; je me roidis en vain contre une destinée dont je suis seul coupable; j'envie les autres hommes sans avoir le courage de les imiter; j'ai fait fausse route, et je sens qu'il est trop tard pour retourner sur mes pas, je nourris en moi un cancer implacable qui me ronge le c½ur et l'âme; inutile aux autres, impuissant pour moi-même, je ne crois plus en moi, je me hais comme mon pire ennemi: la vie m'ennuie, je veux mourir, je vais me tuer, et cette fois je ne me manquerai pas.
 
            C'est ainsi que seul, dans cette chambre chaude où je marchais de long en large, je me racontais ma lamentable histoire, et continuant ce sévère procès que j'instruisais sur moi et m'encourageant dans la condamnation que je venais de prononcer, je me disais :
 
            C'est un droit, un droit imprescriptible que celui dont je vais user. J'ai la libre disposition de mon être, puis que Dieu m'en a laissé la faculté. Lorsqu'un fait ne doit pas s'accomplir, lorsqu'il peut choquer les lois d'harmonie générale, Dieu ne le permet pas. La science, le travail, la volonté sont impuissants à prolonger la vie; il ne nous est même accordé de la donner à d'autres, et d'accomplir le devoir sérieux de la paternité qu'en vertu des desseins de Dieu ; c'est une force momentanée qu'il nous prêle et nous retire selon qu'il lui plaît. Mais nous pouvons briser violemment notre existence, nous pouvons rechercher des caresses stériles, comme si nous étions de nous-mêmes propres aux ½uvres négatives et impropres aux ½uvres positives. Si au lieu d'attendre sa fin, on court au-devant d'elle, on meurt d'une, idée au lieu de mourir d'une maladie; c'est toujours la même chose.
 
            Lorsqu'un droit ne blesse personne, ne lèse aucun intérêt, ne détruit aucun bonheur, ne trouble en rien la marche de l'humanité, et que ce droit, du seul fait de son existence, est tacitement consenti par Dieu, il est per mis de s'en servir lorsqu'on en a besoin. Je suis en cas de légitime défense contre ma propre vie, je la tue, et je fais bien.
 
            Un brahmane était un jour assis aux pieds d'un mimosa sur les bords du Godavery. Un esclave l'éventait avec des plumes de paon, un autre lui offrait dans un vase en bois de santal une infusion de lillipés où se fondait lentement une neige saupoudrée de cannelle. En face de lui se déroulait un étroit sentier par lequel marchait un homme ployé sous le poids d'un fardeau. C'était un çoudra haletant, brûlé par les rayons dévorants du soleil, pieds nus dans la poussière, ruisselant de sueur et râlant de fatigue. Quand il fut arrivé auprès du brahmane, il lui dit :
 
            — O brahmane ! Que tu es heureux de te reposer à l'ombre !
 
            — Continue ta route, chien, fils de chien, répondit le brahmane.
 
            — Avant de repartir laisse-moi te parler, dit le mal heureux
 
   Parle donc vite, repartit le prêtre de Wishnou.
 
   J'étais au village, reprit le çoudra, je dormais à l'ombre de la pagode de Saraswati quand un homme passa qui me réveilla d'un coup de son bâton, afin de ne pas se souiller en me touchant lui-même. ll m'emmena dans un endroit obscur, puis il me mit cet énorme ballot sur les épaules et me dit : Tu vas suivre la rive du Godavery en portant cela, et tu iras ainsi jusqu'à ce que je te rejoigne pour te montrer où tu dois déposer ta charge. Voilà trois heures que je marche, je suis épuisé de fatigue et je ne vois pas venir l'homme qui m'a courbé le dos sous ce poids qui m'écrase. Que dis-je faire ?
 
            — L'homme t'a-t-il payé d'avance ? demanda le brahmane.
 
            — Non, répondit le çoudra.
 
            — Et tu es brisé de lassitude ?
 
            — Je suis presque mort, et comme mes deux mains sont occupées à retenir en équilibre ce ballot maudit, je ne puis même essuyer la sueur qui m'aveugle en coulant de mon front.
 
            — Cet homme est-il ton maître ? reprit le brahmane.
 
            — Non, je ne le connais pas.
 
            — Lui as-tu promis de faire ce qu'il désirait ?
 
            — Non ! J’ai plié les épaules, et je suis parti sans dire un mot.
 
            — Eh bien ! s'écria le brahmane, jette là ton fardeau et va-t'en !
 
            — Mais, objecta le çoudra, si son propriétaire revient et s'il me trouve, peut-être me battra-t-il avec un bambou fendu.
 
            — Tu ne sais à qui appartient ce ballot, tu ne sais jusqu'où tu dois le porter, tu ne sais à qui tu auras à en rendre compte, tu ne sais ce qu'il contient ; tu ne sais qu'une chose, c'est qu'il est lourd, que tu es las, que tu tombes sous son poids, jette-le donc et va-t'en !
 
            — C'est Ganésa, Dieu de la sagesse, qui parle par tes lèvres, ô brahmane, et je vais bien vite suivre ton conseil. En effet, il se débarrassa de son fardeau, fit un saut de joie, et se sauva tout heureux de sentir la liberté de ses épaules.
 
            Le ballot resta sur la route, il y était encore lorsque le brahmane se leva pour rentrer, au coucher du soleil, et nul ne sut jamais si le propriétaire revint et châtia le pauvre çoudra. Je ferai comme le çoudra, je jetterai loin de moi ce fardeau qu'on m'a imposé lorsque je dormais.
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Extrait (Littérature)
Voici la prépublication de Mémoire d'un suicidé de Maxime Du Camp, ce livre va inaugurer notre section "grands romans oubliés". Le but ? Vous proposer des versions propres de textes injustement ignorés avec à chaque fois un travail graphique pour mettre en valeur ces écrits. L'illustrateur de Mémoire d'un suicidé se nomme Tom Cochien. Nous pensons publier environ la moitié du roman, gratuitement. Le reste sera accessible dans son intégralité via la boutique Amazon ou Youscribe pour un total de 2 euros. Pour le moment, profitez de cette introduction en attendant la suite pour bientôt.
 

Introduction
                  Il y a deux ans, j'étais en Egypte; je revenais de la Nubie, et nia cange, après avoir descendu les cataractes, après avoir côtoyé les merveilleux paysages du Nil, après avoir stationné devant les ruines de Thèbes, s'arrêta un matin au mouillage de Kénéh. C'était à la fin de mai : l'inondation avait abandonné les terres crevassées par le soleil ; il faisait chaud et le vent de khamsin poussait ses rafales brûlantes sous le ciel décoloré. Mon équipage, qui depuis six semaines maniait ses longues rames en chantant, était épuisé de fatigue, il demandait un repos que je lui accordai sans peine; et afin d'utiliser mon temps, je résolus d'aller visiter les bords de la mer Bouge, dont la ville de Kénéh est séparée par un petit désert que les caravanes mettent lentement quatre jours à traverser. Un certain chrétien de Bethléem nommé Iça, faisant fonction d'agent consulaire de France à Kénéh, se chargea de trouver des dromadaires pour- mon drogman et pour moi, des chameaux pour les outres et pour les bagages, et fit prix avec des chameliers qui devaient me conduire au port de Qôseir et me ramener ensuite à Kénéh, où le reste de mes hommes demeurait à m'attendre.
 
                  On partit avant le lever du jour, et le soir, à la nuit close, on piqua la tente au puits de la Djita, après avoir marche quatorze Heures sous le soleil et à travers les tourbillons de poussière soulevés par le vent du sud. Le lendemain, on fit la sieste dans une grotte couverte d'inscriptions hiéroglyphiques de la dynastie éthiopienne, à un endroit nommé Gamré-Schems, et le soir on s'arrêta à quelque distance de Bir-el-Hamammat (le Puits des Pigeons). Nos chameliers auraient voulu pousser plus loin, car le diable venait souvent visiter les voyageurs à cette place que j'avais imprudemment choisie, et ils ne se sentaient que médiocrement rassurés malgré les plaisanteries et les raisonnements philosophiques de mon drogman. 

