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Ôkami : réappropriation d'un classique littéraire
est à vous

Ôkami : réappropriation d'un classique littéraire

De façon mi-sérieuse, mi-comique.
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Par Numerimaniac - publié le
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Ôkami brasse un nombre formidables d'éléments culturels proprement japonais, en évitant la simple citation. Au contraire, le jeu exploite différentes légendes et textes littéraires pour donner de l'étoffe à l'univers du jeu, le tout dans un esprit pop-culturel qui ne manque pas d'humour.

Article initialement publié le 18/06/2010 sur Numericity.fr

Ôkami est un jeu qui reprend un large panel de références de la culture japonaise ancienne. Le jeu foisonne à ce point de références et de renvois, qu’il est parfois difficile de saisir l’origine ou le sens de tout ce qui se déroule dans le jeu pour un public qui n’est pas Japonais ou familier à la culture japonaise (mais le sens du jeu est intelligible pour tous les joueurs s’y adonnant). Et pour cause, en plus de multiplier les éléments historiques, mythologiques, folkloriques, le jeu réalisé par Clover Studios (aujourd’hui Platinum Games) a à sa tête deux créateurs : Kamiya Hideki et Inaba Atsushi. Ils ont officié (comme réalisateurs ou producteurs) sur des jeux que nous pourrions aisément qualifier de rock’n’roll : Viewtiful Joe, Devil May Cry, Steel Battalion, God Hand, MadWorld etc. En ce sens, si Ôkami est parfois un peu trop perçu comme un jeu estampillé « poétique » par une partie de la critique et des joueurs, il est vrai enchanteur comme un film de Miyazaki Hayaô ou à fleur de peau comme un jeu vidéo d’Ueda Fumito, les diverses références sont aussi souvent détournées et parodiées par les deux créateurs pour susciter le rire [1]. Il peut être alors intéressant de s’attarder sur l’une de ces références, intéressante à plus d’un titre : le Taketori Monogatari, ou l’Histoire du coupeur de bambous, en lien avec la princesse Kaguya, dans le jeu.


Le Récit du Coupeur de bambous

Le Taketori Monogatari est le récit d’un coupeur de bambous qui trouve, minuscule, un petit nourrisson dans une tige de bambou qu’il décide d’adopter (cf. image : le coupeur de bambou ramène le nourrisson chez lui). Quelques trois mois plus tard, le bébé est devenu une magnifique jeune fille, aux cheveux d’or (Kaguya-Hime, la princesse Kaguya). Elle est si belle, qu’elle sera demandée en mariage par cinq prétendants venus de l’aristocratie japonaise de l’époque Heian (794 à 1185) : deux princes et trois nobles. A chacun de ses prétendants, la princesse soumet une épreuve qu’ils devront réussir pour l’épouser : trouver le bol de pierre de Bouddha, rapporter la branche d’un arbre du pays taoïste des immortels, obtenir la peau ignifugée du rat à feu, dérober l’un des cinq jades ornant le cou d’un dragon, rapporter d’un nid d’hirondelle le coquillage nommé kayasugai. Chacun des prétendants échoue, comme l’espère Kaguya qui compte se débarrasser d’eux de cette façon. Le premier rapporte un faux bol et est démasqué. Le deuxième forge une magnifique branche d’or et d’argent qui représenterait l’arbre du pays taoïste des immortels, mais est trahi par les artisans à l’origine de sa fabrication. Le troisième rapporte une fausse peau de rat de feu (il est dupé par un marchand). La quatrième est pris dans une tempête et renonce à dérober un jade de dragon. Le dernier, sur le point de mettre la main sur le coquillage dans le nid de l’hirondelle, chute et se blesse, avec pour récompense que de la fiente. Un dernier prétendant se présente, il s’agit de l’empereur. Pour approcher la princesse, il propose au vieux coupeur de bambous un poste important à la Cour, que ce dernier accepte, même s’il ne parvient pas à faire céder la jeune fille. Celle-ci se refuse à l’empereur, répondant simplement : « l’offre impériale me laisse plutôt indifférente ». Mais rapidement, la princesse est rappelée aux siens et son origine est dévoilée. Des hommes de la lune arrivent sur terre et lui demandent de retourner dans son monde. C’est ainsi que la princesse rejoint la tribu de la lune, en revêtant un vêtement fait de plumes.

