Je sais qu'ici je vais certainement prêcher des convaincus, mais suite à la lecture du Droit de Réponse de Colas Duflo, le philosophe qui a remué d'antiques lieux-communs qu'on pensait aujourd'hui enterrés, il m'est venu comme un besoin d'adresser ce billet à ce charmant monsieur, en tentant vainement de lui montrer à quel point il ne comprend pas ce média.
Cher Monsieur Duflo, je ne vous connais ni d'Eve ni d'Adam, je n'ai pas non plus l'impensable culot de croire que je suis parfaitement omniscient sur le sujet que je vais aborder (mais étant donné que vous ne l'êtes pas du tout ça sera toujours ça de pris), mais il m'a paru nécessaire de vous informer sur certaines particularité du média Jeux Vidéos, ainsi que de revenir très brièvement sur certaines interventions "polémiques" de votre part.
Vous êtes revenu récemment sur votre intervention sur Arte, avec votre Droit de Réponse. Sur ce dernier vous avez expliqué que l'animation négative qui était née de ce passage lié aux Jeux Vidéos, était une mauvaise interprétation de la part des gens qui vont ont critiqué. Vous démarrez donc fort en partant du postulat que les gens qui vous critiquent sont des abrutis, ou encore pire, qu'ils sortent vos propos hors de leur contexte, pour créer une polémique.
C'est déjà très intéressant, puisque vous ne semblez pas comprendre à quel point les joueurs, qui représentent 50% de la population française et dont la moyenne d'âge est de 30 ans, sont las de voir cette vision du média, et luttent voir militent, pour que ce loisir numérique soit accepté et compris par ses détracteurs.
J'aimerais également revenir sur deux interventions, l'une durant l'émission d'Arte, et l'autre dans votre Droit de Réponse. Vous avez fait le comparatif entre Thierry Henry (et donc par extension au sport) et la photo de la GamesCom, en précisant que Thierry Henry parait vif et sain, et que pour les joueurs, le jeu vidéo ne leur fait pas du bien. Et donc deuxièmement, sur votre DdR, vous confirmez : "Oui, je trouve qu'il est meilleur pour la santé d'aller courir deux heures dans le jardin après un ballon que de rester l'après midi devant sa console".
Oui Monsieur Duflo, l'eau ça mouille et le feu ça brûle. Comparer l'activité du jeu vidéo à celle du Sport est pleine de sens, car parfaitement inappropriée. Rester deux heures assis dans une salle de cinéma à regarder un film, Rester deux heures assis sur un fauteuil à lire un livre, Rester deux heures allongé sur un lit à écouter de la musique.. Oui Monsieur Duflo, tout ceci est moins bon pour la santé que de faire du Sport en plein air, quoi qu'on lise, écoute ou regarde.
Mais le plus important, et qui est en lien direct avec le coeur de mon billet, vient de cette phrase : " le jeu vidéo ne leur fait pas du bien". Quel jeu? Quel bien? Vous semblez prendre le média Jeu Vidéo dans sa généralité, et expliquer que "Tous les Jeux Vidéos ne font pas du bien". Alors que la société sait à quel point il peut y avoir plusieurs niveaux intellectuels au sein d'un même média, comme le cinéma, la musique ou la littérature... Il parait incroyable et totalement fantasque de s'imaginer qu'il en serait de même pour les jeux vidéos. Et pourtant, si vous preniez la peine d'être simplement curieux, vous découvririez à quel point ce média est vaste, dense, tellement varié dans les expériences proposées, que de déclarer " Le Jeu ne leur fait pas du bien" est aussi superficiel que votre intérêt pour ce média.
Mais si, comme vous le déclarez, le jeu vidéo ne fait pas du bien à ses utilisateurs, pourquoi jouent ils? Doit on mettre cette phrase en rapprochement avec cet extrait de votre DdR : "L'addiction aux jeux vidéos est un phénomène qui existe". A vous entendre et à vous lire, il semble donc clair que ces joueurs "jouent" parce qu'ils en ont besoin, parce qu'ils sont en manque.
Mais pourquoi parle-t-on d'addiction? Souvent en prenant la statistique suivante "de 1à 3% des joueurs sont dépendants aux jeux vidéos". Savez vous d'où vient ce chiffre? Et bien, Yann LeRoux peut vous donner un élément de réponse.
Yann LeRoux est un psychanalyste, membre de l'Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines. Yann LeRoux explique cette statistique, d'où vient elle?
Pour comprendre pourquoi nous avons des chiffres lancés à la louche, il faut revenir à l’histoire de l’invention de l’internet addiction disorder, lancé comme une blague dans un forum par un psychiatre américain, Ivan Goldberg en 1995. Le message se répand, car des gens se retrouvent dans la description de ce syndrome… C’est un phénomène bien connu : quand on ouvre un manuel de pathologie, on en trouve toujours une qui nous correspond. L’année suivante, Kimberly Young, une psychologue américaine, reprend le terme pour une conférence et une publication faite devant l’Association de psychologie américaine, et affirme, en s’appuyant sur un sondage biaisé (car établi sur un forum de gens qui se disent atteint par des troubles liés à l’usage des jeux), qu’il y a une addiction aux jeux vidéo.