 
                  Lorsque j'eus terminé ce rapide repas des voyages au désert, qui se compose presque invariablement de pain et d'½ufs durs, lorsque j'eus pris mes notes à la clarté de ma lampe portative, je m'étendis sur mon tapis, la tête soute nue par un bon oreiller de sable fin, mes armes près de moi, sous le ciel étoilé, sentant mon c½ur se dilater à l'aise dans les immensités silencieuses qui m'entouraient. 
                  Le sommeil approchait de moi, les images des songes passaient déjà devant mes yeux, je n'avais plus qu'une perception confuse des paroles que les chameliers échangeaient à voix basse, lorsque mon drogman se prit à dire en ricanant : 
                  — Ah! si le diable vient nous chercher cette nuit, il- trouvera à qui parler, car voilà une caravane qui s'arrête à cent pas d'ici. 
                  En effet, un grand bruit vint jusqu'à moi. Des chameaux faisaient entendre ce gargouillement plaintif qui est leur cri, des hommes parlaient à voix haute, on chassait à coups de marteau les piquets d'une tente; on s'a gita ainsi pendant quelque temps, puis peu à peu la rumeur s'apaisa, se tut tout à fait, et je m'endormis. 
                  Je ne sais depuis combien d'heures je reposais de ce sommeil vigilant particulier aux voyageurs qui gardent toujours une oreille ouverte au danger, lorsque tout à coup je fus réveillé par un grand tumulte. Des Arabes criaient, un coup de fusil ébranla les échos du désert, on entendait des miaulements douloureux semblables à des vagissements d'enfant. Je sautai sur ma carabine, mon drogman passa ses pistolets à sa ceinture. 
                  — C'est Schitan le Lapidé qui tord le cou à de mauvais pèlerins, disaient les chameliers. 
                  — C'est quelque bête féroce qui attaque la caravane, disait le drogman. 
               — Allons voir, disais-je à mon tour. Et le drogman et moi nous partîmes en courant, pendant que les chameliers s'accroupissaient prudemment derrière leurs dromadaires. Comme nous approchions du lieu d'où était sorti tout ce vacarme, mon oreille fut frappée par un juron fiançais si nettement articulé, si franchement accentué, que je ne pus m'empêcher de m'arrêter avec étonnement. 
                  — Qui vive I criai-je en riant. 
               — France! répondit-on. Je fis encore quelques pas et je me trouvai face à face avec un grand jeune homme vêtu en Wahabi. Il me tendit la main : 
                  — Parbleu ! me dit-il, monsieur, je ne m'attendais pas à être secouru par un Français ; car ceci est un pays peu fréquenté par nos compatriotes. Je vous remercie de votre empressement, le péril n'était pas bien grand tout à l'heure, et maintenant il est entièrement passé. 
                  — Qu'était-ce donc? lui demandai-je. 
                  — Rien. Une bande de chacals qui rôdait par ici a voulu tâter de nos provisions; un chamelier a crié contre eux, mon Arnaute leur a envoyé un coup de fusil, mon chien s'est mis à leur poursuite, et à cette heure tout est au mieux dans le meilleur des déserts possibles. Est-ce que vous venez de Kénéh? 
                  — Oui, j'en suis parti hier matin. 
                  — Dieu soit loué! s'écria-t-il, car vous devez avoir de l'eau du Nil. Depuis un an que je cours l'Arabie, je ne bois que des breuvages impossibles et j'ai hâte d'avaler quelques gorgées d'eau douce. Les puits de Qùseir sont pleins de je ne sais quel liquide infâme plus nauséabond que des produits chimiques; vous m'en direz des nouvelles lorsque vous y serez. 
                  J'envoyai mon drogman chercher une outre à laquelle on donna de longs baisers, comme dit Sancho. J'étai surpris de la joie qu'éprouvait ce jeune homme à boire cette eau, qui depuis deux jours ballottait au soleil dans de vieilles peaux de chèvres, et que déjà je trouvais si mauvaise. 
                  Lorsqu'il eut largement bu, il fit claquer sa langue comme un gourmet qui vient de savourer un verre de ce fameux vin de Porto retrouvé sous les décombres du tremblement de terre de Lisbonne. 
    Merci, me dit-il en rendant l'outre au drogman. Est-ce que vous avez bien envie de dormir? Puisque nous sommes en Orient, vous me permettrez de vous traiter à l'orientale : nous ne pouvons nous séparer sans avoir pris le café et fumé un tchibouk.
 
    Soit, lui dis-je ; mais avant tout, présentons-nous nous-mêmes l'un à l'autre. Je m'appelle Maxime Du Camp ; je viens de Wadi-Halfa et je compte me rendre à Constantinople à travers le continent, pour de là rejoindre la France par la Grèce et l'Italie. Et vous, mon hôte?
 
    Moi, répondit-il, je m'appelle Jean-Marc ; j'arrive du Caucase, à travers la Perse, le Khurdislan, la Mésopotamie et l'Arabie; je me rends à Alexandrie, où je m'embarquerai pour la France ou tout autre pays, selon la fantaisie qui me poussera.
 
    Eh bien, mon cher Jean-Marc, entrons sous votre tente !
 
    Ma foi, mon cher Maxime, vous y serez le bienvenu. Les voyageurs se lient facilement : on se rencontre aujourd'hui, demain on se sera abandonné peut-être pour toujours; aussi on met vite le temps à profit; on donne en quelques instants ce qui, dans des circonstances ordinaires, demanderait des semaines et des mois; au bout d'une heure on se quitte en s'aimant, sans savoir si jamais on se retrouvera. ll n'y a pas de transition, on en est déjà à l'intimité qu'on sait à peine de quel nom s'appeler. On se jure de se rechercher, de se revoir plus tard; mais le temps vous sépare, les exigences de la vie vous dispersent, l'oubli vous éloigne, et vous restez sans nouvelles de ceux à qui vous avez donné une portion de votre c½ur dans une poignée de main.
 
    Sur les grands chemins du monde, que d'amis j'ai déjà laissés pour qui mon visage serait maintenant inconnu !
 
En quelques minutes, Jean-Marc et moi, accroupis sur une natte, fumant nos longues pipes, roulant nos chapelets entre nos doigts, nous nous traitions déjà en vieilles connaissances.
 
                  Pendant que nous causions, le rideau de la tente se souleva doucement, et un grand lévrier épagneul entra. ll étira ses membres, lécha ses babines, me flaira avec circonspection, et alla ensuite se coucher auprès de son maître, qui le caressa en lui disant :
 
— Eh bien ! Boabdil, nous avons donc mangé un peu les chacals, que nous avons la gueule toute saignante. Le coup de Bekir-Aga aura sans doute porté. Ce vieux diable est comme les chats, il y voit aussi bien la nuit que le jour.
 
                  Le personnage dont on parlait ne tarda pas à paraître lui-même, apportant le café. C'était un homme grand et sec, plus délabré que Job et plus fier que Bragance, et de mine hautaine, malgré le dépenaillement de son costume albanais. Sa fustanelle retombait trouée comme une guipure sur ses jambes laissées à demi nues par des guêtres déchirées; de sa ceinture sortaient des pistolets à crosse de coi ail et un yatagan à fourreau de vermeil; ta veste, autrefois rouge brodée d'or, s'en allait en lambeaux; un fez blanchi et luisant couvrait sa tête et s'entourait, en guise de turban, d'un mauvais mouchoir en cotonnade jaunâtre qui accompagnait bien les tons bronzés de son visage maigre, illuminé par deux yeux perçants et orné d'une longue moustache blanche qui se retroussait jusqu'aux oreilles.
 
                  — Où donc avez-vous trouvé ce chef de brigands? Demandai-je à Jean-Marc lorsque Bekir-Aga se fut éloigné. 
                  — Dans les montagnes de l'Albanie, me répondit-il. C'est toute une histoire. Il y a une dizaine d'années je lui ai sauvé la vie, et depuis ce temps il ne m'a jamais quitté. Son accoutrement se ressent du long voyage que nous venons de faire. ll ne paye pas de mine, je le sais, mais c'est le serviteur le plus dévoué qui soit au monde ; et, ajouta-t-il avec une certaine tristesse, c'est depuis bien des jours déjà ma seule compagnie avec ce chien qui dort maintenant à mes pieds.
 