 

Au niveau de la structure, le récit est remarquable à plusieurs égards. Premièrement, il serait le récit le plus ancien écrit en Japonais, datant de la fin du IXème siècle (on estime sa rédaction entre 860 et 910). Son auteur est inconnu. Ce que l’on sait cependant, c’est que ce dernier était sans doute un lettré appartenant à la classe aristocratique. Le récit entrelace le Japonais et le Chinois, ce qui prouve que son auteur avait eu accès à une éducation classique, réservée à l’élite. Qui plus est, on y décerne une influence continentale, avec du vocabulaire bouddhique (ce qui ne veut pas dire que l’auteur en était un adepte). Le récit, qui suit un cheminement logique et qui est lié à un ensemble ne peut-être que possible, selon certaines sources, par le contact de l’auteur aux classiques chinois. Enfin, l’ironie avec laquelle les aristocrates (et même l’empereur) sont dépeints montre que l’auteur côtoyait ce milieu, mais laisse supposer que l’auteur n’était pas né, mais devenu aristocrate. Les prétendants sont décrits comme des fanfarons, des couards, des êtres stupides ou malhonnêtes. Le texte est satirique.
La structure du récit est également remarquable, puisqu’il est à mi-chemin entre le conte et le roman. Si la naissance de la princesse est typique du conte, par son côté merveilleux et bref (en puisant sans doute dans les mythes les plus anciens du Japon), la deuxième partie, celle qui narre les épreuves des malheureux prétendants est beaucoup plus longue. La troisième concerne l’empereur et son histoire d’amour galante avec la princesse. Sur la forme, le Taketori Monogatari n’est pas uni, malgré qu’il soit – et c’est le plus remarquable – un ensemble de textes au service d’une même histoire, fait alors unique. Plusieurs registres de langues apparaissent (ce qui fait naître l’hypothèse qu’il n’y aurait pas un mais des auteurs pour certains analystes) et sont à l’origine de la beauté du texte qui s’impose comme chef-d’œuvre de la littérature ancienne japonaise par sa profondeur psychologique. L’histoire alterne le fantastique et le réalisme, entre les instants drôles, parfois avec des jeux de mots faciles et des scènes dramatiques, sentimentales. Le lyrisme fait son entrée entre l’Empereur et la princesse. Et si le départ de la princesse pour rejoindre la tribu de la lune emprunte des éléments fantastiques, le texte est à ce moment intensément dramatique, exprimant la douleur de la déchirure pour Kaguya (cf. image : le retour de Kaguya-hime sur la lune).

 

La version du récit dans Ôkami

Dans le jeu Ôkami, nous retrouvons bien entendu l’épisode de la naissance de Kaguya et sa relation avec son père adoptif. Celle-ci est dessinée de façon parodique. Sa robe détourne une tige de bambou pour en faire une partie intégrante de sa parure. Si elle a des cheveux couleur or comme dans l’histoire, sa tête est surmontée de deux petites tiges de bambous qui dessinent deux oreilles de lapin, référence flagrante aux bunnies japonaises, ces costumes de jeunes filles portant collants et bustiers, surmontés d’un pompon et d’oreilles de lapins. Cette référence est évocatrice depuis l’apparition du logo PlayBoy et de son célèbre lapin comme mascotte. Ainsi, les créateurs d’Ôkami détournent l’image de la princesse pour en faire une effigie séduisante et sexy. Cela étant, le geste n’est pas parfaitement gratuit. En effet, les Japonais voient dans la lune non pas un bonhomme, mais un lapin (en train de pilonner le riz pour en faire du mochi d’ailleurs [2]). Ainsi, il est facile d’imaginer le parallèle effectué, entre le lapin que les Japonais voient de la lune et l’origine lunaire de la princesse. L’apparence de la princesse s’explique comme nous pouvons percevoir une tendre parodie d’elle [3].
Et si l’épisode central du récit est omis (à savoir l’échec des cinq prétendants), Kaguya sera néanmoins à l’origine d’une quête (et non l’une des moindres) pour Amaterasu, la déesse du soleil contrôlée par le joueur, accompagné par le minuscule mais très fier Issun. En effet, celle-ci doit rejoindre la lune mais l’empereur, amoureux d’elle, l’emprisonne pour l’empêcher de partir.
Une fois la quête achevée (et qui s’entremêle avec une autre légende, celle d’Issun Bôshi et son maillet porte-bonheur !), nous pouvons assister au retour de Kaguya sur la lune. Là encore, le jeu parodie le récit original en télescopant l’élément fantastique du récit (et toute sa dramaturgie) et sa faisabilité technique, pour ne pas dire technologique. C’est ainsi que le joueur assiste au décollage de la princesse Kaguya à bord d’une fusée à réaction, qui emprunte un peu à celle de Tintin dans l’album On a marché sur la lune, tout comme elle semble faite d’un alliage composé… de bambous !