Le concept rebondit dans l’espace public suite à quelques affaires retentissantes, qui vont répandre l’idée que les jeux vidéos puissent être des objets d’addiction, comme le suicide de Shawn Woolley en 2001, un jeune Américain qui met fin à ses jours avec une arme à feu devant son écran connecté à Everquest. Sa mère, éplorée, a été à l’origine du groupe de soutien des “veuves d’Everquest”. Elle était convaincue qu’il s’était passé quelque chose dans le jeu, conduisant son fils au suicide. Pourtant, quand on regarde en détail l’histoire du jeune homme, on constate qu’il avait des antécédents et des difficultés psychologiques profondes qui l’avaient poussé notamment à quitter son travail…
Je peux également vous orienter vers Keith Bakker, fondateur du Smith & Jones Center, spécialisé dans la désintoxication de comportements dépendants notamment aux Jeux Vidéos. Ce Mr Bakker, après plusieurs années de traitements de personnes venues soigner une dépendance aux jeux vidéos, affirme que :
"Ces enfants arrivent en montrant quelques vagues symptômes similaires à d'autres addictions, et dépendances chimiques, mais plus nous travaillons avec ces gosses, moins je pense qu'on peut appeler ça de la dépendance. Ce dont beaucoup de ces enfants ont besoin, c'est de leurs parents et de leurs professeurs d'école - c'est un problème social".
Deux spécialistes dans ce domaine, qui n'ont pas votre vision catégorique de la chose : "L'addiction aux jeux vidéos est un phénomène qui existe". De la part d'un homme qui par sa nature de philosophe, devrait être curieux, développer sa pensée par une recherche, une méthode; vous pouvez comprendre ma frustration face à ce sujet très intéressant des raisons sociales qui poussent un jeune à se réfugier dans cet univers virtuel, ou tout autre bulle. Mais comme vous le dites dans votre DdR, "l'addiction aux jeux vidéos ne m'intéresse pas particulièrement". Vous êtes donc conscient d'avoir parlé sur une chaîne de télévision publique, d'un sujet que vous ne maîtrisez pas, et dont vous vous désintéressez, comme d'une vérité simple et nette. Et si finalement ce n'était pas ça le plus dramatique?
Vous expliquez également dans votre Droit de Réponse, que des jeux comme les Échecs ou le Fanorona malgache, sont plus riches que certains jeux vidéos. Cette fois-ci vous utilisez le mot "certains", laissant planer la possibilité que certains jeux vidéos sont aussi riches que les jeux pré-cités. Donc, en allant dans ce sens, on pourrait tout à fait dire que certains jeux vidéos sont plus riches que certaines jeux de plateau. Mais ça n'a aucun intérêt de comparer la richesse supérieure d'un média, à la richesse inférieure d'un autre. D'autant plus que, et les Échecs et le Fanorona, existent en jeux vidéos...
Et c'est par ça que je terminerai ce message : Vous limitez votre vision des jeux vidéos à leur nom. Pour vous il y a naturellement une distinction entre un jeu de plateau et un jeu vidéo. Mais le jeu vidéo n'a de distinct que la forme de son utilisation, pas le fond. A aucun moment je ne vous lis ni ne vous écoute parler du lien entre les jeux vidéos et le cinéma, ou avec la littérature ou la musique. Vous semblez enfermés dans cette notion de JEU. Il est vrai que dans les années 80, la grande majorité des jeux vidéos fonctionnaient sous les règles classiques de Score, de compétition, de victoire et de défaite. Mais trente années se sont écoulées depuis Mr Duflo.
Comme je le disais, la variété de ce média aujourd'hui, dans la richesse des expériences, dans le "but" de cette interactivité, est tellement vaste qu'elle dépasse les frontières du jeu, pour explorer et toucher d'autres médias et d'autres modes d'expressions. Fin 2010, on peut "jouer" seul ou à plusieurs, que ce soit dans la même pièce ou via internet. On peut jouer un soldat armé jusqu'aux dents ou un pétale de fleur porté par le vent, on peut s'orienter vers un jeu de compétition dans lequel on devra être meilleur que les autres, mais on peut aussi se plaire à une expérience émotionnelle, qui ne réclamera de vous aucune qualité d'adresse ou soif de victoire.
J'ai parfaitement compris vos propos, et le constat que j'en fais est assez triste : Vous ne connaissez pas ce média, il ne vous intéresse pas, mais pourtant vous en avez fait une critique sur une télévision publique. Dois je moi aussi me mettre à parler de Philo' à la télé pour que vous réalisiez à quel point on peut être à côté de la plaque quand on ne connait rien à son sujet? Les Jeux Vidéos n'ont pas le bagage historique et culturel des Échecs ou du Backgammon, mais est ce une raison pour les dénigrer? Vous dites qu'il faudra attendre plusieurs siècles pour voir l'influence des jeux vidéos sur notre civilisation. Qu'en est il du cinéma Mr Duflo? Ce média qui a remplacé les peintures rupestres; préférez vous garder votre droit de réserve vis à vis de ce jeune média centenaire, et continuer à descendre dans la grotte de votre indifférence, afin de vous complaire sur une "valeur sûre" ?
J'ai, comme vous, porté mon discours "dans les conditions du direct".
Cordialement,
Source pour Yann LeRoux
Source pour Keith Bakker