                  Après une heure de conversation avec Jean-Marc, je me levai pour lui faire mes adieux; il me retint par le bras :
 
                  — ll y a si longtemps, me dit-il, qu'une voix française n'a sonné à mon oreille que je ne peux me décider à vous quitter. Et puis, j'ai bien des questions à vous faire; voilà plus d'une année que je n'ai eu des nouvelles de la France, je ne sais ce qui s'y passe. Notre rencontre ne me laisserait que des regrets si vous ne consentiez à la prolonger. Si rien ne vous presse vers Qôseir, où vous arriverez toujours trop tôt pour ce qui vous y attend, consacrez-moi votre journée de demain. Le khamsin est violent, prenez un jour de repos et laissez-moi le passer avec vous ; nous causerons de l'Opéra et du boulevard des Italiens ; je vous donnerai tous les renseignements possibles sur les contrées que vous voulez parcourir et où j'ai longtemps voyagé. En m'accordant ce que je vous demande, vous me rendrez fort heureux. C'est une grande joie, croyez-moi, de trouver un compatriote dans de telles solitudes, et aussi de pouvoir parler à son aise le langage de son pays.
 
                  Malgré la contrariété que j'éprouvais de perdre un jour, je ne voulus point refuser une offre aussi cordialement proposée; il fut donc convenu que nous passerions en semble celte journée qu'il désirait.
 
                  — Merci, me dit Jean-Marc avec effusion; en revanche et à la condition que ma société ne vous fatiguera pas trop, je vous promets de vous attendre à Kénéh, et si vous avez une place à me donner dans votre cange, je descendrai avec vous jusqu'au Kaire. .
 
                  J'acceptai de grand c½ur, et nous nous séparâmes pour reprendre un sommeil qui, cette fois, ne fut plus inter rompu. Les morsures du soleil levant me réveillèrent le lendemain, au moment où mon compagnon improvisé arrivait à mon campement.
 
                  — J'ai trouvé, me dit-il, un endroit sans pareil où nous aurons de l'ombre et de la fraîcheur, deux choses rares au mois de mai dans le désert de Qôseir. J'ai déjà poussé une reconnaissance matinale jusqu'au puits dont nous sommes voisins, afin de voir s'il contenait de l'eau; j'ai aperçu au fond une sorte de fange croupie que refuse raient d'habiter des grenouilles, mais c'est le plus joli lieu du monde pour y causer de omni re scibili et quibusdam aliis. Figurez-vous une tour à l'envers, cent soixante degrés à descendre et un large palier à chaque vingtaine de marches. Ce sont les Anglais qui ont creusé et construit tout cela, pour notre plus grand plaisir, à l'époque où ils occupaient l'Egypte, et comme ce sont d'ingénieux utilitaires, ils ont fait autour du puits des auges avec des sarcophages antiques à moitié dégrossis.
                 
                  Les domestiques portèrent nos tapis dans l'escalier découvert par Jean-Marc. L'endroit était bien choisi en effet; quelques geskos, il est vrai, rampaient le long des murs, une senteur de vase humide planait autour de nous, mais qu'importe! En voyage on ne s'arrête pas à de si minces considérations ; le soleil ne pouvait nous atteindre, la chaleur ne descendait pas jusqu'à nous, nous avions du tabac Djébéli, de bons tchibouks, de cet inappréciable café d'Orient, et nous aurions été ingrats de nous plaindre.
 
                  Sous la pleine lumière du jour je pus examiner Jean- Marc à mon aise, et je crois qu'il ne sera pas inutile, pour la suite de ce livre, de tracer de lui une esquisse rapide. C'était un grand jeune homme de vingt-huit ans environ, pâle sous la teinte brune dont le soleil avait doré son visage; une courte barbe noire, dure, serrée et frisée encadrait ses mâchoires saillantes et sa lèvre épaisse; son front large, très-développé par les bosses d'accaparation, se plissait de deux ou trois rides prématurées; des sourcils fins suivaient les contours de l'arcade orbitaire qui se projetait hardiment au-dessus d'un ½il ouvert, d'un noir velouté, très-doux malgré une certaine ironie désolée, et dont la fixité devenait, par moments, insupportable. Ainsi que je l'ai dit, il portait le magnifique costume de l'Hedjaz : un turban blanc serrant une kufieh rouge et jaune entourait sa tête sévèrement rasée; une longue robe ponceau retombait jusqu'à ses pieds, dont la cambrure et l'exquise finesse correspondaient parfaite ment à l'élégance presque féminine de ses mains maigres et allongées ; rattachées à des poignets minces, pleins de flexibilités charmantes, elles paraissaient encore plus petites dans les larges manches où elles flottaient à l'aise.
 
                  ll avait le geste abondant, sec et très-expressif. Pendant les courts instants que j'ai passes auprès de lui, il me parut être ce qu'on appelle un homme distrait; au mi lieu d'une conversation il oubliait facilement son inter locuteur et tombait volontiers au fond de lui-même dans l'absorption d'une pensée secrète. L'urbanité de ses manières se doublait d'une hardiesse hautaine qui animait la sévérité un peu dure dont ses traits étaient empreints; il avait, comme on dit, le poing sur la hanche, et tout en causant, il m'avoua qu'il ne fuyait pas les querelles et ne détestait pas les gourmades.
 
                  A force de parcourir les rayonnants pays du soleil qu'il connaissait mieux que personne, il avait conquis un flegme oriental qui s'alliait d'une façon singulière à sa vivacité naturelle, à cette furia francese qui nous fait si vite reconnaître par les étrangers. Il répétait souvent cet axiome : L'honnête homme est celui qui ne s'étonne de rien. A toutes ses admirations il donnait un correctif souvent amer. ll avait beaucoup vu, beaucoup regardé, beaucoup réfléchi sans doute, et il résumait par fois son opinion dans un aphorisme nerveux qui repoussait toute réplique.
 
                  Comme nous parlions d'une intervention probable des peuples européens dans la politique d'Orient ; Que pensez-vous de la Russie ? Lui disais-je.
 
                  — La Russie ? Un f½tus monstrueux sorti de son bocal : on en a peur, parce qu'il est laid.
 
                  — Et l'Allemagne ?
 
                  — Un- tonneau de bière rempli de poudre, ça fera long feu !
 
                  — Et l’Angleterre ?
 
                  — Un rasoir emmanché d'un protocole !
 
                  — Et l'Italie?
 
                  — Une enseigne de coiffeur entre une clarinette et un sonnet !
 
                  — Et la France ?
 
                  — Une lionne en gésine !
 
                  — Et l'Amérique ?
 
                  — C'est l'avenir ! s'écria-t-il avec force : Dieu est pour elle, et c'est pour elle aussi que grandit cette vieille déesse toujours vierge qu'on appelle la Civilisation ! Dieu est pour elle.
 
                  Cette roideur tranchante avec laquelle il lançait sa pensée n'était souvent qu'apparente, car il lui arrivait d'abandonner son opinion lorsqu'il voyait qu'elle allait amener une discussion sérieuse ; parfois même il restait dans un vague étrange et reculait devant une conclusion que cependant demandaient ses théories. Par moments, et sur un mot qui heurtait ses idées, il s'exaltait, s'emportait, et peu à peu, sur le même sujet, redevenait calme et presque indifférent, comme s'il n'eût pas jugé l'objet de la contestation digne d'un effort. Il me sembla à travers toutes choses traîner le poids d'un insurmontable ennui. — J'ai pris la vie à rebours, me disait- il, et j'en porterai la peine éternellement.
 
                  — Ah ! bath ! Répliquai-je, tout mal garde en soi son remède, et, comme disent les bonnes gens, chacun porte sa croix : connaissez-vous un homme heureux ?
 
                  — Oui, s'écria-t-il, j'en ai vu un.
 
                   — Où donc? Le cas est rare, et j'irais volontiers lui demande son secret.
 
                  — Dans un village du Nadj. C'était un Kurde que les Wahabis avaient fait prisonnier dans leur guerre contre le pacha d'Egypte; il est condamné à tourner la roue d'un sakyeh du matin au soir. Au lever du soleil, il se met à sa rude besogne, qu'il fait avec conscience, dans la crainte des coups de bâton; quand vient la nuit, il va se coucher sur une natte et dort d'un bon sommeil pour recommencer le lendemain.
 