 

L’histoire du Taketori Monogatari est intégrée, mélangée, réappropriée dans le scénario d’Ôkami de façon typique, puisque tout le jeu s’amuse à amalgamer ces différents éléments culturels les uns aux autres. Nous noterons que les créateurs se sont intéressés en particulier aux éléments fantastiques du Taketori Monogatari, en les détournant (oreilles de lapin, fusée) pour créer des effets comiques par le décalage. Aussi, si la référence majeure d’Ôkami est sans doute le Kojiki (dans une moindre mesure le Nihon-shoki), une œuvre fondatrice du Japon, le jeu puise dans d’autres œuvres fondatrices du Japon (puisque tout le jeu prend pour sujet les fondements historiques et mythologiques du Japon). Le Taketori Monogatari en fait indubitablement partie. Comme nous le mentionnions, il serait le plus ancien récit écrit en Japonais de l’histoire. Mais plus encore, sa composition variée intégrée dans un récit qui suit un fil directeur en fait, comme le dira un peu plus tard Murasaki-Shikibu, l’auteure du plus grand chef-d’œuvre de la littérature classique japonaise, le Genji Monogatari (Le Dit du Genji) rédigé au tout début du XIème siècle : l’ « ancêtre de tous les romans ».

 

Entrelac avec un autre récit et un autre personnage : Ushiwaka

Plus encore, le symbolisme du Taketori Monogatari permettra aux créateurs d’Ôkami d’y introduire un personnage clé, Ushiwaka. Là encore, il s’agit d’un amalgame entre un guerrier historique répondant au nom de Minamoto no Yoshitsune, ayant vécu au XIIème siècle (période Kamakura, allant de 1185 à 1333). Il avait vu tout son clan être décimé par le clan Taira (il s’agit des troubles de l’ère Heiji, en 1159), sauf quelques personnes encore vivantes ou épargnées, comme son grand frère, Minamoto no Yoritomo qui deviendra un peu plus tard le premier Shogoun de l’histoire du Japon. Yoshitsune avait été éduqué par des moines dans un temple proche de Kyôto et avait été appelé Ushiwaka. Une fois en âge de combattre, il retrouva son frère (ils ne s’étaient jamais vus avant) et se proposeront de renverser du clan Taira pour reprendre le pouvoir qu’ils avaient perdu, rallumant la guerre perdue quelques années plus tôt. Yoshitsune fut toujours accompagné par un certain Benkei (cf. image : Yoshitsune sur le cheval, Benkei l’accompagnant), un moine soldat. Yoshitsune accomplit de nombreux exploits militaires qui aideront à mener son clan à la victoire (et qui ne répètera pas l’erreur du clan ennemi : Les Taira seront exterminés jusqu’au dernier). Les victoires et la défaite des Taira était en grande partie due par les exploits devenus légendaires de Yoshitsune. En raison de cela, Yoritomo le craignait et avait peur de la voir se rebeller contre lui (poussé par l’empereur Goshirakawa). Il trouva un prétexte pour se mettre à sa poursuite. La bataille fatale de Yoshitsune fut menée par Fujiawara no Narihira. Ce qui relève peut-être autant de l’histoire que de la légende, c’est que le moine Benkei aurait déclenché une attaque désespérée contre l’assaillant pour laisser Yoshitsune se faire seppuku, plutôt que d’avoir à se rendre. Ce sont ses faits de guerre qui rendirent Minamoto no Yoshitsune célèbre au Japon, en l’intégrant dans diverses histoires ou contes populaires.