                  — Et vous estimez que ce misérable est heureux ! M’écriai-je avec une certaine vivacité.
 
                  — « Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » C'est Chateaubriand qui l'a dit, et il est notre maître à tous. Ce misérable, comme vous l'appelez, est habitué, donc il est heureux.
 
                  — Eh bien, il fallait prendre sa place !
 
                  — Ah ! non, répondit-il, car j'aurais pris la place sans prendre l'habitude, et j'aurais manqué mon but. 
                  — Vous aimez les paradoxes, lui dis-je en riant.
 
                  — Moins que vous le croyez, répliqua-t-il avec une expression triste et sérieuse. Ses discours, ainsi que cet exemple peut le prouver, étaient souvent pleins de contradictions; je voyais en lui un esprit droit, intelligent, curieux, mais hésitant encore et n'osant pas se formuler. Parfois, comme s'il eût emprunté aux dogmes mahométans leur loi fondamentale, il s'avouait fataliste et déclarait hautement que rien n'arrive que ce qui doit arriver; d'autres fois, au con traire, il réclamait son libre arbitre et le droit que chacun porte en soi de guider sa vie à travers les événements qui l'assaillent; et comme je lui faisais remarquer la contradiction flagrante qui existait entre ces deux opinions :
 
                  — Tout cela peut se concilier, me répondit-il. (Et plus tard, en lisant ses Mémoires, j'ai reconnu qu'il avait raison.)
 
                  Nous eûmes, à ce propos, une discussion animée sur le suicide. Certes, ou a dit sur ce sujet tout ce qu'on peut dire. La mort volontaire est-elle permise? Est-elle défendue ? Ceci est une question que je ne veux pas me charger de résoudre.
 
                  Lorsque des idées semblables sont en cause, chaque argument gagne sa réplique. J'argumentais, et Jean-Marc répliquait; je disais non, il disait oui.
 
                  — Avez-vous le droit de retirer une force quelconque de la circulation? m'écriais-je. — Parbleu ! répondait-il, si la circulation m'entraîne où je ne veux pas.
 
                  — Voilà du fatalisme.
 
                  — Oui, mais je me tue pour faire acte de libre arbitre, et je rétablis l'équilibre. 

 
                  Sa conclusion fut celle-ci :
 
                  — Si je me tuais, mon suicide serait le résultat ou plutôt la résultante de la volonté de Dieu et de la mienne. En effet, Dieu pense en nous, puisque noire âme est une émanation directe de son essence. Si donc la pensée me vient de hâter l'instant où je quitterai ma forme actuelle, c'est à Dieu que je la dois. Je reste maître, moi, avec mon libre arbitre, de la discuter, de la repousser ou de l'admettre. ll en est de cela comme d'une maladie qui est insignifiante, dangereuse ou mortelle, et dont le germe est en nous. Si cette pensée s'agite en moi sans me troubler, elle est insignifiante; si elle m'inspire une résolution funeste, elle est dangereuse….
 
                  Cette lettre me surprit et m'inquiéta, sa dernière phrase me semblait une sorte de cri d'appel poussé vers la mort par une poitrine brisée de lassitude.
 
                  J'interrogeai le reïs de ma cange, et voici à peu près ce qu'il me répondit :
 
                  — Quatre jours après ton départ pour Qôseir, le voyageur arriva ici avec ses chameliers et un Arnaute. Il nous dit qu'il devait se rendre au Kaire avec toi; nous le laissâmes entrer; il s'assit sur le divan. Il était tard, le jour allait finir, les muezzins commençaient à chanter la prière du coucher du soleil, et je revenais de faire mes ablutions, lorsque je vis le voyageur debout sur le pont. Il était très-pâle et regardait du côté du fleuve. Tout à coup il mit sa tête dans ses maths, ses épaules se soulevèrent et un grand sanglot sortit de ses lèvres. Je n'osais rien dire, car je ne savais pas pourquoi il pleurait. Il se tourna vers son Arnaute et il lui parla dans une langue que je ne comprends pas. L'Arnaute s'en alla, et au bout d'une heure il revint en disant : « Tout est prêt ! » Alors le voyageur t'écrivit la lettre que je t'ai remise ; il fit emporter ses bagages et partit après m'avoir donné un batchis. J'ai appris le lendemain qu'il avait fait prix avec un reïs de barque pour qu'on le conduisît au Kaire sans arrêter. Voilà ce que je sais; tous les matelots peuvent affirmer que le mensonge n'a pas touché mes lèvres.
 
                  Ces renseignements ne m'apprenaient rien, et je restai dans l'incertitude que m'avait causée la lettre de Jean-Marc.
 
                  Lorsque j'arrivai au Kaire, je m'informai de lui; il n'avait fait, pour ainsi dire, que traverser la ville, s'était rendu à Alexandrie, d'où il avait dû gagner l'Italie par un paquebot français.
 
                  Quant à moi, je continuai mon itinéraire projeté. Dans plusieurs endroits on me parla de Jean-Marc. Par tout il avait laissé la réputation d'un homme taciturne et fantasque. A Beyrouth, on me conta une singulière histoire dont il avait été le héros et sur laquelle il donne lui-même dans ses Mémoires bien des détails qu'on ignorait.
 
                  Enfin je terminai mon voyage, rapportant en moi l'implacable nostalgie des pays parcourus, et je revins à Paris.
 
                  Dès que j'eus embrassé mes amis, dont, hélas! quelques-uns sont déjà morts; lorsque j'eus brièvement ré pondu aux longues questions que chacun m'adressait, je m'informai de Jean-Marc, dont le souvenir avait toujours flotté dans mon esprit; lui aussi, il était de retour. J'allai le voir et ne le trouvai pas; je laissai ma carte et j'attendis en vain sa visite; plusieurs fois j'y retournai sans jamais le rencontrer ; je lui écrivis, il ne répondit pas. Tous mes efforts échouèrent; je ne devais plus le revoir.
 
                  J'en parlai à plusieurs personnes qui le connaissaient, et nul ne put me donner positivement de ses nouvelles. Chacun, au reste, paraissait avoir sur son compte une opinion toute faite.
 
                  — C'est un fou, disait l'un.
 
                  — C'est un ours, disait l'autre.
 
                  — C'est un original, prétendait un troisième.
 
                   Je rencontrai un jour un de ces hommes qui font for tune avec des mots alambiqués qui semblent profonds parce qu'ils sont obscurs. Autrefois, il avait souvent vu Jean-Marc, et lorsque je lui demandai ce qu'il en pensait, il me répondit avec un geste de mépris :
                  — C'est un être inutile; c'est un fils naturel de René, élevé par Antony et Chatterton !
 
                  L'explication me parut peu satisfaisante : elle me laissa dans mes doutes. Plus tard, lorsque j'eus lu les ' notes qui forment ce volume, je compris cette réponse : C'est un être inutile. En effet, là était tout le mystère de cette existence douloureuse; Jean-Marc est mort parce qu'il fut inutile.
 
                  Au milieu des occupations multipliées dont la vie de Paris est pleine, je ne tardai pas à mettre un peu Jean- Marc en oubli; son souvenir rentra naturellement dans un des casiers les plus profonds de ma mémoire, pour n'en sortir qu'à certains moments de tristesse et d'ennui. Alors le pâle visage de ce jeune homme et l'expression languissante de ses yeux m'apparaissaient, comme ces amis fidèles qui s'éloignent dans vos joies et reviennent vite vous trouver pendant les jours de deuil et d'épreuves.
 
                  Donc je pensais peu à Jean-Marc, sur lequel ma curiosité était toujours demeurée insatisfaite, lorsqu'il y a quelques jours, en revenant d'un court voyage à la Teste-de-Busch, je trouvai chez moi un paquet assez volumineux entouré d'un papier blanc scellé de cinq cachets noirs. ll y avait trois enveloppes.
 
                  La première portait mes noms et mon adresse.
 
                  Sur la seconde, je lus : Pour être remis après ma mort.
 
                  Quant à la troisième suscription, elle était ainsi conçue :
 
                  « Ceci est l'expression dernière de ma volonté. J'ordonne que ces papiers, ainsi cachetés et scellés de mes armes, soient remis à Monsieur Maxime Du Camp. Je ne reconnais à personne le droit de s'y opposer ou de demander au susnommé compte de ce qu'il en aura fait. Je déclare n'agir ainsi que pour le plut grand soin de ma mémoire et la plus grande utilité de tous; et je signe : Jean-Marc. Je rompis vite les derniers cachets, comprenant que la mort avait élu mon compagnon d'un jour, et sur une liasse de notes je trouvai la lettre suivante, qui m'annonçait que ce pauvre Jean-Marc avait été demandé à un monde supérieur le repos qu'il n'avait pas su trouver dans le nôtre : « Est-ce la fatalité ? Est-ce le libre arbitre qui me  pousse? Je n'en sais rien. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis las et que je m'en vais. Quand vous recevrez cette lettre, tous mes doutes seront éclaircis, et j'aurai peut-être enfin compris le But et la Cause. Vous vous rappelez sans doute nos causeries du désert. Le suicide est-il permis? Est-il défendu? Ai-je tort? Ai-je raison? Le fait est que je vais me tuer, voilà tout.  Comment, à trente ans à peine, en suis-je arrivé là, c'est ce que vous verrez, si vous avez le courage de lire les notes que je vous envoie. Toutes les fois que j'ai été frappé par un événement ou par une pensée de douleur, j'ai écrit, sans ordre, sans méthode, il est vrai, mais enfin j'ai, comme disent les danseuses, couché mes impressions sur le papier, et ce sont ces impressions que je vous adresse. A travers leur décousu, vous y trouverez cette vérité terrible dont la folle négation me fait aujourd'hui mourir, c'est que, sous peine de malheur, il faut suivre le précepte exemplaire que Dieu donne dans la Genèse : Sous peine de mort, il faut travailler. Comme un imprudent, j'ai consumé dans une heure, par une inutile clarté, l'huile de la lampe qui devait brûler toute la nuit ; les ténèbres sont venues, j'ai peur des fantômes ; ainsi qu'un enfant, je me jetterais » de grand c½ur dans les bras de ma nourrice pour qu'elle apaisât mes terreurs; mais j'ai beau interroger le silence et l'obscurité, je ne vois personne qui puisse me secourir, et je pars pour les créations futures, où je revivrai sans doute avec l'expérience gagnée au prix de bien des misères. Je vous l'ai dit autrefois, j'ai pris » l'existence à rebours, et voilà que je meurs dégoûté de la vie, sans avoir jamais vécu. — Que Dieu me pardonne, car je ne l'ai pas compris ! Depuis longtemps je garde et je mûris en moi le projet qu'aujourd'hui je vais accomplir. J'agis avec calme et même avec recueillement; depuis le jour où ma résolution est devenue inébranlable, j'ai mis mes affaires en ordre, j'ai recueilli mes souvenirs, et jusqu'au dernier moment j'ai écrit les sentiments qui remuaient mon c½ur. Ensemble, nous avons parlé de tout cela , et vous ne vous doutiez guère à ce moment que vous causiez avec un homme déjà presque mort. Ces notes vous seront peut-être utiles, aussi je vous les envoie; faites-en ce que vous voudrez, et puisque vous appartenez à ceux qui recherchent curieusement les effets et leurs causes, usez-en comme vous l'entendiez, je vous les abandonne; si vous leur trouvez un côté curieux ou moralisant, publiez-les sans crainte, je vous y autorise, car je me réjouirais, en entr'ouvrant ma tombe, si je pouvais penser que leur lecture apprendra à quelques cerveaux troublés, comme le mien, ce qu'il faut éviter pour ne pas trop souffrir. Ne me plaignez pas; je meurs avec indifférence, sinon avec joie , et je sens un grand allégement au dedans de moi-même ; peu d'êtres s'affecteront de mon absence , et encore ils se dépêcheront de m' oublier, afin de se débarrasser bien vite de la petite part de douleur que je vais leur léguer. Je n'ai droit à aucune larme; je le sais, et je m'en afflige; car je subis l'action de cet impérissable égoïsme du c½ur humain qui voudrait se survivre à lui-même en continuant à être aimé par les regrets, cet autre égoïsme des vivants abandonnés par leurs morts. Quant à vous, dont j'ai fui les rencontres, cher ami, afin de n'avoir pas à répondre aux questions que vous » m'auriez adressées sur mon incompréhensible départ de Kénéh, excusez-moi. Vous voyez que je ne vous avais pas oublié , et que les courtes heures que nous avons écoulées ensemble m'ont laissé de vous assez haute estime pour que je vous confie la seule chose qui me reste maintenant : ma mémoire et les souvenirs de toute ma vie. Avant que j'en finisse, écoutez le conseil d'un mourant : travaillez, travaillez sans cesse, travaillez sans relâche, avec ou sans résultat, peu importe ! Mais travaillez I Le travail, c'est la massue d'Hercule qui écrase tous les monstres. Autrefois je vous ai dit au revoir, et maintenant je vous dis : Adieu !
                  Jean-Marc
 
P. S. — Si vous publiez mes notes, je vous prie de » respecter la dédicace qui les termine, toute singulière qu'elle puisse vous sembler. »
 
                  Je courus chez Jean-Marc, et son concierge me raconta, en langage de portier, que le « cher monsieur » s'était tué, que l'Église avait refusé de prier sur son corps, qu'il était enterré depuis huit .jours, et que le mameluk (c'est ainsi qu'il nommait Békir-Aga) était parti en emmenant le grand lévrier.
 
                  Je rentrai chez moi profondément triste, je fis défendre ma porte, et, sans désemparer, je lus jusqu'à la fin les mémoires que ce pauvre Jean-Marc m'avaient légués.
 
                  C'étaient des notes sans suite, toutes empreintes d'une incessante préoccupation de la mort, des lettres, une touchante histoire d'amour (la même dont on m'avait parlé à Beyrouth), des plaintes amères, de simples réflexions jetées çà et là, comme pour servir de thème à des développements qui ne sont pas venus, des cris de douleur souvent poussés sans motifs, et enfin le récit de ses dernières impressions, alors qu'il était résolu à ne pas reculer devant son projet.
                  Tous ces papiers avaient certainement été relus par lui, bien des passages étaient effacés, d'autres ajoutés, presque tous les noms avaient été biffés avec soin et remplacés par des pseudonymes.
 
                  Je donnai communication de ce manuscrit à plusieurs de mes amis, et il fut décidé que je devais le publier. Je n'ai rien voulu y changer; j'ai religieusement gardé ces notes dans l'ordre où je les ai reçues, et ce sont elles qui forment le présent volume.
 
                  C'est presque un livre d'archéologie, car, grâce à Dieu, elle s'éteint chaque jour davantage, cette race maladive et douloureuse qui a pris naissance sur les genoux de René, qui a pleuré dans les Méditations de Lamartine, qui s'est déchiré la c½ur dans Obermann, qui a joui de la mort dans le Didier de Marion de Lorme, et qui a craché au visage de la société par la bouche d'Antony. C'est à cette génération rongée par des ennuis sans remède, repoussée par d'injustes déclassements, attirée vers l'inconnu par tous les désirs des imaginations fécondes que Jean-Marc appartenait. ll avait fait de longs voyages pour fuir ces alanguissements insurmontables des âmes rêveuses; mais comme Hercule, il ne put arracher la tunique dévorante qui brûlait sa chair. ll revint, refusant de voir un monde dont l'infériorité l'irritait; il vécut dans la solitude absolue, cette mauvaise conseillère qui porte pendus aux mamelles ses deux sinistres enfants : l'Égoïsme et la Vanité. ll prit en mépris les intérêts de l'existence; tout lui parut misérable et indigne d'un effort; il nia l'humanité, parce qu'il ne la comprit pas; il repoussa le divin précepte : Aimez-vous les uns les autres! Il en voulut aux hommes des douleurs qu'il puisait en lui, il s'enorgueillit de ses souffrances jusqu'au jour où elles l'accablèrent, et enfin, dégoûté, énervé, sans courage et sans foi, pour échapper à cet impitoyable en nemi qui était lui-même, il se tua, et chercha dans la mort un repos que peut être il n'y trouvera pas. Ce n'est pas à moi cependant qu'il appartient de faire ce procès, quoiqu'il m'en ait donné toutes les pièces ; il a compris l'impiété, non pas de sa mort, mais de sa vie; il l'avoue lui- même dans une des pages de ses tristes Mémoires, et c'est en la citant que nous terminerons celte longue introduction.
 