Dans le jeu, nous retrouvons les deux personnages, Ushiwaka et Benkei, même s’ils ne sont pas compagnons. Benkei est simplement un moine errant et propose au joueur des quêtes annexes. Ushiwaka, lui, joue une place centrale dans l’intrigue. Ce dernier reprend un accessoire du moine soldat, une flûte, rappelant au joueur son origine monastique. Grand guerrier et moine, c’est avec malice que les créateurs s’amusent à la caricaturer en chevalier Jedi sorti d’un Star Wars, avec pour arme le très célèbre sabre laser (les Jedi rappelant justement l’idée de guerriers menant une vie spirituelle, monacale [4]). Mais là encore, le geste comique n’est pas gratuit (cf. image : Yoshitune a la poursuite d’Amaterasu, en louve). Il permet d’établir un lien avec le Taketori Monogatari et la princesse Kaguya. En effet, Ushiwaka est rapidement caractérisable : il a des cheveux d’or, comme il vêtu d’une parure en plumes… deux attributs qui ne peuvent tromper sur son origine lunaire (empruntée au Taketori Monogatari), pour ne pas dire spatiale. Plus encore, le joueur découvrira qu’Ushiwaka vit au dessus de la ville de Seian dans une sorte de base en suspension dans les airs. Quand le joueur peut y rentrer, il y découvre un centre de haute technologie. Ainsi, tout s’imbrique : son sabre laser, la technologie avancée du tribu de la lune (la base d’Ushiwaka, la fusée spatiale de Kaguya) et même le final d’Ôkami, avec un voyage sur la lune.

 

 

 

Au final, à la vue de notre article, nous pouvons affirmer qu’Ôkami est une œuvre qui s’amuse à piocher des éléments tantôt historiques, mythiques ou légendaires de la culture japonaise ancienne, les fusionne entre eux (par exemple, Ushiwaka n’a aucun rapport avec le peuple de la lune) et les télescopent aux références de la culture populaire moderne. La fraîcheur des auteurs se trouve sans doute dans l’audace de faire rencontrer des univers a priori pas destinés à se côtoyer (le Taketori Monogatari et Star Wars par exemple). Ôkami est comme une sorte de grand détournement, qui tient aussi et surtout de l’hommage, qui prend, digère et recrache dans un jeu fantasque ce grand bouillon de culture foutraque du Japon, de ses mythes fondateurs à ses références les plus pop, permettant à Ôkami de jouer sur autant de registres, de la poésie à l’irrévérence.

 

Numerimaniac (Alexis)



Notes :
[1] Ceci, dans le but de créer des effets comiques par contrastes entre ce qui est légué (un récit) et ce qui fut réellement (ce que le joueur joue). A ce propos, le nœud de l’intrigue se trouve là : on découvre ce qui s’est réellement passé il y a cent ans dans le jeu et on perçoit les différences entre les faits réels et le récit qui s’est transmis, mythifiant les exploits passés. La période choisie par le jeu est par ailleurs celle où se sont fixés dans l’écriture, les contes transmis oralement.
[2] Dans Ôkami, Amaterasu, contrôlée par le joueur, doit aller à la rencontre de douze divinités qui représentent chacune un animal du zodiaque chinois. Lorsqu’elle rencontre Yumigami, le dieu lapin, nous pouvons voir Amaterasu mimer le mouvement du pilonnage du riz.
[3] Le parallèle est d’autant plus explicite pour un Japonais qu’Ôkami n’est pas la première œuvre populaire à mettre sur des personnages nommés Kaguya deux oreilles de Lapin. Par exemple, dans le manga Dragon Ball, Kaguya est représentée avec des oreilles de lapin. Elle est la reine de la lune (les lapins étant ses habitants), enfermée par dans le corps d’une humaine.
[4] Comme pour les oreilles de lapin de Kaguya, ce n’est pas la première fois qu’on attribue à Minamoto no Yoshitsune un sabre laser. En effet, celui-ci apparaîtra ainsi dans un autre jeu vidéo édité par Koei intitulé Warriors Orochi : Rebirth of the Demon Lord.



Références utiles :
Ouvrages
-HERAIL Francine, Histoire du Japon - des origines à la fin de Meiji, Aurillac, Publications orientalistes de France, (Bibliothèque japonaise), 1986.
-KATO Shuichi, Histoire de la littérature japonaise – des origines au théâtre Nô, Paris, Fayard/Intertextes, 1985, t.1.
-ORIGAS Jean-Jacques (dir.), Dictionnaire de la littérature japonaise, 2ème éd., Paris, Presses Universitaires de France/Quadrige, 2000.

Sites Internet :
-[FR] Experience-Japon, « Mythologie Ôkami »
-[EN] Gamefaqs, « Okami : Mythology Guide »

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