                  « Et maintenant, dit-il, que je vais recevoir sur mes lèvres le froid baiser de la mort, maintenant que tout est fini et que dans une heure mon cadavre sanglant sera couché sur le dos, si l'on me demande quelle pensée, quel regret, quelle aspiration ouvre ses ailes dans mon c½ur, je répondrai : Oh ! Comme ils doivent être heureux ceux qui ont une jeune femme blonde qui entoure leur cou de ses bras charmants et qui voient grandir un enfant qui les appelle : Mon père ! Ils habitent la campagne; une pelouse verdoie devant la » maison ; quand ils sortent, un gros chien les suit qui » porte le petit enfant : ils ont pris dans la vie les joies de la famille. — Oh i comme il doit être heureux celui qui veille la nuit, courbé sur un livre, et laissant retomber, par instants, sa tête pleine de méditations ! Quelquefois il se lève pour aller regarder des mixtures étranges qui fermentent dans des vases de cristal : il a pris dans la vie les joies de la science. — Oh ! Comme il est heureux le peintre qui monte et descend son échelle, la palette à la main! Le statuaire qui frappe son marbre! Le compositeur qui pâlit en écoutant les mélodies qui chantent dans son âme ! L’écrivain qui revêt sa pensée de formes magnifiques : ils ont pris dans la vie les joies de l'art. — Comme il est heureux le capitaine habillé de son beau costume qui le fait regarder par les femmes ! Il commande à des soldats aussi braves et aussi obéissants que lui, il mourra de bon c½ur pour sauver la frontière ou pour empêcher un chien d'entrer aux Tuileries : il a pris dans la vie les joies de la gloire et de l'asservissement. — Comme il est heureux le secrétaire d'État qui décachète des dépêches qu'il ne lit pas et signe des papiers qu'il n'a pas lus! Il baise gracieusement la main aux clames; il ne parle pas afin d'avoir l'air de réfléchir et se courbe devant les broderies qui passent, car il veut devenir ministre : il a pris dans la vie les joies de l'ambition. — Ah ! Comme il doit être heureux le banquier qui aligne ses chiures, compte son argent, regarde avec amour les cinquante serrures de sa caisse solide, et gagne soixante-quinze pour cent le plus honnêtement du monde ! Il a pris dans la vie les joies de la richesse. — Comme il est heureux le jeune homme qui, la nuit, s'en va, le c½ur battant et le pied léger, vers la fenêtre de celle qui l'aime ! Peut-être en escaladant la muraille se brisera-t-il les reins, mais qu'importe, puisqu'il peut tenir dans ses bras celle qu'il appelle sa chérie : il a pris dans la vie les joies de l'amour ! — Comme ils sont heureux, comme ils sont heureux tous ceux qui ne sont pas moi, tous ceux qui ne sont pas rongés par les » dévorantes inquiétudes des rêves impossibles ! »
 
                  — Ceci en dit plus long que toutes nos phrases, aussi maintenant nous allons laisser parler Jean-Marc, en ayant soin toutefois de souhaiter la bienvenue au lecteur, ainsi qu'il convient à un littérateur bien appris comme
 
                  Son serviteur,
 
Maxime Du Camp 

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Dans la saga Astérix, il y a un avant et un après Goscinny. Lorsque ce brillant scénariste meurt, la série poursuit avec Uderzo proposant le dessin et le scénario. Si au niveau graphique, la série n'eut rien à se reprocher, on ne peut pas en dire de même avec les scénarii d'Uderzo. N'est pas scénariste qui veut. C'est avec de telles tentatives que l'on comprend qu'un dessinateur, même très bon, n'a pas forcément les qualités d'un conteur.

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Intervention d'animaux magiques, imagination de personnages creusant la généalogie des gaulois, voire préquelles, Uderzo tente pas mal de choses mais ne réussit jamais véritablement ses essais. C'est pour cette raison que j'ai laissé tomber Astérix. Le pire étant, je pense que les avis seront unanimes, Le Ciel lui tombe sur la tête. Dernière création scénarisée et dessinée par Uderzo, vide créatif absolu : une histoire qui n'en a que le nom où interviennent des caricatures de mangas et de comics. Un raté de A à Z.

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C'était en 2005. 8 ans plus tard, un nouvel Astérix débarque en ce jeudi 24 octobre. La série n'avait jamais connu un tel délais, il faut dire qu'il était difficile de se relever d'un échec (commercial et créatif) comme Le Ciel lui tombe sur la tête. Uderzo, trop âgé, passe le relais : Conrad au dessin (Les Innommables) et Ferri au scénario (De Gaulle à la plage). Deux auteurs talentueux qui nous proposent une nouvelle aventure hors du village (histoire de voir du pays comme dans Astérix chez les Corses ou en Hispanie).

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Que vaut le dernier Astérix ? La peine qu'on l'achète. Tout simplement. Sans être un sommet de la série, comme les plus belles créations du tandem originel (Obélix et compagnie par exemple ou Astérix chez les Corses), on retrouve le sourire. Astérix revient en forme bien que dans une version très, trop, fidèle. Pas d'écart, on n'est pas chez Spirou et ses audaces (excessives parfois), ici on DOIT respecter le matériau d'origine : les personnages, le graphisme, etc.

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Ferri s'en sort bien en proposant ici et là les jeux de mots propres à Goscinny, même si on n'éclate pas de rire ces créations restent d'un bon niveau (j'en avais un bon moi : "Les Pictes-Pockets") ; les anachronismes savoureux et surtout la découverte d'un nouveau peuple il y a des siècles de cela. Sérieux et fantaisie se mêlent, comme au bon vieux temps, avec des noms de dieux véridiques et inventés, etc. On regrette simplement une histoire pas assez dense, qui manque de rebondissements et un peu plus de bagarres aussi.

Pour le dessin, Conrad fait un travail de copiste remarquable. On pourra pinailler sur deux/trois détails, deux/trois personnages secondaires pas idéalement reproduits, il n'en demeure pas moins que le trait de Conrad fait des merveilles.

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La lecture de cette nouvelle aventure terminée, désormais réconcilié avec une série qui déclinait sauvagement durant la période Uderzo seul, j'espère que le tandem Ferri-Conrad continuera et surtout s'écartera un peu plus de la série originelle. Pas de trahison mais des écarts montrant la personnalité de Conrad dans le dessin, l'humour de Ferri complétant le cahier des charges. Il y a un côté trop "cahier des charges" justement dans cette aventure. Les points sont respectés mais il manque un petit quelque chose pour vraiment réjouir le fan d'Astérix que je suis. La prochaine fois...peut-être.

Astérix chez les Pictes - Ferri/Conrad

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/asterix-chez-les-pictes-ferri-conrad/

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N'oubliez pas d'acheter notre premier ebook, 1er roman d'un jeune auteur : Bad Bite de Dimitri Bednarz !

On réduit souvent Montaigne, à juste titre pour ce qui est l'importance littéraire de l'oeuvre, à ses trois livres des Essais. Les Essais, c'est l'ouvrage d'une vie, sans cesse remanié au fil de son existence, et cela jusqu'à sa mort, Montaigne a cherché à saisir par le texte une pensée en mouvement, en évolution. Point de prêt-à-penser ici, notre philosophe songe, vit des expériences qui modifie sa perception, il est perpétuellement en prise directe avec le réel. Pas de dogmatisme mais une sorte de philosophie à la fois personnelle et nourrie de lectures de l'Antiquité qui migre progressivement vers la sagesse de l'homme mûr.

Portrait_de_Montaigne

On pourrait parler longtemps de Montaigne, je ne peux d'ailleurs que saluer l'initiative de France Culture l'été dernier qui nous offrit une série de podcasts de qualité sur cet auteur incontournable de la Renaissance tardive. Comment aborder Montaigne ? Par pure subjectivité.

En effet, l'extrait que j'ai choisi me semblait particulièrement pertinent et encore d'actualité, c'est là la magie des Essais et de tout grand texte littéraire, être autant dans le particulier d'une époque que l'universalité d'un propos toujours valable malgré l'accumulation des siècles. Dans le chapitre "De la vanité", Montaigne tire une critique de ses voyages à la base médicaux. En parcourant divers pays d'Europe, Montaigne voulait autant guérir que s'instruire.

Ici, il se révolte contre le bêtise du "touriste" pourrait-on dire si l'on ne craint pas l'anachronisme. Quoi de pire en effet qu'un touriste cherchant ailleurs ce qu'il avait chez lui ? C'est ne pas comprendre la richesse du voyage : l'Autre. L'altérité et non la ressemblance. En voyage, c'est ce que je recherche, l'autre dans ce qu'il a de différent de moi : sa langue, sa culture, ses moeurs, etc. D'une part pour découvrir mais aussi pour se retrouver, le contraste est un bon moyen pour affirmer sa propre identité nationale, savoir qui l'on est et d'où l'on vient.

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Certains penseurs actuels vont vite en pensant que l'identité nationale est le terreau des totalitarismes, c'est oublié que toute personne vit dans un lieu et est modelé par la culture d'un pays, son mode de vie...le citoyen lambda est nourri consciemment ou non par l'identité nationale. La différence des identités c'est la richesse, il faudrait plus craindre l'homogénéisation des identités (au profit de qui ? de quoi ?) ou le communautarisme qui participe à la division interne d'un pays (non pas la division géographique naturelle des régions, les Bretons différents des Lorrains, mais l'ajout de fractures ethniques à des villes voire des quartiers).

Bref, même si Montaigne n'évoque, logiquement, pas ces aspects, propres à notre époque et non à la sienne, il faudrait comme lui se plaindre de ces comportements grossiers de touristes français par exemple se plaignant de ne pas retrouver ailleurs ce qu'ils ont chez eux. Le voyage, c'est aussi l'humilité. Apprendre à se dépouiller un temps de son bagage culturel pour se fondre dans l'identité de l'Autre : par respect et pour expérimenter une métamorphose identitaire.

"J'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure : les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de moeurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises ? Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d'une prudent taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu".

"De la vanité", Essais, Montaigne.

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/montaigne-et-le-touritste/

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Il y a longtemps que nous n'avions pas communiqué sur les futures publications du bréviaire des vaincus. Voici un petit billet pour rectifier ce manque.

Tout d'abord, après un bilan de deux mois de mise en vente, l'ebook Bad Bite n'a malheureusement pas trouvé son public. Cela m'attriste, tout autant que l'auteur Dimitri Bednarz. Malgré l'envoi de communiqués de presse, une large diffusion sur les réseaux sociaux, des billets d'actualité sur le site et une vente sur différents sites (Youscribe, Amazon, Breviairedesvaincus.com), les ventes ne sont clairement pas à la hauteur.

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Comme il faut bien tirer des conclusions des échecs, nous réflechissons actuellement à des modèles économiques alternatifs. Le problème vient-il de la littérature numérique ? Actualitte.com rapportait il y a quelques semaines que le chiffre de vente de la littérature numérique en France, par rapport aux ventes totales du livre, était d'environ 1%. Autrement dit, presque rien. Rien comparé aux 20% des Etats-Unis. Le problème vient-il du prix ? 3,50 euros, est-ce trop pour un fichier numérique ? Quel prix pour rentabiliser le travail des auteurs comme les traducteurs ?

Face à ces interrogations, nous réfléchissons donc à une offre financée par la publicité. De la publicité dans les ebooks, de la publicité sur le site, ces revenus permettront alors de financer les auteurs et de diffuser les livres numériques gratuitement avec une participation libre des lecteurs. Autrement dit, lisez et payez le montant que vous voulez. C'est une idée que nous trouvons séduisante car elle a l'avantage de totalement bousculer les pratiques, mais même avec la gratuité, l'affaire prendra-t-elle ? Possible. Possible lorsque l'on regarde le nombre de lectures du livre sur Youscribe, environ 400 lectures de l'extrait des 25 premières pages en deux mois, un résultat encourageant.

Bref, fermons cette parenthèse. La prochaine publication, fin octobre, début novembre, portera sur Death of a celebrity d'Hulbert Footner. Un polar des années 40 où il est question du milieu du show-business, de rivalités, de starlettes montantes et vieillissantes et de crimes, bien entendu. Hulbert Footner est un écrivain canadien, véritable crime writer. Jamais traduit en français jusqu'à présent, cet oubli sera réparé grâce au travail de Bertille Marion, jeune traductrice talentueuse.

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Le roman est en cours de lecture/corrections. Il n'y aura plus qu'à le conditionner en ebook et à créer une couverture. Normalement, en vente sur le site pour 2 euros fin octobre, début novembre.

Merci de nous lire, de nous suivre. Achetez nos livres, c'est l'assurance d'en produire plus et de vous présenter en français, pour la première fois, des oeuvres de qualité issues des pulp fictions.

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/bilan-des-ventes-et-prochaine-publication-death-of-a-celebrity-dhulbert-footner/

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La France n'est pas encore à la page concernant la littérature numérique. Le billet d'aujourd'hui servira donc à tous de se mettre au niveau en répertoriant les différents moyens de livre un livre numérique. Il ne faut pas forcément avoir une liseuse. Ci-dessous, la copie intégrale du document inclus dans tous nos livres vendus sur la boutique.

N'oubliez pas d'acheter Bad Bite sur Kindle Store ou Youscribe ou chez nous.

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"Tout d'abord, merci d'avoir acheté ce livre numérique. Toute l'équipe du Bréviaire des vaincus vous remercie chaleureusement. Ce fichier va vous aider à lire ce document. En effet, il est possible de lire de différentes manières, avec différents supports, un ebook. Voici donc quelques pistes pour que vous puissiez profiter le mieux possible du livre acquis. En dehors des liseuses, listées en bas de ce fichier, tous les liens vous conduiront vers des solutions gratuites.

. Firefox :

Il existe sous Firefox divers programmes qui vous permettront de lire l'ebook depuis votre navigateur. Le plus connu reste EpubReader.

. Chrome :

Chrome a également des extensions permettant de lire vos livres numériques depuis le navigateur comme Magic Scroll.

. Mac et PC :

Adobe propose un logiciel gratuit, sur Mac et PC, vous permettant de lire depuis votre ordinateur des livres numérique. Voici, Digital Editions.

Autre logiciel efficace, vous permettant également de gérer une bibliothèque numérique : Calibre, version Mac ou PC.

. Apple (Ipad et Iphone) :

Plusieurs applications existent pour Ipad et Iphone, voici un article d'ebouquin.fr listant les applications pour Ipad et un autre d'iphon.fr listant des applications pour Iphone.

.  Android (Tablettes et smartphones) :

Il est également possible de lire sous Android (smartphones ou tablettes) grâce à cet article listant différentes applications.

. Liseuses :

Le livre électronique téléchargé peut aussi être lu sur liseuse. Ces appareils sont pensés pour la lecture numérique. Vous n'avez qu'à brancher votre liseuse à votre ordinateur comme un disque dur externe et via le logiciel fourni avec votre liseuse à transférer le livre numérique dans votre appareil.

Il existe de nombreux modèles de liseuse. La moins onéreuse est la version de base du Kindle d'Amazon. Sinon, vous pouvez vous reporter sur les modèles de la société Bookeen, de Sony ou du Kobo. Ce ne sont là que les exemples les plus populaires et appréciés."

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/comment-lire-un-livre-numerique-ebook/

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Pour ceux qui ont raté l'info, Bad Bite est disponible sur le Kindle Store (possibilité de lire un extrait). Vous pourrez lire le livre sur smartphones ou tablettes (via l'application Kindle) ou directement via un Kindle.

Cliquez sur la couverture pour accéder au lien :

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Il est enfin là, voici la sortie de Bad Bite de Dimitri Bednarz, roman fou et délirant, la découverte de la rentrée littéraire (mais si !). Allez, promo exceptionnelle pour le coup, le livre est à 2 euros pendant une semaine !

Pour accéder au produit, cliquez sur l'image ci-dessous :

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Extrait

Après avoir publié la dernière fois un extrait du premier chapitre de Bad Bite, je vous propose aujourd'hui de découvrir le début du second chapitre avec la fameuse scène du sexe tranché. Après un tel acte, la vie de notre "anti-héros" va clairement basculer.

J'en profite également pour vous présenter la couverture définitive de Bad Bite. L'ouvrage va être relu intégralement jusqu'à dimanche pour une publication qui devrait intervenir dans le courant de la semaine prochaine. D'abord dans notre boutique en ligne, sur breviairedesvaincus.com, puis ailleurs (Amazon, Apple...). Bonne lecture !

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"Mon coma dura trois jours et trois nuits et je n'aurais jamais dû m'en sortir mais je ne sais pourquoi, sûrement le remords, ou encore un de ses éclairs de lucidité, Jenny appela les secours avant de s'enfuir. J'avais perdu énormément de sang et à mon arrivée à l'hôpital plusieurs transfusions furent nécessaires pour me stabiliser.

"L'opération comportait des risques et on allait tenter sur moi une première médicale. C'est ma femme à qui l'on expliqua la situation par téléphone, qui l'autorisa. Et dans mon malheur, il y eut un énorme coup du sort, et énorme est un bien petit mot.

Mais revenons à cette soirée qui changea le cours de mon existence à jamais.

J'étais donc en plein sommeil mais le viagra avait fait plus que son effet et quasiment atteint de priapisme, j'avais encore une gaule insoutenable. Jenny s'en aperçut et se remit au travail. Je m'éveillai donc de la plus belle des manières et ouvrant mon oeil, j'observai cette blonde givrée avec une kippa sur le sommet du crâne entre mes cuisses. Le rêve allait virer au cauchemar mais je n'en savais encore rien sinon j'aurai sauté hors du lit et fui cet appartement de malheur sans demander mon reste. Jenny releva son visage et me fixa intensément de son regard de folle à lier avec l'expression que je lui connaissais et qu'elle avait lors de ses moments les plus dépressifs et hystériques.

- C'est pas d'un moulage de ta bite que je veux, c'est ta queue...

Je ne comprenais qu'à moitié ce qu'elle baragouinait et avec un geste plein de classe, je fis pression de mes mains sur sa kippa pour qu'elle achève ce qu'elle avait commencé. Elle s'esquiva avec vivacité puis d'un geste précis et rapide ouvrit un rasoir au fil brillant puis trancha ma queue encore dure juste au-dessus des couilles. Je poussai un cri d'effroi et de douleur atroce, puis par réflexe j'appuyai mes mains sur ce qu'il restait de ma virilité. Cela ne freina qu'à peine les flots sanguins qui se déversaient sans discontinuer sur Jenny Horny Orgasmus que cette salope avait placée dans le lit. Choqué physiquement, détruit psychologiquement, je m'évanouis pour ne me réveiller que trois jours plus tard."

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/extrait-2eme-chapitre-bad-bite-couverture-definitive/

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Extrait

N'oubliez pas de voter pour votre couverture favorite en cliquant sur le lien suivant : http://www.breviairedesvaincus.com/nouvelles-couvertures-pour-bad-bite-de-dimitri-bednarz/

Le premier livre publié par le Bréviaire des vaincus, Bad Bite, arrivera bientôt dans notre boutique en ligne. Il ne reste plus qu'à finaliser la couverture et tout sera terminé. Le livre bénéficiera, pour la première semaine d'exploitation, d'un prix exceptionnel : 2 euros au lieu de 3,50. Une offre qui ne durera qu'une semaine à partir de la mise en vente du livre sur la boutique du Bréviaire des vaincus.

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Couverture provisoire

En attendant, je vous propose de découvrir les deux premières pages du roman. Un début qui vous donnera, j'espère, envie d'en lire plus.

"Ma femme était partie en voyage d'affaires à Dubaï et j'étais certain qu'elle allait rentrer avec tout plein de bijoux plus moches et clinquants qu'un palais de prince saoudien, arguant que c'étaient de bonnes affaires mais j'étais également sûr que pour faire passer la pilule des dépenses qui allaient plomber notre compte commun, pourtant bien garni, elle me ramènerait un billet de loterie à trois cents dollars pièce qu'elle aurait payer de sa poche. Elle agissait toujours ainsi quand elle partait là-bas. Il faut savoir que lorsqu'on arrive à l'aéroport international de l'émirat, on peut participer à un tirage au sort plutôt original.  En effet, contre trois billets de cent dollars, on reçoit un des mille tickets, qui s'il est gagnant vous permet de remporter une splendide Lamborghini Gallardo livrée à domicile. Ma femme, donc, qui me connaissait bien, et pour cause, elle m'avait demandé en mariage il y a plus de dix ans déjà, savait qu'agissant ainsi, je ne pourrai lui reprocher ses achats de babioles dorées merdiques.

Les gosses étaient chez les grands-parents. J'avais donc ma soirée de libre. J'avais prévenu Jenny, ma maîtresse, que ce jour-là, j'irai la prendre en bas de chez elle et que j'avais réservé une table dans un restaurant trois étoiles. Pour Jenny, un trois étoiles ou un Macdonald, c'était du pareil au même, sauf qu'il y avait de l'alcool dans les grands restaurants. Elle n'avait pas le palais éduqué mais c'était toujours une joie douloureuse, pour elle, de passer un moment avec moi, alors elle acceptait. C'était une artiste américaine protéiforme qui touchait tantôt à la peinture, tantôt à la sculpture, au body-painting et à d'autres nouvelles formes artistiques dont je n'avais jamais entendues parler. Elle vendait ses oeuvres de merde - au sens propre du terme puisqu'elle avait composé des trucs à base de déjection humaine - à des collectionneurs privés, à des galeries et à d'autres institutions du marché de l'art. Elle était également complètement suicidaire et passait d'un état d'exaltation extrême proche de l'orgasme à un état dépressif morbide en l'espace de quelques secondes, et entre les deux ne manquait jamais de se remplir le nez de cocaïne.  Elle avait bien d'autres défauts mais aussi d'incroyables qualités : une poitrine au format C nature et un petit cul de lycéenne à faire bander un pape mort. Le tout monté sur une bouche de suceuse aux lèvres juteuses et dopées au collagène comme il n'en existe même pas dans les films de cul. Je dois également ajouter, pour compléter le tableau, qu'elle était complètement hystérique, fêlée et qu'elle avait eu une relation avec le chanteur Pete Doherty qui l'avait larguée car il la trouvait trop déjantée. Qu'une poule de compétition comme Jenny s'intéresse à un type comme moi restait un mystère. Je ne comprenais pas et j'évitais de me poser la question. Imaginez le tableau, une artiste plus trash que Marylin Manson, mieux roulée que la plus bonne des actrices de Private[1] et sapée avec des santiags bleues, un caleçon léopard, une immense ceinture avec une tête de mort pour boucle, un soutien-gorge pour seul haut, des lunettes de soleil violette, une kipa pour couvre-chef et toujours un Cohiba XXL dans la bouche avec un type comme moi qui n'avait absolument rien d'exceptionnel ou d'original. Bien au contraire, je ressemblais à tous les types qui débutaient leur quarantaine : un bon petit bidon que j'essayais de perdre deux fois l'an en m'inscrivant dans une salle de sport, mais je n'allais jamais au-delà de la troisième séance ; un début de calvitie que j'essayais de cacher en rabattant mes cheveux sur le devant qui laissaient des pellicules sur les épaules de mon costard. Last but not least, je commençais à avoir quelques pannes que je dépannais grâce au Viagra. Ma seule originalité, finalement était d'être un type complètement banal et sans rien d'exceptionnel dans un monde où tous souhaitaient se démarquer en se tatouant des motifs hideux, en se teignant les cheveux d'une couleur dégueulasse ou en s'habillant de manière décalée. Alors que tous voulaient être David ou Victoria Beckham, ou n'importe quel autre people, étant moi-même je n'étais personne et cela me convenait parfaitement."


[1] Groupe international, d'origine suédoise, leader dans l'industrie de la pornographie, apprécié des amateurs pour la plastique des ses actrices.

L'article d'origine : http://www.breviairedesvaincus.com/extrait-deux-premieres-pages-de-bad-bite-de-dimitri-bednarz/

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Édito

Oeuvrant sous le pseudonyme d'Alfoux, je vous propose ici de découvrir les talents d'hier (oubliés) et les talents d'aujourd'hui et de demain. Des personnes intelligentes et proposant des écrits sortant des sentiers battus.

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